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La raison et la vérité

Notions du programme de terminale (perspective de la connaissance) : la raison comme faculté de raisonner et de juger selon des principes, et la vérité comme propriété de nos jugements qui s’accordent avec ce qui est. Cette fiche analyse le raisonnement et ses principes, distingue la vérité de l’opinion et de la croyance (repère croire/savoir), confronte les critères du vrai (évidence, cohérence, correspondance), sépare démontrer, prouver et convaincre, et examine enfin la portée et les limites de la raison ainsi que la question du relativisme.

5 sections·~51 min de lecture·4 compétences·Vérifié · 06/2026

T·121212 / 13
Profil d’examen
Analyser les notions de raison et de vérité et les distinguer de l’opinion, de la croyance et de la simple persuasion (repère « croire / savoir »).Problématiser les critères de la vérité : à quoi reconnaît-on qu’une proposition est vraie ? Existe-t-il des vérités absolues, ou toute vérité est-elle relative ?Examiner la portée et les limites de la raison, et distinguer avec rigueur « démontrer », « prouver » et « convaincre ».Mobiliser les distinctions conceptuelles (croire/savoir, vrai/probable/certain, en fait/en droit, intuitif/discursif, absolu/relatif, objectif/subjectif) pour conduire une réflexion sur la vérité.
Opérateurs :analyserdéfinirdistinguerproblématiserdémontrerjustifierobjecterconfronterargumenterinterpréter un texte

niveau de base

Maîtrisez d’abord les distinctions fondamentales — croire / savoir, vrai / probable / certain, opinion (doxa) / science (épistémè), démontrer / convaincre — et sachez résumer en une phrase la thèse de chaque auteur clé (Descartes : l’évidence est le critère du vrai ; Platon : l’opinion vraie n’est pas encore le savoir ; Kant : la raison a des limites).

niveau approfondi

Pour viser l’excellence, articulez les trois grandes conceptions de la vérité (correspondance, cohérence, évidence) en montrant ce que chacune réussit et ce qu’elle laisse échapper, puis tenez ensemble deux exigences : refuser le relativisme (« tout se vaut ») sans tomber dans le dogmatisme (« je détiens la vérité absolue »). La maîtrise de la distinction « en fait / en droit » et « démontrer / prouver / convaincre » fait la différence.

Profondeur

Profondeur de lecture : Approfondi

Texte

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Sommaire · 5 sections▾
  1. La raison et la vérité
    • 01La raison : raisonnement, principes et rationalité○
    • 02Qu’est-ce que la vérité ? Vérité, réalité et opinion◐
    • 03Les critères du vrai : évidence, cohérence, correspondance◐
    • 04Démontrer, prouver, convaincre : raison et expérience●
    • 05Limites de la raison et question du relativisme (Kant, Pascal)●

5 sections · 25 points clés · 6 formules · 25 pièges signalés

§ 01
§ 01

La raison : raisonnement, principes et rationalité#

~10 min de lecture●○○BaseBOBO-2019-philosophie-terminale-§La raison

Validité ≠ vérité : les quatre cas du raisonnement

Validité (forme) ≠ vérité (contenu)Tableau de 3 colonnes et 2 lignes, Données: Prémisses · Forme valide · Forme invalide; vraies · conclusion vraie garantie · non garantie; fausses · non garantie · non garantie, cellule mise en évidence : conclusion vraie garantiePrémissesForme valideForme invalidevraiesconclusion vraiegarantienon garantiefaussesnon garantienon garantie
Fig. 1Validité (forme) ≠ vérité (contenu) : seule la case « prémisses vraies ET forme valide » garantit une conclusion vraie. Un raisonnement valide à partir de prémisses fausses, ou invalide même à partir de prémisses vraies, ne garantit rien.

Points clés

Le mot « raison » a deux sens qu’il faut distinguer. (1) La raison comme faculté : le pouvoir, propre à l’être humain, de former des concepts, de juger et de raisonner. C’est ce qu’Aristote vise quand il définit l’homme comme « animal doué de logos » (à la fois parole et raison). (2) La raison comme principe : la « raison » d’une chose, c’est sa cause ou son fondement — d’où le « principe de raison » de Leibniz : « rien n’est sans raison », tout ce qui est a une raison d’être plutôt que de ne pas être.
Raisonner, c’est passer de propositions admises (les prémisses) à une proposition nouvelle (la conclusion) selon des règles. On distingue trois grandes formes. La déduction tire le particulier du général : si tout A est B et que x est A, alors x est B (la conclusion est certaine si les prémisses le sont). L’induction généralise à partir de cas observés (on a vu n cygnes blancs, donc « tous les cygnes sont blancs ») : sa conclusion n’est que probable et reste réfutable. L’inférence à la meilleure explication (abduction) remonte des faits à l’hypothèse qui les explique le mieux.
La raison obéit à des principes logiques premiers, qu’on ne peut nier sans se contredire. Le principe d’identité : une chose est ce qu’elle est (AAA est AAA). Le principe de non-contradiction : une même proposition ne peut être à la fois vraie et fausse sous le même rapport (on ne peut affirmer ppp et ¬p\neg p¬p). Le principe du tiers exclu : de deux propositions contradictoires, l’une est vraie, l’autre fausse — il n’y a pas de troisième terme. Ces principes ne se démontrent pas : ils sont les conditions de toute démonstration.
Il faut distinguer la validité et la vérité. Un raisonnement est valide si sa conclusion découle correctement de ses prémisses (c’est une propriété de la forme). Une proposition est vraie si elle s’accorde avec ce qui est (c’est une propriété du contenu). Un raisonnement peut être parfaitement valide tout en partant de prémisses fausses, et conduire ainsi à une conclusion fausse : « Tous les hommes sont immortels ; Socrate est un homme ; donc Socrate est immortel » est valide mais non concluant. La logique garantit la cohérence, non la vérité du point de départ.
La rationalité au sens large déborde la seule logique : c’est l’exigence de ne rien affirmer sans raison, de rendre raison de ses jugements (« justifier »), de soumettre ses croyances à l’examen. Kant l’a nommée l’usage public et critique de la raison : « Sapere aude », « ose te servir de ton propre entendement ». La raison n’est pas un savoir tout fait mais une faculté de juger et de critiquer — y compris elle-même.
L’usage public de la raison, chez Kant, a un sens précis et contre-intuitif qu’il faut restituer sous peine de dire le contraire de lui. Dans Qu’est-ce que les Lumières ?, il appelle public l’usage qu’un homme fait de sa raison comme savant, devant le monde des lecteurs : celui-là doit toujours rester libre, et c’est lui seul qui peut apporter les Lumières aux hommes. Il appelle privé l’usage qu’il en fait dans la charge civile qui lui est confiée — l’officier dans son régiment, le contribuable devant l’impôt, le pasteur devant sa communauté — et celui-là peut légitimement être restreint, parce que l’homme y parle non en son nom mais comme la pièce d’une machine. D’où l’arrangement que Kant résume en demandant qu’on raisonne autant qu’on veut et sur ce qu’on veut, mais qu’on obéisse. L’enjeu dépasse la curiosité historique. Il dit ce qu’est la rationalité : non pas un sentiment intime de certitude, mais l’exposition de son jugement à l’examen de quiconque peut le lire. Une raison qui ne s’adresserait à personne n’aurait aucun moyen de se corriger.
Une copie perd rarement des points faute de références, souvent faute de raisonner proprement, et il vaut donc la peine de savoir nommer les fautes. La pétition de principe suppose dans les prémisses ce qu’il fallait établir, comme celui qui prouve la fiabilité d’un témoin en invoquant son propre témoignage. Le cercle vicieux fait dépendre A de B et B de A. La généralisation hâtive conclut d’un échantillon que rien n’autorise à tenir pour représentatif. L’homme de paille réfute une thèse que l’adversaire ne soutient pas, et gagne d’autant plus facilement qu’il l’a fabriquée. Le sophisme désigne le raisonnement qui a l’apparence de la validité et trompe volontairement ; commis de bonne foi, la même faute s’appelle un paralogisme. À quoi s’ajoute une règle simple sur la charge de la preuve : c’est à celui qui affirme d’établir, non à celui qui doute de réfuter. L’échelle d’évaluation valorise une argumentation cohérente et progressive dont les affirmations sont rigoureusement justifiées ; ces fautes sont exactement ce qui la ruine, et les nommer coûte moins cher que de les commettre.

Vocabulaire

→ Cartes
  • RaisonnementEnchaînement réglé qui fait passer de propositions admises à une proposition nouvelle.
  • ValiditéPropriété d’un raisonnement dont la conclusion découle correctement des prémisses, indépendamment de la vérité de celles-ci.
  • InductionInférence qui généralise à partir de cas observés et dont la conclusion demeure probable et révisable.
  • AbductionInférence qui remonte des faits observés à l’hypothèse qui les expliquerait le mieux.
  • Principe de raison suffisanteExigence formulée par Leibniz selon laquelle rien n’est sans raison d’être ainsi plutôt qu’autrement.
  • Pétition de principeFaute de raisonnement consistant à supposer dans les prémisses ce qu’il s’agissait précisément d’établir.

Le modus ponens (déduction valide)

[ (p⇒q) ∧ p ] ⇒ q\big[\,(p \Rightarrow q)\ \wedge\ p\,\big]\ \Rightarrow\ q[(p⇒q) ∧ p] ⇒ q

Lecture : « si (p implique q) et que p est vrai, alors q est vrai ». C’est la règle d’inférence déductive fondamentale : la conclusion q est garantie dès lors que les prémisses sont vraies et que la forme est respectée. La validité tient à cette forme ; la vérité de q dépend en plus de la vérité réelle des prémisses.

Le principe de non-contradiction

(p ∧ ¬p) ≡ Faux(p\ \wedge\ \neg p)\ \equiv\ \text{Faux}(p ∧ ¬p) ≡ Faux

Une proposition et sa négation ne peuvent être vraies en même temps, sous le même rapport : leur conjonction est toujours fausse. Ce principe est le socle de toute pensée rationnelle — le nier, c’est rendre tout discours impossible, puisque toute affirmation pourrait alors aussi bien être niée.

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Exemple corrigé

Distinguer la validité de la vérité sur un cas concret

Un raisonnement valide est-il nécessairement vrai ? Analysez le syllogisme suivant : « Tous les oiseaux volent ; or l’autruche est un oiseau ; donc l’autruche vole. »

  1. 01Examiner la forme

    La structure est celle d’un syllogisme déductif correct : « Tout A est B ; x est A ; donc x est B ». L’enchaînement est impeccable : si les deux prémisses étaient vraies, la conclusion le serait nécessairement. Le raisonnement est donc valide.

  2. 02Examiner le contenu

    La première prémisse — « tous les oiseaux volent » — est matériellement fausse : l’autruche, le manchot, le kiwi sont des oiseaux qui ne volent pas. La conclusion « l’autruche vole » est donc fausse, alors même que la forme est correcte.

  3. 03En tirer la distinction

    La validité est une propriété de la forme (l’enchaînement) ; la vérité est une propriété du contenu (l’accord avec le réel). Un raisonnement valide ne fait que transmettre la vérité des prémisses à la conclusion : il ne la crée pas. Si l’on injecte du faux à l’entrée, on peut obtenir du faux à la sortie.

  4. 04Conclure

    Non, un raisonnement valide n’est pas nécessairement vrai. La logique garantit la cohérence (rien ne se contredit), mais la vérité exige en outre que les prémisses soient elles-mêmes vraies. D’où l’importance, à côté de la rigueur formelle, de l’examen critique des points de départ.

Résultat : Un raisonnement valide à prémisses fausses peut produire une conclusion fausse : validité (forme) et vérité (contenu) sont deux propriétés distinctes, et la première ne suffit pas à garantir la seconde.

Objectif Bac

  • Objectif Bac : savoir distinguer nettement la validité (cohérence de la forme) et la vérité (accord avec le réel) à l’aide d’un exemple précis — un raisonnement valide à prémisses fausses. C’est un classique des copies, et le confondre est une faute lourde.
  • Objectif Bac : ne pas réciter une liste de types de raisonnements, mais montrer ce qui sépare une conclusion certaine (déduction) d’une conclusion seulement probable (induction), et en tirer une conséquence sur les limites de la connaissance empirique.
  • Objectif Bac : n’employer le couple kantien public / privé qu’en le prenant dans son sens propre. Le public est celui du savant qui s’adresse aux lecteurs, le privé celui du fonctionnaire dans sa charge. Pris à l’envers, il fait dire à Kant l’inverse de ce qu’il écrit.
  • Objectif Bac : nommer la faute quand on rejette un argument. Écrire qu’il s’agit d’une pétition de principe ou d’une généralisation hâtive est une objection ; écrire que l’argument est faux n’en est pas une, et le correcteur voit immédiatement la différence.
  • Objectif Bac : tirer une conséquence des principes logiques au lieu de les énumérer. Identité, non-contradiction et tiers exclu ne se démontrent pas, puisque toute démonstration les suppose déjà : c’est cette impossibilité qui est philosophiquement intéressante, non la liste.

Erreurs fréquentes

  • Confondre « avoir raison » (être dans le vrai sur un point) et « la raison » (la faculté de penser). Une copie qui glisse de l’un à l’autre sans le voir perd la maîtrise conceptuelle attendue.
  • Croire qu’un raisonnement valide est nécessairement vrai : la validité ne porte que sur l’enchaînement, jamais sur la vérité des prémisses. Un sophisme bien construit peut être formellement correct et matériellement faux.
  • Prendre l’usage public de la raison pour son usage officiel ou politique. Kant nomme public celui du savant écrivant pour tous, qui doit rester libre, et privé celui de l’homme en fonction, qui peut être limité. L’inversion est d’autant plus grave qu’elle retourne exactement la thèse.
  • Confondre le principe de non-contradiction avec l’interdiction de se contredire au fil du temps ou de changer d’avis. Il interdit d’affirmer et de nier la même chose du même sujet, sous le même rapport et au même moment ; « il fait chaud ici et froid dehors » ne le viole en rien.
  • Appeler déduction toute conclusion tirée d’indices, sur le modèle du détective. Remonter des traces au coupable n’est pas déduire mais inférer l’hypothèse qui expliquerait le mieux les faits, et une telle conclusion reste révisable, ce qu’une déduction n’est jamais.

§ 01

Révision active

Construisez vous-même deux syllogismes : (a) l’un valide mais à conclusion fausse (parce qu’une prémisse est fausse), (b) l’autre à prémisses vraies mais invalide (la conclusion ne suit pas). Expliquez en quoi cela montre que la logique garantit la cohérence sans garantir la vérité.

S’entraîner sur des exercices associés50 questions sur ce thème→

Rappel actif

Rappelle-toi les points clés — puis révèle.

Sources : Programme de philosophie de terminale générale — annexe 1 de l’arrêté du 19-7-2019 (NOR MENE1921238A) (Ministère de l’Éducation nationale — Éduscol)

§ 02
§ 02

Qu’est-ce que la vérité ? Vérité, réalité et opinion#

~9 min de lecture●●○StandardBOBO-2019-philosophie-terminale-§La vérité

De l’opinion au savoir (Platon, « Ménon »)

De l'opinion au savoir (Platon, Ménon)pyramide, 3 niveaux, Données: Opinion fausse (doxa), Opinion vraie, Savoir (épistémè)Opinion fausse (doxa)croire le fauxOpinion vraiecorrecte mais non justifiée — instableSavoir (épistémè)opinion vraie + justifiée — stable
Fig. 2De l'opinion au savoir (Platon, Ménon) : l'opinion fausse (doxa erronée) ; l'opinion vraie (correcte mais non justifiée, donc instable — « elle peut s'enfuir ») ; le savoir (épistémè : opinion vraie attachée par la justification, le « raisonnement de la cause », donc stable). C'est la justification qui fait passer de l'opinion vraie au savoir.

Points clés

La vérité n’est pas la réalité. La réalité, c’est ce qui est, l’ensemble des choses et des faits ; la vérité est une propriété de nos jugements, de nos propositions sur le réel. Une montagne n’est ni vraie ni fausse — elle est ; en revanche l’énoncé « cette montagne fait 4 000 mètres » est vrai ou faux selon qu’il s’accorde ou non avec ce qui est. La vérité suppose donc un rapport entre un esprit qui juge et le réel : il n’y a de vérité que pour une pensée.
Il faut distinguer le vrai du réel et de l’existant. Une proposition mathématique (« la somme des angles d’un triangle vaut deux droits ») peut être vraie sans renvoyer à une chose existante : il y a des vérités formelles (logiques, mathématiques) qui valent indépendamment de l’expérience, et des vérités de fait (« il pleut ») qui dépendent de l’observation. Leibniz oppose ainsi les vérités de raison, nécessaires (leur contraire est impossible), aux vérités de fait, contingentes (leur contraire reste possible).
La vérité se distingue de l’opinion (le repère décisif de cette notion). L’opinion (en grec doxa) est une croyance reçue, non examinée, qui peut être vraie par hasard mais sans qu’on sache pourquoi. Platon montre dans le « Ménon » qu’une opinion vraie n’est pas encore un savoir : celui qui connaît par hasard le bon chemin vers Larissa y conduira aussi sûrement que celui qui le sait, mais son opinion peut « s’enfuir » faute d’être « attachée par le raisonnement de la cause ». Le savoir, c’est l’opinion vraie justifiée.
D’où le repère central « croire / savoir ». Croire, c’est tenir pour vrai sans pouvoir le justifier rationnellement ou prouver ; savoir, c’est tenir pour vrai en pouvant en rendre raison (preuve, démonstration, fondement). On peut croire le vrai et savoir le même contenu : la différence n’est pas dans la chose crue ou sue, mais dans le mode de l’adhésion. Le savoir est une croyance vraie et justifiée — il ajoute à la croyance la justification et à l’opinion vraie le « pourquoi ».
La vérité a une dimension d’universalité et d’objectivité : ce qui est vrai l’est pour tous, indépendamment de mes désirs et de mes préférences. « 2 + 2 = 4 » ne devient pas faux parce que cela me déplaît. C’est ce qui sépare la vérité (objective, contraignante pour l’esprit) du goût ou de l’opinion (subjectifs). La vérité s’impose : on ne la décide pas, on la reconnaît — d’où l’expression « se rendre à l’évidence ».
À la distinction de la vérité et de la réalité il faut en ajouter une troisième, faute de laquelle la plupart des copies s’égarent : la certitude. La certitude est un état du sujet, celui qui ne doute plus ; la vérité est une propriété du jugement, l’accord avec ce qui est. Les deux sont indépendantes en droit, et l’expérience le confirme dans les deux sens. On peut être absolument certain et se tromper : personne ne tombe dans l’erreur en la reconnaissant pour telle, et c’est bien pourquoi l’erreur est vécue comme une vérité tant qu’elle dure. On peut inversement savoir sans se sentir certain, comme l’élève qui donne la bonne réponse en hésitant. Il suit de là que la certitude ne peut servir de critère, puisqu’elle accompagne aussi bien le faux que le vrai. Le repère vrai / probable / certain distribue proprement les rôles : vrai qualifie le jugement, certain qualifie l’adhésion, probable mesure le degré de justification. La conséquence est immédiate pour l’analyse d’un sujet. Devant une question du type « peut-on être sûr de… », il faut d’abord demander si elle porte sur l’atteinte du vrai ou sur la cessation du doute, car les deux questions ne reçoivent pas la même réponse.
Une seconde confusion guette, plus insidieuse parce qu’elle est de langue avant d’être de pensée : dire vrai et être sincère ne sont pas la même chose. Dire vrai porte sur l’accord du propos avec ce qui est ; être sincère ou véridique porte sur l’accord du propos avec ce que l’on croit. Un menteur maladroit peut dire vrai en croyant mentir, et un homme parfaitement sincère peut se tromper de bout en bout. La morale de la vérité et la logique de la vérité ne se recouvrent donc pas, et un sujet sur le mensonge ne se traite pas comme un sujet sur l’erreur. Reste le glissement le plus courant, celui de l’expression « ma vérité ». Elle ne désigne pas une vérité qui serait mienne, mais ce que je ressens, ce que j’ai vécu, ce que je suis : le mot y change de sens sans prévenir, et le raisonnement croit tenir une thèse quand il n’a qu’un homonyme. Marquer ce déplacement dès qu’il apparaît coûte une phrase et évite la pente au bout de laquelle attend le relativisme.

Vocabulaire

→ Cartes
  • VéritéPropriété d’un jugement qui s’accorde avec ce qui est ; elle ne qualifie jamais les choses elles-mêmes.
  • RéalitéCe qui est, indépendamment de ce que l’on en juge, et qui n’est donc ni vrai ni faux.
  • CertitudeÉtat d’un esprit qui ne doute plus, lequel accompagne aussi bien l’erreur que la connaissance.
  • OpinionCroyance reçue et non examinée, qui peut se trouver exacte sans que celui qui la tient sache pourquoi.
  • SavoirCroyance vraie que celui qui la tient peut justifier, et qui résiste pour cette raison à l’objection.
  • VéracitéDisposition à dire ce que l’on croit vrai, qui relève de la morale et non de la logique.

La définition classique du savoir (issue du « Ménon » et du « Théétète » de Platon)

savoir  =  croyance  +  veˊriteˊ  +  justification\text{savoir} \;=\; \text{croyance} \;+\; \text{vérité} \;+\; \text{justification}savoir=croyance+veˊriteˊ+justification

Pour qu’il y ait savoir, trois conditions doivent être réunies : il faut tenir la chose pour vraie (croyance), il faut qu’elle soit effectivement vraie (vérité), et il faut pouvoir en rendre raison (justification). L’opinion vraie satisfait les deux premières conditions mais non la troisième : c’est pourquoi elle n’est pas encore un savoir.

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Exemple corrigé

Pourquoi l’opinion vraie n’est-elle pas le savoir ? (l’exemple du chemin de Larissa)

« Une opinion vraie suffit-elle à connaître ? » Analysez l’exemple platonicien : deux voyageurs prennent la bonne route vers Larissa, mais l’un sait par expérience pourquoi c’est le bon chemin, l’autre l’a deviné par chance.

  1. 01Poser l’égalité apparente

    Du point de vue du résultat, les deux voyageurs arrivent à Larissa : l’opinion vraie « guide aussi droit » que le savoir. Tant qu’on s’en tient à l’effet pratique, opinion vraie et savoir semblent équivalents — c’est ce qui rend la question difficile.

  2. 02Repérer la différence cachée

    Mais celui qui a deviné ne peut justifier son choix : il ne sait pas pourquoi cette route est la bonne. Son opinion, même vraie, est un coup de chance ; rien ne l’attache. Si on l’interroge ou si un doute surgit, elle peut « s’enfuir » : il pourrait tout aussi bien changer d’avis sans raison.

  3. 03Introduire la justification

    Le savoir, lui, est une opinion vraie « attachée par le raisonnement de la cause » (Platon). Celui qui sait pourquoi peut résister à l’objection, refaire le chemin, l’enseigner. La justification stabilise l’opinion vraie et la rend transmissible : c’est elle qui distingue savoir et opinion.

  4. 04Conclure

    L’opinion vraie ne suffit donc pas à connaître. Connaître, ce n’est pas seulement avoir raison, c’est avoir raison en sachant pourquoi. Le repère croire/savoir prend ici tout son sens : on peut croire le vrai (opinion vraie) sans le savoir (faute de justification).

Résultat : L’opinion vraie partage avec le savoir la vérité du contenu, mais lui manque la justification rationnelle : elle est correcte sans être fondée. Le savoir est une opinion vraie justifiée — il ajoute le « pourquoi ». Avoir raison par hasard, ce n’est pas connaître.

Objectif Bac

  • Objectif Bac : savoir poser et exploiter la distinction vérité / réalité dès l’introduction — montrer que la vérité qualifie nos jugements, non les choses — afin de ne pas confondre « la vérité existe-t-elle ? » avec « le monde extérieur existe-t-il ? ».
  • Objectif Bac : maîtriser le repère « croire / savoir » et l’analyse platonicienne de l’opinion vraie (« Ménon ») pour répondre à une question type : « une opinion peut-elle être vraie ? » ou « toutes les opinions se valent-elles ? ».
  • Objectif Bac : séparer vérité, réalité et certitude dès l’introduction, puis annoncer sur laquelle des trois le sujet porte. C’est l’effort de définition que l’échelle exige, et il suffit souvent à sauver un devoir de la généralité.
  • Objectif Bac : ne jamais écrire « ma vérité » sans signaler aussitôt qu’il s’agit d’un autre sens du mot. L’expression désigne un vécu, non une propriété du jugement ; laissée sans commentaire, elle fait passer un changement de sens pour un argument.
  • Objectif Bac : exploiter le Ménon avec précision. Ce que l’exemple prouve, c’est que l’opinion vraie est aussi efficace que le savoir et qu’il lui manque la stabilité, non l’exactitude. Une copie qui la dit fausse ou approximative manque entièrement l’argument de Platon.

Erreurs fréquentes

  • Identifier la vérité et la réalité (« la vérité, c’est ce qui existe »). C’est une confusion de catégorie : les choses sont réelles, ce sont les propositions qui sont vraies ou fausses.
  • Croire qu’une opinion vraie est déjà un savoir. Pour Platon, l’opinion vraie peut être correcte tout en restant instable et non fondée : il lui manque la justification (« le raisonnement de la cause ») qui la transformerait en connaissance.
  • Confondre la vérité et la sincérité. « Il dit vrai » porte sur l’accord du propos avec ce qui est ; « il est sincère » porte sur l’accord du propos avec ce qu’il croit. Un menteur peut dire vrai par accident, un homme sincère se tromper de bonne foi.
  • Traiter la certitude comme un critère de la vérité. Elle est un état du sujet qui accompagne l’erreur tout autant : celui qui se trompe est certain, sinon il ne se tromperait pas. Le degré de conviction ne mesure jamais le degré de vérité.
  • Écrire que l’opinion vraie du Ménon est fausse ou approximative. Elle est exacte, et conduit bien à Larissa. Ce qui lui manque est le lien du raisonnement qui la retient : elle pèche par instabilité, non par inexactitude.

§ 02

Révision active

« Toutes les opinions se valent-elles ? » Appuyez-vous sur la distinction de l’opinion (doxa) et du savoir (épistémè) chez Platon, et sur le repère croire/savoir, pour montrer pourquoi reconnaître à chacun le droit d’avoir son opinion n’entraîne pas que toutes les opinions soient également vraies.

S’entraîner sur des exercices associés50 questions sur ce thème→

Rappel actif

Rappelle-toi les points clés — puis révèle.

Sources : Programme de philosophie de terminale générale — annexe 1 de l’arrêté du 19-7-2019 (NOR MENE1921238A) (Ministère de l’Éducation nationale — Éduscol)

§ 03
§ 03

Les critères du vrai : évidence, cohérence, correspondance#

~10 min de lecture●●○StandardBOBO-2019-philosophie-terminale-§La vérité

Points clés

Trois grandes conceptions répondent à la question « à quoi reconnaît-on qu’une proposition est vraie ? ». (1) La vérité-correspondance (Aristote, le sens commun, le réalisme) : une proposition est vraie si elle s’accorde avec le réel — « dire de ce qui est qu’il est, et de ce qui n’est pas qu’il n’est pas, c’est dire le vrai » (Aristote). Le vrai est l’adéquation de la pensée et de la chose (« adaequatio rei et intellectus »).
(2) La vérité-cohérence (rationalisme, mathématiques, Spinoza) : une proposition est vraie si elle s’intègre sans contradiction dans un système cohérent de propositions déjà admises. C’est le critère des vérités formelles : un théorème est vrai s’il se déduit sans faute des axiomes. Ce critère est interne — il ne sort pas du système pour le comparer au monde —, ce qui fait sa force (rigueur) et sa faiblesse (un système cohérent peut être cohérent dans l’erreur).
(3) La vérité-évidence (Descartes) : est vrai ce qui se présente à l’esprit avec une clarté et une distinction telles qu’on ne peut en douter. Descartes pose comme première règle de la méthode de « ne recevoir aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle », c’est-à-dire de n’admettre que ce qui se présente « si clairement et si distinctement à mon esprit que je n’eusse aucune occasion de le mettre en doute ». L’évidence est un critère subjectif (un état de l’esprit) qui prétend à une valeur objective.
Ces trois critères ne s’excluent pas : ils éclairent des domaines différents. La correspondance convient aux vérités de fait (sciences de la nature, histoire) : on les vérifie par confrontation à l’expérience. La cohérence convient aux vérités formelles (logique, mathématiques), où il n’y a rien d’extérieur à quoi se référer. L’évidence joue le rôle de fondement : il faut bien que la chaîne des justifications s’arrête sur des premiers principes évidents, sous peine de régression à l’infini.
Chaque critère a sa limite. La correspondance suppose qu’on puisse comparer la pensée et le réel « de l’extérieur » — mais on n’accède jamais au réel autrement que par des jugements : comment sortir de la pensée pour vérifier qu’elle correspond ? La cohérence ne garantit que la non-contradiction, non la vérité matérielle. L’évidence peut tromper : ce qui paraît évident (« le Soleil tourne autour de la Terre ») n’est pas toujours vrai ; Descartes lui-même doit garantir l’évidence par la véracité divine pour écarter le doute hyperbolique.
Les trois critères cessent d’être concurrents dès qu’on remarque qu’ils ne répondent pas à la même question, et le tableau de la section les aligne sur leur domaine et leur limite (voir Fig. 3). La correspondance répond à la question « comment vérifier ? » et vaut pour les vérités de fait ; sa limite est qu’on ne compare jamais une pensée à une réalité nue, mais toujours un énoncé à une observation elle-même formulée — c’est pourquoi Duhem observait, dans La Théorie physique, qu’une expérience contraire ne condamne jamais une hypothèse isolée mais tout un ensemble théorique, et laisse au physicien le choix de la pièce à changer. La cohérence répond à la question « comment articuler ? » et vaut pour les vérités formelles ; sa limite est qu’un système peut être cohérent et faux, car la cohérence exclut la contradiction et non l’erreur. L’évidence répond à la question « où s’arrêter ? » et vaut comme fondement ; sa limite est qu’elle est un état de l’esprit dont l’histoire des sciences a multiplié les démentis. Poser trois questions distinctes plutôt que trois réponses rivales est ce qui transforme une énumération en analyse.

Les trois critères du vrai : domaine et limite

Les trois critères du vraiTableau de 4 colonnes et 3 lignes, Données: Critère · Définition · Domaine · Limite; Évidence (Descartes) · clair et distinct · le fondement · peut tromper; Cohérence · sans contradiction · le formel, maths · faux au réel possible; Correspondance (Aristote) · accord au réel · le factuel · comment comparer ?, cellule mise en évidence : Évidence (Descartes)CritèreDéfinitionDomaineLimiteÉvidence(Descartes)clair et distinctle fondementpeut tromperCohérencesans contradictionle formel, mathsfaux au réel possibleCorrespondance(Aristote)accord au réelle factuelcomment comparer ?
Fig. 3Trois critères complémentaires du vrai : l'évidence (Descartes — clair et distinct ; sert de fondement ; limite : des évidences peuvent tromper) ; la cohérence (absence de contradiction dans un système ; domaine formel et mathématique ; limite : un système cohérent peut être faux au réel) ; la correspondance (Aristote — accord de la pensée avec le réel ; domaine factuel ; limite : comment comparer la pensée et la chose ?). Ils se complètent : fonder, déduire, vérifier.
Fig. 3 ↓
Derrière le choix entre l’évidence et la cohérence se tient une question d’architecture : comment une chaîne de justifications finit-elle ? Il n’y a que trois issues. Elle se poursuit sans fin, et c’est la régression à l’infini, qui ne justifie rien puisqu’elle ne s’achève jamais. Elle revient sur elle-même, et c’est le cercle. Ou bien elle s’arrête. Le fondationnalisme choisit l’arrêt : il existe des propositions premières qui se soutiennent d’elles-mêmes, l’évidence cartésienne ou les données de l’expérience, et sur lesquelles tout l’édifice repose. Le cohérentisme juge cet arrêt arbitraire et le refuse : aucune proposition n’est première, chacune tient sa justification de son accord avec les autres, et l’image n’est plus celle d’un édifice mais d’un réseau, ou d’un bateau que l’on répare en pleine mer sans jamais pouvoir le mettre en cale sèche. Chacun paie son prix. Le fondationnalisme doit expliquer pourquoi ses propositions de base échappent au doute qu’il exige partout ailleurs ; le cohérentisme doit expliquer comment un réseau, si bien tissé soit-il, touche encore au monde. Le savoir n’est donc pas une collection de vérités, c’est une construction — et c’est elle qu’un sujet interroge quand il demande sur quoi le vrai repose.

Vocabulaire

→ Cartes
  • Vérité-correspondanceConception selon laquelle un jugement est vrai lorsqu’il s’accorde avec ce qui est.
  • Vérité-cohérenceConception selon laquelle un énoncé est vrai lorsqu’il s’intègre sans contradiction à un système déjà admis.
  • ÉvidenceCaractère de ce qui se présente à l’esprit avec assez de clarté et de distinction pour qu’on n’en puisse douter.
  • FondationnalismeThèse selon laquelle la justification s’arrête sur des propositions premières qui se soutiennent d’elles-mêmes.
  • CohérentismeThèse selon laquelle aucune proposition n’est première, chacune tenant sa justification de son accord avec les autres.
  • Régression à l’infiniEnchaînement de justifications qui ne s’arrête jamais et qui, pour cette raison même, ne justifie rien.

La vérité-correspondance (formule scolastique d’inspiration aristotélicienne)

vrai  ⟺  adaequatio rei et intellectus\text{vrai} \;\Longleftrightarrow\; \text{adaequatio rei et intellectus}vrai⟺adaequatio rei et intellectus

« Vrai » équivaut à « adéquation de la chose et de l’intellect » : un jugement est vrai quand il s’accorde avec ce qui est. C’est la conception la plus intuitive de la vérité (celle du sens commun), mais elle suppose résolu un problème difficile — comment comparer la pensée au réel sans déjà passer par un jugement ?

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Exemple corrigé

Analyser la première règle de la méthode (Descartes)

Expliquez et discutez la première règle du « Discours de la méthode » : ne recevoir pour vrai que ce que l’on connaît « clairement et distinctement », sans aucune occasion d’en douter. L’évidence est-elle un critère suffisant ?

  1. 01Expliquer le critère

    Descartes cherche un point d’appui inébranlable pour la connaissance. Il décide de ne tenir pour vrai que ce qui se présente à l’esprit avec clarté (l’idée est présente et manifeste) et distinction (elle est nettement séparée de toute autre). L’évidence ainsi définie exclut toute occasion de doute : on ne peut s’empêcher d’y assentir.

  2. 02Montrer sa fonction de fondement

    Ce critère résout un problème de régression : toute justification s’appuie sur une autre, et la chaîne doit s’arrêter quelque part. Les vérités évidentes (« je pense, donc je suis » ; les axiomes) sont ces premiers points fixes qui n’ont besoin d’aucune preuve extérieure parce qu’elles s’imposent par elles-mêmes. L’évidence est le socle.

  3. 03Objecter : l’évidence trompeuse

    Mais ce qui paraît évident n’est pas toujours vrai. Il a longtemps paru « évident » que le Soleil tourne autour de la Terre, ou que le tout est plus grand que la partie (faux pour les ensembles infinis). L’évidence est un état subjectif de l’esprit : elle peut résulter de l’habitude ou de préjugés que Descartes nomme justement les « préventions ».

  4. 04Voir la réponse de Descartes

    Descartes en est conscient : son doute hyperbolique (l’hypothèse du « malin génie ») suspend même les évidences mathématiques, et il lui faut garantir la fiabilité de nos idées claires et distinctes par la véracité de Dieu, qui ne peut être trompeur. L’évidence n’est donc pleinement fiable qu’une fois assurée que notre raison n’est pas faite pour nous tromper.

  5. 05Conclure

    L’évidence est un critère nécessaire (il faut bien des premiers principes indubitables) mais non manifestement suffisant : prise isolément, elle peut tromper. Pour les vérités de fait, elle doit être relayée par la vérification expérimentale (correspondance) ; pour les vérités formelles, par la déduction rigoureuse (cohérence).

Résultat : L’évidence (clarté et distinction) joue le rôle indispensable de fondement de la connaissance, mais comme état subjectif elle peut être trompeuse : elle est un critère nécessaire et non suffisant, qui appelle à être complété par la cohérence déductive et la vérification empirique.

Objectif Bac

  • Objectif Bac : être capable de présenter et d’opposer les trois critères (évidence, cohérence, correspondance) en associant à chacun un domaine privilégié (fondement, formel, factuel) et une limite — c’est la matière d’une partie entière de dissertation.
  • Objectif Bac : analyser avec précision la première règle de la méthode de Descartes (l’évidence comme clarté et distinction) et savoir l’objecter (l’évidence subjective peut tromper), pour traiter un sujet du type « l’évidence est-elle un critère suffisant de la vérité ? ».
  • Objectif Bac : attribuer à chaque critère sa question — vérifier, articuler, fonder — plutôt que les classer du meilleur au pire. C’est cette redistribution qui fait une analyse de concepts, et l’échelle la nomme parmi ce qu’elle valorise.
  • Objectif Bac : énoncer la limite d’un critère dans le même mouvement que le critère. Un critère présenté sans son coût n’est pas examiné, il est affirmé, et l’échelle attend des affirmations rigoureusement justifiées.
  • Objectif Bac : sur l’évidence, préférer l’objection interne aux exemples d’illusions. Descartes doit garantir l’évidence par autre chose qu’elle-même, ce qui montre que le critère ne peut se fonder tout seul : l’argument porte bien plus loin qu’une collection de mirages.

Erreurs fréquentes

  • Réduire la vérité à un seul critère et présenter les autres comme de simples erreurs. Les trois conceptions ne sont pas en concurrence directe : elles répondent à des types de vérités différents (formelles / factuelles) et à des questions différentes (fonder / vérifier).
  • Confondre l’évidence (clarté et distinction d’une idée à l’esprit) avec la simple impression de certitude ou avec l’opinion partagée par tous. Pour Descartes, beaucoup de ce qu’on tient pour évident par habitude doit précisément être soumis au doute.
  • Croire que la cohérence garantit la vérité parce qu’un mensonge finirait toujours par se contredire. Un récit inventé avec soin ne se contredit pas, et un système faux peut être parfaitement cohérent : la cohérence élimine l’incompatible, jamais le faux qui s’accorde avec lui-même.
  • Prêter à Descartes l’idée que ce qui paraît évident est vrai. Sa règle est restrictive et non permissive : elle interdit de recevoir ce qui n’est pas évident, elle n’autorise pas à recevoir tout ce qui en a l’air. C’est bien pourquoi le doute vient avant la règle et non après.
  • Présenter la correspondance comme une comparaison directe entre la pensée et le réel. La confrontation se fait toujours entre un énoncé et une observation elle-même formulée : c’est pourquoi une expérience contraire met en cause tout un ensemble d’hypothèses, et non le seul énoncé qu’on croyait éprouver.

§ 03

Révision active

« L’évidence est-elle un critère suffisant de la vérité ? » En vous appuyant sur la première règle de la méthode de Descartes, montrez la force de l’évidence comme fondement, puis ses limites (les évidences trompeuses, le doute hyperbolique), et demandez-vous s’il faut lui adjoindre d’autres critères (cohérence, correspondance, vérification).

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Rappel actif

Rappelle-toi les points clés — puis révèle.

Sources : Programme de philosophie de terminale générale — annexe 1 de l’arrêté du 19-7-2019 (NOR MENE1921238A) (Ministère de l’Éducation nationale — Éduscol)

§ 04
§ 04

Démontrer, prouver, convaincre : raison et expérience#

~10 min de lecture●●●ApprofondissementBOBO-2019-philosophie-terminale-§La raisonBOBO-2019-philosophie-terminale-§La vérité

Démontrer / prouver / convaincre : trois opérations distinctes

Démontrer / prouver / convaincreArbre de probabilité, 3 chemins, Données: Démontrer : déduction → certitude; Prouver : expérience → vérité de fait; Convaincre : arguments → adhésionÉtablir une thèseDémontrer : déduction → certitudeProuver : expérience → vérité de faitConvaincre : arguments → adhésion
Fig. 4Trois voies pour établir une thèse : démontrer (par déduction à partir de prémisses, en maths et logique : vise la certitude, contraint la raison) ; prouver (par l'expérience, dans les sciences du fait : vise la vérité de fait, jamais définitive — réfutable) ; convaincre (par arguments, dans la vie et la morale : vise l'adhésion, et peut porter sur le faux — l'adhésion n'est pas la vérité).

Points clés

Il faut distinguer trois opérations souvent confondues. Démontrer, c’est établir une proposition par déduction nécessaire à partir de prémisses admises (axiomes, définitions) : la démonstration appartient aux sciences formelles (logique, mathématiques) et contraint l’esprit — qui admet les prémisses ne peut refuser la conclusion. Prouver, c’est établir un fait par l’appui de l’expérience ou de l’observation (preuve empirique, preuve judiciaire) : la preuve relève des sciences de la nature et des faits. Convaincre / persuader, c’est emporter l’adhésion d’autrui par des arguments (convaincre, qui s’adresse à la raison) ou par des moyens affectifs et rhétoriques (persuader, qui s’adresse aux passions).
La démonstration vise la certitude, la preuve vise la vérité de fait, la persuasion vise seulement l’assentiment. On peut convaincre quelqu’un d’une chose fausse (un bon orateur, un sophiste) et échouer à le convaincre d’une chose vraie. C’est pourquoi l’efficacité rhétorique n’est pas un critère de vérité : « ce dont on persuade » n’est pas pour autant vrai. La distinction démontrer/convaincre recoupe ainsi celle du vrai et du vraisemblable.
La démonstration a elle-même ses limites internes : elle ne prouve pas ses propres points de départ. Toute démonstration suppose des prémisses indémontrables — les axiomes et les définitions —, sous peine de régression à l’infini ou de cercle. Aristote l’avait vu : il faut des principes premiers, saisis non par démonstration mais par intuition (« noûs »). La démonstration transmet la vérité des principes aux conséquences ; elle ne la fonde pas. D’où la distinction intuitif / discursif : la raison discursive enchaîne, la raison intuitive saisit immédiatement les principes.
Dans les sciences de la nature, la raison ne suffit pas seule : il faut l’expérience. L’expérience fournit les faits (le donné), la raison les met en forme (hypothèses, lois, théories). Mais l’expérience ne prouve jamais une loi universelle de façon définitive : aucune observation finie ne peut établir un « tous » (problème de l’induction). En revanche un seul contre-exemple suffit à la réfuter. C’est l’idée de Popper : une théorie scientifique n’est jamais définitivement vérifiée, elle reste réfutable — sa scientificité tient à ce qu’elle s’expose à l’expérience.
Il faut donc accorder à chaque domaine son régime de vérité. Les mathématiques démontrent (vérités nécessaires, certitude formelle) ; les sciences de la nature prouvent et corroborent (vérités de fait, certitude jamais absolue, ouverte à révision) ; en morale, en politique, dans la vie ordinaire, on argumente et on délibère (vraisemblance, opinions réfléchies). Confondre ces régimes — exiger une démonstration là où seule une argumentation est possible, ou se contenter de persuasion là où une preuve est requise — est une faute de méthode.
Hume donne au problème de l’induction sa formulation la plus nette, et c’est la limite la plus sûre de ce que la raison peut établir à partir de l’expérience. Dans l’Enquête sur l’entendement humain, il demande sur quoi reposent nos raisonnements touchant les faits. Tous reposent sur la relation de cause à effet ; or cette relation n’est jamais donnée par la raison seule, puisque aucune analyse d’une cause n’y fait apparaître son effet : on conçoit sans contradiction que le pain qui nourrit aujourd’hui empoisonne demain. Elle vient donc de l’expérience. Mais l’expérience ne livre que des cas passés, et pour aller d’eux aux cas à venir il faut supposer que l’avenir ressemblera au passé. Cette supposition ne peut être établie par démonstration, car son contraire se conçoit sans contradiction, ni par l’expérience, car ce serait s’en servir pour la prouver. Hume en conclut que ce qui nous porte n’est pas la raison mais l’habitude : la conjonction répétée engendre une attente, et la nécessité que nous croyons apercevoir entre la cause et l’effet est une détermination de notre esprit que nous projetons sur les choses. Russell en a fixé l’image dans les Problèmes de philosophie : le poulet nourri chaque jour de sa vie attend le même geste, jusqu’au matin où la même main lui tord le cou.
Le couple convaincre / persuader mérite mieux que le mépris de la rhétorique auquel les copies le réduisent. Convaincre s’adresse à la raison par des raisons qui vaudraient pour n’importe quel esprit examinant la question ; persuader s’adresse à une personne par ce qui la touche, ses passions, ses intérêts, son imagination. La distinction porte sur les moyens et non sur la vérité de la thèse : on persuade parfois du vrai, on convainc parfois du faux. Deux conséquences en découlent. D’abord, la persuasion n’est pas condamnable en soi ; Pascal, dans De l’art de persuader, remarque que l’on entre dans l’esprit par des preuves et dans la volonté par ce qui agrée, et que l’art complet suppose les deux voies, rarement réunies. Ensuite, et c’est ce qui intéresse le correcteur, la faute que l’échelle d’évaluation nomme — accumuler des lieux communs, juxtaposer des exemples sommaires — décrit exactement une copie qui persuade sans convaincre : elle produit un effet sans fournir de raisons. On ne demande donc pas de renoncer à bien écrire, mais que chaque affirmation soit soutenue par ce qui vaudrait aussi pour un autre lecteur.

Vocabulaire

→ Cartes
  • DémonstrationÉtablissement d’une proposition par déduction nécessaire à partir de prémisses admises.
  • PreuveÉtablissement d’un fait par l’expérience, l’observation ou le témoignage, et qui demeure révisable.
  • ConvaincreEmporter l’adhésion par des raisons qui vaudraient pour tout esprit examinant la même question.
  • PersuaderEmporter l’adhésion par ce qui touche une personne singulière, ses passions ou son imagination.
  • Problème de l’inductionImpossibilité de fonder le passage des cas observés aux cas non observés sans supposer déjà ce qu’il faudrait établir.
  • RéfutabilitéPropriété d’une théorie qui indique ce qui, si on l’observait, la ferait tomber.

L’asymétrie vérification / réfutation (le problème de l’induction, Popper)

∀x P(x)   non veˊrifiable, mais ∃x ¬P(x)   suffit aˋ reˊfuter\forall x\, P(x) \;\text{ non vérifiable, mais } \exists x\, \neg P(x) \;\text{ suffit à réfuter}∀xP(x) non veˊrifiable, mais ∃x¬P(x) suffit aˋ reˊfuter

Une loi universelle « pour tout x, P(x) » ne peut être prouvée par un nombre fini d’observations : on ne vérifie jamais tous les cas. En revanche, un seul contre-exemple — un x tel que non-P(x) — suffit à la réfuter. La preuve empirique est donc structurellement asymétrique : la réfutation est concluante, la vérification ne l’est jamais tout à fait.

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Exemple corrigé

Peut-on tout démontrer ?

« Peut-on tout démontrer ? » Conduisez une analyse rigoureuse en distinguant les opérations de l’établissement du vrai et en montrant les limites de la démonstration.

  1. 01Préciser la question

    « Démontrer » au sens strict, c’est établir une conclusion par déduction nécessaire à partir de prémisses. La question « peut-on tout démontrer ? » revient donc à demander : toute vérité peut-elle être ainsi déduite ? On distingue d’abord démontrer (déduire) de prouver (établir un fait par l’expérience) et de convaincre (emporter l’adhésion) — ces opérations n’ont pas le même objet.

  2. 02Reconnaître la puissance de la démonstration

    Dans les sciences formelles, la démonstration est l’idéal de la rigueur : elle procure la certitude, car qui admet les axiomes doit admettre les théorèmes. Elle contraint universellement l’esprit, indépendamment des croyances. On serait tenté d’en faire le modèle de toute vérité.

  3. 03Première limite : les principes premiers

    Mais toute démonstration part de prémisses. Si l’on voulait démontrer ces prémisses, il faudrait d’autres prémisses, et ainsi de suite : ou bien régression à l’infini, ou bien cercle (on suppose ce qu’on veut prouver). Aristote en conclut qu’il faut des principes premiers saisis par intuition (noûs), non par démonstration. On ne peut donc pas tout démontrer : les points de départ de la démonstration lui échappent par nature.

  4. 04Deuxième limite : les faits et le pratique

    Les vérités de fait ne se démontrent pas, elles se prouvent par l’expérience (qu’il pleuve aujourd’hui n’est pas déductible) ; et les sciences de la nature corroborent sans jamais clore (asymétrie vérification/réfutation). Quant aux questions morales et politiques, elles relèvent de l’argumentation et de la délibération sur le vraisemblable, non de la démonstration : exiger d’y trancher more geometrico serait une erreur de domaine.

  5. 05Conclure

    On ne peut donc pas tout démontrer. La démonstration est souveraine dans son domaine (le formel), mais elle suppose des principes indémontrables, laisse les faits à la preuve et les fins humaines à la délibération. Reconnaître ces limites n’est pas renoncer à la raison : c’est en faire un usage juste, en accordant à chaque ordre de vérité le mode d’établissement qui lui convient.

Résultat : Non, on ne peut pas tout démontrer : la démonstration suppose des principes premiers indémontrables (sous peine de régression ou de cercle), les vérités de fait relèvent de la preuve expérimentale, et les questions pratiques de l’argumentation. La rationalité consiste à donner à chaque domaine son régime de vérité.

Objectif Bac

  • Objectif Bac : maîtriser parfaitement le triptyque démontrer / prouver / convaincre (et la nuance convaincre/persuader) — c’est l’un des couples conceptuels les plus fréquemment exigés, dans des sujets comme « peut-on tout démontrer ? » ou « la vérité a-t-elle besoin de la rhétorique ? ».
  • Objectif Bac : savoir énoncer la limite interne de la démonstration (les principes premiers ne se démontrent pas, sous peine de régression à l’infini ou de cercle) et l’asymétrie vérification/réfutation dans les sciences expérimentales (Popper).
  • Objectif Bac : énoncer le fondement du problème de l’induction et non son seul constat. Ce qui manque est la supposition que l’avenir ressemble au passé, qu’on ne peut ni démontrer ni prouver sans cercle : c’est cette impasse qui fait l’argument de Hume, non la remarque que l’induction reste incertaine.
  • Objectif Bac : présenter convaincre / persuader comme une distinction de moyens, en disant clairement qu’on peut persuader du vrai. Une copie qui fait de la persuasion un synonyme du mensonge perd le repère au lieu de l’employer.
  • Objectif Bac : sur « peut-on tout démontrer ? », produire le retournement réflexif. Exiger une démonstration des principes premiers est une exigence qu’aucune démonstration ne pourrait satisfaire, puisqu’elle en supposerait d’autres : cet argument vaut mieux que toute liste d’exemples.

Erreurs fréquentes

  • Employer « démontrer » comme synonyme vague de « prouver » ou de « montrer ». En philosophie, démontrer a un sens technique strict (déduction à partir de prémisses) : on ne « démontre » pas un fait par l’expérience, on l’établit par la preuve.
  • Croire qu’on peut tout démontrer. Toute démonstration repose sur des principes premiers indémontrables ; exiger une démonstration de ces principes conduit soit à une régression à l’infini, soit à un cercle vicieux. Certaines vérités se saisissent par intuition, non par démonstration.
  • Attribuer à Hume la thèse que rien n’aurait de cause. Il ne nie ni les régularités ni la causalité : il nie qu’on en perçoive la nécessité et qu’on l’établisse par raisonnement. Ce qui est en cause est l’origine de notre idée de connexion nécessaire, non l’existence des liaisons constantes.
  • Croire qu’un grand nombre d’observations finit par convertir une induction en démonstration. Aucun nombre fini ne franchit l’écart : mille cas confirment, un seul contre-exemple réfute. L’asymétrie ne se comble pas en comptant plus longtemps.
  • Employer prouver pour la démonstration mathématique et démontrer pour l’établissement d’un fait. L’usage philosophique est fixé en sens inverse : on démontre à partir de prémisses admises, on prouve par l’expérience ou le témoignage. Intervertir les deux mots rend tout le paragraphe illisible.

§ 04

Révision active

« Peut-on tout démontrer ? » Distinguez démontrer, prouver et convaincre ; montrez la puissance de la démonstration (la certitude qu’elle procure) ; puis ses limites (les principes premiers indémontrables, le domaine des faits qui relève de la preuve, le domaine pratique qui relève de l’argumentation). Concluez sur ce qui échappe légitimement à la démonstration.

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Rappel actif

Rappelle-toi les points clés — puis révèle.

Sources : Programme de philosophie de terminale générale — annexe 1 de l’arrêté du 19-7-2019 (NOR MENE1921238A) (Ministère de l’Éducation nationale — Éduscol)

§ 05
§ 05

Limites de la raison et question du relativisme (Kant, Pascal)#

~11 min de lecture●●●ApprofondissementBOBO-2019-philosophie-terminale-§La raisonBOBO-2019-philosophie-terminale-§La vérité

Points clés

La raison a des limites qu’elle peut elle-même reconnaître : c’est le projet « critique » de Kant. Dans la « Critique de la raison pure », il distingue le phénomène — la chose telle qu’elle nous apparaît, mise en forme par nos cadres de connaissance (l’espace, le temps, les catégories de l’entendement) — et la chose en soi (le noumène) — la chose telle qu’elle est indépendamment de nous, à laquelle nous n’avons aucun accès. Nous ne connaissons jamais le réel « en soi », mais seulement tel qu’il est pour nous. La raison n’est donc pas sans limites : elle ne peut connaître que dans le champ de l’expérience possible.
Quand la raison prétend dépasser ce champ pour connaître l’inconditionné (Dieu, l’âme, le monde comme totalité), elle s’enferre dans des « antinomies » : elle peut démontrer aussi bien une thèse que son contraire (par exemple que le monde a un commencement dans le temps et qu’il n’en a pas). Ce conflit de la raison avec elle-même n’est pas un échec accidentel : il révèle que ces objets excèdent les bornes de la connaissance. La critique kantienne limite le savoir pour faire place à la croyance (à la foi morale).
Pascal montre, autrement, que la raison n’épuise pas la vérité. Il distingue l’« esprit de géométrie » — qui raisonne à partir de principes clairs mais éloignés de l’usage commun, par déduction — et l’« esprit de finesse » — qui saisit d’un seul regard une multitude de principes délicats présents dans la vie courante, sans pouvoir les démontrer. Certaines vérités (morales, humaines) se sentent plus qu’elles ne se prouvent : « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point ». Il y a des ordres de vérité que la seule raison démonstrative ne couvre pas.
Reconnaître les limites de la raison ne conduit pas au relativisme. Le relativisme soutient que toute vérité est relative à un individu, une culture ou une époque, et qu’aucune n’est plus vraie qu’une autre (« à chacun sa vérité »). Mais cette thèse se réfute elle-même : si « toute vérité est relative », cette affirmation est-elle elle-même relative (et alors elle ne s’impose à personne) ou absolue (et alors il existe au moins une vérité non relative, ce qui la contredit) ? Le relativisme intégral est intenable car il scie la branche sur laquelle il est assis (argument déjà opposé par Platon à Protagoras).
Il faut donc tenir une position d’équilibre, entre dogmatisme et relativisme. Le dogmatisme prétend détenir la vérité absolue et close — c’est la prétention que la critique kantienne dénonce. Le relativisme nie toute vérité partagée — c’est ce que l’auto-réfutation interdit. La voie juste est celle d’une recherche réglée du vrai : la vérité comme idéal régulateur, jamais possédée une fois pour toutes mais visée par un effort commun, soumise à la discussion, à la preuve et à la révision. La distinction objectif / subjectif / intersubjectif éclaire ce point : le vrai n’est pas ce que chacun croit (subjectif), mais ce qui résiste à l’examen partagé (intersubjectif) et tend vers l’objectif.
La planche donne la topologie exacte de cette limite, et elle écarte les deux contresens qui coûtent le plus cher sur Kant (voir Fig. 5). Le sujet occupe le centre, ses formes a priori forment le premier cercle, le phénomène est le domaine du connu, la chose en soi se tient au dehors. Premier contresens écarté : la chose en soi n’est pas un objet caché derrière les apparences, un noyau que l’on atteindrait en creusant assez profond. C’est le même objet, considéré indépendamment des conditions sous lesquelles seules il peut nous être donné ; aucun progrès de la science ne nous en rapproche, parce que la distance n’est pas une distance. Second contresens écarté : les formes a priori ne sont pas un verre déformant placé entre le réel et nous. Elles ne s’interposent pas, elles rendent possible qu’il y ait pour nous un objet ; ce sont des conditions et non des obstacles. Tel est le sens du renversement que Kant compare à celui de Copernic. On supposait que la connaissance devait se régler sur les objets, et l’on n’expliquait pas qu’elle pût être à la fois nécessaire et porter sur l’expérience. Supposons l’inverse, que les objets se règlent sur notre pouvoir de connaître, et l’universalité des lois cesse d’être un miracle. La limite est le revers exact de la garantie : nous ne connaissons pas la chose en soi parce que nous connaissons objectivement le phénomène.

Les limites de la raison selon Kant : phénomène / chose en soi

Phénomène et chose en soi (Kant)cercles concentriques, 3 anneaux, Données: Le sujet, Formes a priori, Phénomène — connu, Chose en soi — inconnaissableChose en soi — inconnaissablePhénomène — connuFormes a prioriLe sujet
Fig. 5Le sujet ne connaît les choses qu’à travers ses cadres a priori — espace, temps, catégories. Il atteint donc le phénomène, la chose telle qu’elle apparaît, domaine de toute connaissance possible ; jamais la chose en soi, qui reste pensable mais inconnaissable. Cette limite n’est pas un échec : elle est la condition d’un savoir objectif.
Fig. 5 ↓
Trois positions sont régulièrement fondues en une seule, et la discussion du relativisme s’en trouve faussée. Le scepticisme suspend le jugement faute de pouvoir trancher : il ne soutient pas que toutes les thèses sont vraies, il soutient qu’il ne sait pas laquelle l’est, ce qui maintient qu’il y en a une. Le relativisme affirme au contraire qu’il n’y a pas de vérité une, mais autant de vérités que de points de vue. La différence commande la réfutation : on répond au sceptique en montrant qu’il vit et agit comme si certaines choses étaient établies, on répond au relativiste en montrant qu’il se réfute lui-même. Troisième position, enfin, le constat que les croyances varient selon les cultures et les époques. C’est un fait, et il est solide ; en tirer que la vérité varie est un passage du fait au droit que le repère en fait / en droit interdit précisément. Que les hommes aient longtemps tenu le Soleil pour tournant autour de la Terre n’a jamais rendu la thèse vraie pour eux : cela dit ce qu’ils croyaient, non ce qui était. Une copie qui tient ces trois choses séparées peut discuter ; une copie qui les mêle n’a plus qu’une opinion sur les opinions.

Vocabulaire

→ Cartes
  • PhénomèneLa chose telle qu’elle nous apparaît, mise en forme par nos cadres de connaissance, et seul objet possible d’un savoir.
  • Chose en soiLa chose considérée hors des conditions sous lesquelles elle peut nous être donnée : pensable, jamais connaissable.
  • Formes a prioriCadres que le sujet apporte à l’expérience et qui rendent possible qu’il y ait pour lui un objet à connaître.
  • AntinomieConflit où la raison démontre également une thèse et son contraire, signe qu’elle a quitté le champ de l’expérience.
  • RelativismeThèse selon laquelle il n’y a pas de vérité une, mais autant de vérités que de points de vue.
  • ScepticismeAttitude qui suspend le jugement faute de pouvoir établir laquelle des thèses en présence est vraie.

L’auto-réfutation du relativisme

(« toute veˊriteˊ est relative »)  ⇒  {relative⇒ne s’impose pasabsolue⇒une veˊriteˊ non relative existe(\text{« toute vérité est relative »}) \;\Rightarrow\; \begin{cases} \text{relative} \Rightarrow \text{ne s'impose pas} \\ \text{absolue} \Rightarrow \text{une vérité non relative existe} \end{cases}(« toute veˊriteˊ est relative »)⇒{relative⇒ne s’impose pasabsolue⇒une veˊriteˊ non relative existe​

La thèse relativiste se prend elle-même dans une alternative ruineuse. Si elle est elle-même relative, elle n’oblige personne et ne réfute pas son contraire. Si elle se veut absolue (vraie pour tous), elle admet qu’au moins une vérité n’est pas relative — et se contredit. Dans les deux cas, le relativisme intégral est intenable. C’est l’argument que Platon oppose déjà à Protagoras.

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Exemple corrigé

Toutes les vérités sont-elles relatives ?

« Toutes les vérités sont-elles relatives ? » Construisez une réponse argumentée qui rende justice au relativisme avant d’en montrer la limite, et qui évite le dogmatisme.

  1. 01Donner sa force au relativisme

    On constate la diversité des opinions selon les individus, les cultures, les époques ; les connaissances scientifiques sont historiques et révisables (la physique de Newton a été dépassée). Le relativisme paraît une leçon de modestie et de tolérance : se défier des vérités prétendues absolues, qui ont souvent servi à imposer une domination. Il y a là une part légitime.

  2. 02Distinguer pour ne pas confondre

    Mais il faut distinguer la pluralité des points de vue (réelle) et la relativité de la vérité (contestable). Que les avis divergent ne prouve pas qu’aucun ne soit plus vrai : sur la forme de la Terre, les opinions ont divergé, mais l’une était vraie. De même, la science change non parce que la vérité est relative, mais parce qu’elle s’approche mieux du vrai en se corrigeant — ce qui suppose une vérité visée.

  3. 03Réfuter le relativisme intégral

    La thèse « toute vérité est relative » s’auto-détruit. Si elle est elle-même relative, elle ne vaut pas pour qui la refuse, et n’a aucune portée. Si elle se veut vraie pour tous, elle est une vérité absolue — et se contredit, car elle affirme alors qu’il existe au moins une vérité non relative. Platon opposait déjà cet argument à Protagoras (« l’homme mesure de toute chose »). Le relativisme se scie la branche.

  4. 04Éviter le dogmatisme

    Refuser le relativisme n’oblige pas à se croire en possession de la vérité absolue et close : ce serait le dogmatisme, que la critique kantienne dénonce (la raison a des limites). La bonne position est intermédiaire : la vérité comme idéal régulateur, jamais pleinement possédée, mais visée par un effort réglé — preuve, discussion, révision. Le vrai n’est pas ce que chacun croit (subjectif), mais ce qui résiste à l’examen partagé (intersubjectif).

  5. 05Conclure

    Toutes les vérités ne sont donc pas relatives : le relativisme intégral est intenable, car contradictoire. Mais nos connaissances sont faillibles et révisables, ce qui interdit le dogmatisme. La vérité se cherche en commun, sous le contrôle de la raison et de l’expérience : ni « à chacun sa vérité », ni « je détiens la vérité », mais une vérité une, difficile et toujours à conquérir.

Résultat : Le relativisme intégral s’auto-réfute (« toute vérité est relative » : relative ou absolue ?), donc toutes les vérités ne sont pas relatives. Mais nos connaissances restent faillibles et révisables, ce qui interdit le dogmatisme : la vérité est un idéal régulateur, visé par une recherche commune, intersubjective et corrigible.

Objectif Bac

  • Objectif Bac : exposer la distinction kantienne phénomène / chose en soi et en tirer la thèse sur les limites de la raison (nous connaissons le réel tel qu’il nous apparaît, non en soi), pour traiter des sujets comme « la raison peut-elle tout connaître ? ».
  • Objectif Bac : savoir réfuter le relativisme par son auto-contradiction (« toute vérité est relative » : relative ou absolue ?) tout en évitant le dogmatisme — c’est l’enjeu argumentatif décisif d’un sujet du type « toutes les vérités sont-elles relatives ? ».
  • Objectif Bac : exposer le renversement copernicien comme un argument et non comme une image. Dire ce que l’ancienne hypothèse n’expliquait pas, puis ce que la nouvelle explique, vaut infiniment mieux que la comparaison astronomique répétée sans son contenu.
  • Objectif Bac : distinguer le sceptique du relativiste avant de discuter l’un ou l’autre. L’argument d’auto-réfutation atteint le relativisme et manque entièrement le scepticisme : viser la mauvaise cible fait perdre la partie la mieux préparée.
  • Objectif Bac : refuser explicitement le passage de la diversité des croyances à la relativité du vrai, en nommant le glissement du fait au droit. C’est le point où se décide un sujet sur le relativisme, et il se traite en trois phrases si le repère est disponible.

Erreurs fréquentes

  • Conclure des limites de la raison (Kant) au relativisme (« donc tout se vaut »). Kant limite la connaissance au champ de l’expérience, mais maintient que dans ce champ il y a des vérités objectives et universelles : reconnaître des bornes n’est pas nier toute vérité.
  • Présenter le relativisme comme une position de tolérance évidente et cohérente. Outre qu’il s’auto-réfute, il rend impossibles le débat et la recherche : si toutes les opinions se valent, plus rien ne mérite d’être discuté ni corrigé, ce qui ruine l’idée même d’erreur.
  • Se représenter la chose en soi comme un objet dissimulé derrière les apparences, qu’une science plus avancée finirait par atteindre. Il s’agit du même objet considéré hors des conditions sous lesquelles il peut nous être donné : aucun progrès ne l’approche, car ce n’est pas une question de distance.
  • Décrire les formes a priori comme des lunettes qui déformeraient le réel. Elles ne s’interposent pas devant un monde que l’on verrait mieux sans elles : elles font qu’il y a pour nous un objet à connaître. Les traiter en obstacle change Kant en sceptique, alors qu’il fonde l’objectivité de la connaissance.
  • Confondre le sceptique et le relativiste. Le premier suspend son jugement faute de savoir laquelle des thèses est vraie, et maintient donc qu’il y en a une ; le second nie qu’il y en ait. L’objection d’auto-réfutation vaut contre le second seulement.

§ 05

Révision active

« Toutes les vérités sont-elles relatives ? » Distinguez d’abord ce qui est légitime dans le relativisme (pluralité des points de vue, historicité des connaissances, prudence contre le dogmatisme) ; montrez ensuite l’auto-réfutation du relativisme intégral ; concluez sur la vérité comme visée commune et révisable, entre dogmatisme et relativisme.

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Rappel actif

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Sources : Programme de philosophie de terminale générale — annexe 1 de l’arrêté du 19-7-2019 (NOR MENE1921238A) (Ministère de l’Éducation nationale — Éduscol)

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Sommaire

Section -- / 05

    • 01La raison : raisonnement, principes et rationalité○
    • 02Qu’est-ce que la vérité ? Vérité, réalité et opinion◐
    • 03Les critères du vrai : évidence, cohérence, correspondance◐
    • 04Démontrer, prouver, convaincre : raison et expérience●
    • 05Limites de la raison et question du relativisme (Kant, Pascal)●

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Références et sources

Sources

Ministère de l’Éducation nationale — Éduscol

  • Programme de philosophie de terminale générale — annexe 1 de l’arrêté du 19-7-2019 (NOR MENE1921238A)

Voir aussi

  • La scienceLa science met la raison à l’épreuve des faits : critères, méthode, limites.
  • La religionCroire et savoir : la foi est-elle une faillite de la raison ou un autre usage d’elle ?
  • Le langageConvaincre par des raisons ou persuader par des affects : la parole met la raison à l’épreuve.

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