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La science

La science est l’une des dix-sept notions du programme de philosophie de terminale (voie générale) ; elle est rattachée à la perspective dominante de « la connaissance ». La fiche analyse ce qui distingue la science de l’opinion, de la croyance et de la pseudo-science, reconstruit la démarche expérimentale (observation, hypothèse, expérimentation, théorie — Claude Bernard), interroge le rôle des mathématiques et le rapport de la théorie à l’expérience, puis examine les critères d’objectivité et de démarcation (rupture épistémologique de Bachelard, falsifiabilité de Popper) avant de questionner les limites de la connaissance scientifique. On la travaille avec les repères du programme (expliquer / comprendre, théorie / pratique, hypothèse / conséquence / conclusion, formel / matériel, en fait / en droit).

5 sections·~51 min de lecture·4 compétences·Vérifié · 06/2026

T·131313 / 13
Profil d’examen
Analyser la notion de science et la distinguer de l’opinion, de la croyance et de la pseudo-science, en mobilisant le repère hypothèse / conséquence / conclusion.Problématiser la démarche scientifique : qu’est-ce qui fait la rigueur et l’objectivité d’une science ? Comment une théorie se construit-elle, se vérifie-t-elle et se valide-t-elle ?Examiner les rapports de l’expérience et de la théorie, ainsi que les limites de la connaissance scientifique : la science dit-elle toute la vérité ?Mobiliser des distinctions conceptuelles — repères du programme (expliquer / comprendre, théorie / pratique, hypothèse / conséquence / conclusion, formel / matériel, en fait / en droit) — pour construire un raisonnement argumenté sur la science.
Opérateurs :analyserdéfinirdistinguerproblématiserexpliquerargumenterobjecterjustifierillustrer par un exemple

niveau de base

Maîtrisez d’abord les distinctions de base (opinion / science ; croyance / savoir ; les quatre temps de la méthode expérimentale de Claude Bernard) et un exemple précis par thèse : c’est le socle exigible à l’épreuve écrite.

niveau approfondi

Pour viser l’excellence, sachez confronter Bachelard (la rupture épistémologique, l’obstacle) et Popper (la falsifiabilité comme ligne de démarcation), articuler théorie et expérience (le rôle des mathématiques, l’idée de loi), et manier finement les repères (expliquer / comprendre, en fait / en droit, formel / matériel) au service d’une dissertation problématisée sur les limites du savoir scientifique.

Profondeur

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Texte

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Sommaire · 5 sections▾
  1. La science
    • 01Qu’est-ce que la science ? Science, opinion et croyance○
    • 02La démarche expérimentale : observation, hypothèse, expérimentation (Claude Bernard)◐
    • 03Théorie, expérience et mathématisation de la nature◐
    • 04Objectivité, rupture épistémologique et démarcation (Bachelard, Popper)●
    • 05Les limites de la connaissance scientifique : la science dit-elle toute la vérité ?●

5 sections · 25 points clés · 5 formules · 25 pièges signalés

§ 01
§ 01

Qu’est-ce que la science ? Science, opinion et croyance#

~10 min de lecture●○○BaseBOBO-2019-philosophie-terminale-§La science

Points clés

Le mot « science » a deux sens à distinguer. Au sens large (du latin scientia, « savoir »), c’est toute connaissance certaine et fondée. Au sens strict et moderne, une science est un savoir méthodique, rationnel et universel, organisé en théories, qui établit ses énoncés par démonstration (sciences formelles : mathématiques, logique) ou par confrontation réglée à l’expérience (sciences empiriques : physique, biologie). Ce qui fait la science n’est donc pas seulement son objet, mais sa méthode.
La science se distingue d’abord de l’opinion (doxa). L’opinion est une croyance non examinée, reçue, variable selon les individus et fondée sur l’apparence ou l’habitude. Le savant, lui, ne se contente pas d’affirmer : il justifie, démontre, ou met à l’épreuve. Platon opposait déjà la doxa (l’opinion) à l’épistémè (la connaissance vraie et justifiée). La science exige des raisons, là où l’opinion se contente de convictions.
Elle se distingue aussi de la croyance (au sens religieux ou subjectif) : croire, c’est tenir pour vrai sans preuve suffisante, par adhésion ou par foi ; savoir, c’est tenir pour vrai parce qu’on peut en rendre raison. Une proposition scientifique n’est pas affaire de conviction personnelle : elle vaut pour tout esprit rationnel, indépendamment de qui l’énonce — elle est universelle et objective. C’est le repère en fait / en droit : un énoncé scientifique prétend valoir en droit, pour tous, et pas seulement « pour moi, en fait ».
Elle se distingue enfin de la pseudo-science (astrologie, voyance) : la pseudo-science imite les apparences de la science (un vocabulaire technique, des « confirmations ») mais ne se soumet pas à la critique ni au risque de l’erreur ; elle confirme toujours ses énoncés, jamais ne les expose à un démenti. La rigueur scientifique tient précisément à cette exposition au contrôle (cf. section 4 : Popper).
Repère décisif : hypothèse / conséquence / conclusion. Le raisonnement scientifique ne part pas du vrai déjà connu : il pose une hypothèse (une supposition à éprouver), en tire des conséquences observables, puis conclut selon que l’expérience les confirme ou les infirme. Contrairement à l’opinion qui affirme d’emblée, la science avance par hypothèses contrôlées.
L’opinion n’est pas une science ratée, et c’est le point que les copies manquent le plus souvent. La différence ne tient pas au degré de certitude, puisqu’on peut être plus sûr d’un préjugé que d’un théorème appris la veille ; elle ne tient pas davantage au contenu, puisqu’une opinion peut se trouver vraie. Elle tient au rapport à la justification (voir Fig. 1) : celui qui opine tient pour vrai sans pouvoir produire des raisons qui contraindraient un autre esprit, celui qui sait tient pour vrai par des raisons qui emportent l’assentiment à sa place. D’où le sort réservé à l’opinion vraie. Platon remarque dans le Ménon qu’elle guide l’action aussi sûrement que la science, mais qu’elle ne tient pas, faute d’être liée par un raisonnement qui en donne la cause. Elle est vraie par rencontre, et rien en elle ne distingue ce cas d’un autre où elle serait fausse.

Opinion, croyance, science : quatre régimes du « tenir-pour-vrai »

Tenir pour vrai : quatre régimesGraphe, Science → Opinion (doxa), Science → Croyance, Science → Pseudo-scienceScienceOpinion(doxa)CroyancePseudo-sciencesans examensans preuverefuse ledémenti
Fig. 1Quatre régimes du « tenir-pour-vrai » : la science se distingue de l'opinion (doxa — affirme sans examen), de la croyance (adhère sans preuve) et de la pseudo-science (imite la science mais refuse tout démenti). Savoir, c'est rendre raison et accepter le contrôle.
Fig. 1 ↓
Bachelard pousse la conséquence jusqu’au bout dans La Formation de l’esprit scientifique : l’opinion a toujours tort en droit, même lorsqu’il lui arrive d’avoir raison en fait. Non que ses contenus soient tous faux, mais parce qu’elle ne connaît pas les objets — elle les désigne par leur usage et par les besoins qu’ils satisfont. Une pensée qui prend l’utile pour le réel s’interdit d’examiner ce qu’elle nomme. La science ne se construit donc pas en prolongeant la connaissance commune, ni même en la corrigeant sur tel ou tel point : elle rompt avec elle, parce que ce sont les évidences premières elles-mêmes qui font écran. Ce que la section 4 nommera obstacle épistémologique commence ici, dans le fait qu’une opinion se donne comme un savoir déjà acquis et se dispense par là de la question.
Auguste Comte propose la réponse historique la plus célèbre à la question de ce qui sépare la science des formes de pensée qui l’ont précédée. Dans la première leçon du Cours de philosophie positive, il énonce la loi des trois états : chaque branche du savoir traverse successivement un état théologique, où les phénomènes s’expliquent par l’action de volontés surnaturelles ; un état métaphysique, où ces volontés cèdent la place à des entités abstraites, la Nature, une force, une vertu logée dans la chose ; un état positif, où l’on renonce à chercher les causes premières et les fins dernières pour établir les relations constantes qui lient les phénomènes entre eux. Le gain n’est pas d’avoir trouvé de meilleures réponses au pourquoi. Il est d’avoir changé de question : l’esprit positif demande sous quelle loi un phénomène se produit, et ce déplacement seul rend la prévision possible, donc l’action réglée sur elle.
La loi des trois états explique beaucoup, et c’est précisément ce qui doit rendre prudent. Elle décrit un ordre de succession dans l’histoire de l’esprit ; elle ne fournit aucune règle permettant de décider, devant un énoncé donné aujourd’hui, s’il relève ou non de la science. Une philosophie de l’histoire n’est pas un critère de démarcation. Deux difficultés en découlent. La première est que le positif s’y définit par son rang dans une succession plutôt que par une propriété de l’énoncé lui-même, si bien qu’une doctrine récente pourrait passer pour scientifique en vertu de sa date. La seconde est que la loi résiste mal à l’épreuve qu’elle devrait subir : une croyance religieuse vivace, une physique restée spéculative se laissent toujours redécrire comme un retard ou une survivance, et rien ne vient jamais la démentir. C’est cette exigence que Popper viendra satisfaire, en cherchant le critère du côté de ce qu’une théorie interdit et non du côté de l’époque où elle paraît (section 4).

Vocabulaire

→ Cartes
  • DoxaOpinion au sens grec : ce qui est tenu pour vrai sans examen, variable d’un esprit à l’autre et incapable de produire ses raisons.
  • ÉpistémèConnaissance vraie et justifiée, qui vaut pour tout esprit rationnel parce qu’elle peut rendre raison de ce qu’elle avance.
  • Loi des trois étatsChez Comte, thèse historique selon laquelle chaque savoir passe de l’explication par des volontés à l’explication par des entités abstraites, puis à l’établissement de lois.
  • État positifDernier état de la loi de Comte, où l’esprit abandonne la recherche des causes premières pour n’établir que des relations constantes entre phénomènes.
  • Pseudo-scienceDiscours qui emprunte les dehors de la science tout en se soustrayant au risque du démenti, et qui se confirme quoi qu’il advienne.
  • Croire / savoirRepère qui oppose le fait de tenir pour vrai sans preuve suffisante et celui de le tenir pour vrai en pouvant en rendre raison.

Le passage de l’opinion au savoir

opinion:je tiens pour vrai⟶science:je tiens pour vrai parce que… (raison, preuve, eˊpreuve)\text{opinion} : \text{je tiens pour vrai} \quad \longrightarrow \quad \text{science} : \text{je tiens pour vrai } \textit{parce que}\text{… (raison, preuve, épreuve)}opinion:je tiens pour vrai⟶science:je tiens pour vrai parce que… (raison, preuve, eˊpreuve)

Ce schéma résume la différence de RÉGIME, et non de degré : l’opinion s’arrête à l’affirmation, le savoir y ajoute le « parce que » — une justification (démonstration ou épreuve expérimentale) qui vaut pour tout esprit rationnel. C’est ce « parce que » contrôlable qui fait passer de la doxa à l’épistémè.

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Exemple corrigé

Distinguer opinion, croyance et science

« En quoi la connaissance scientifique se distingue-t-elle de l’opinion ? » Dégagez la distinction et illustrez-la.

  1. 01Caractériser l’opinion

    L’opinion (doxa) est une croyance reçue, non examinée : on l’adopte par habitude, autorité ou apparence (« le Soleil tourne autour de la Terre, je le vois bien »). Elle varie d’un individu à l’autre et ne se justifie pas — elle affirme.

  2. 02Caractériser la science

    La connaissance scientifique, elle, ne tient un énoncé pour vrai qu’en rendant raison de sa vérité : par démonstration (en mathématiques) ou par mise à l’épreuve réglée (dans les sciences expérimentales). L’héliocentrisme s’impose non parce qu’il est « évident » — il ne l’est pas — mais parce qu’il rend compte des phénomènes de façon contrôlable et universelle.

  3. 03Le repère hypothèse / conséquence / conclusion

    Là où l’opinion conclut d’emblée, la science avance par hypothèses : elle suppose, en tire des conséquences observables, puis conclut selon l’épreuve. C’est cette exposition au démenti qui sépare l’épistémè de la doxa — et qui manque à la pseudo-science, qui ne confirme jamais que ses succès.

  4. 04Conclure

    La science ne se distingue donc pas de l’opinion par son sujet, ni par une certitude supérieure, mais par son régime : elle justifie, expose ses énoncés au contrôle et les rend universels. L’opinion croit ; la science sait, parce qu’elle peut en rendre raison.

Résultat : La connaissance scientifique se distingue de l’opinion non par degré (plus de certitude) mais par nature : elle substitue à l’affirmation reçue une justification contrôlable et universelle. Savoir, ce n’est pas croire plus fort, c’est pouvoir rendre raison et accepter d’être démenti.

Objectif Bac

  • Objectif Bac : savoir construire et illustrer l’opposition opinion / science (doxa / épistémè) — non pas en répétant un slogan, mais en montrant la différence de RÉGIME (l’opinion affirme sans preuve, la science justifie et s’expose au contrôle). C’est un point de départ attendu dans une dissertation sur la vérité scientifique.
  • Objectif Bac : distinguer croire et savoir, et caractériser la pseudo-science par son refus du démenti (et non par son sujet « bizarre ») — capacité d’analyse conceptuelle valorisée pour problématiser « qu’est-ce qui fait d’un discours une science ? ».
  • Objectif Bac : tenir l’opposition opinion / savoir sur le terrain de la justification, jamais sur celui de la certitude ressentie. Une copie qui écrit que l’opinion est « moins sûre » que la science a déjà perdu la distinction — ce qui sépare les deux régimes est la possibilité de produire des raisons qui vaillent pour un autre esprit.
  • Objectif Bac : disposer de la loi des trois états comme d’une réponse historique à la question de la scientificité, et savoir dire d’un mot ce qu’elle ne peut pas faire — dater n’est pas démarquer. Une référence dont on connaît la limite pèse plus lourd que trois références alignées.
  • Objectif Bac : employer croire / savoir comme un repère du programme et non comme une opposition de sens commun. Croire, c’est tenir pour vrai sans preuve suffisante ; savoir, c’est le tenir pour vrai en pouvant en rendre raison. La différence porte sur le titre, non sur l’intensité de l’adhésion.

Erreurs fréquentes

  • Confondre « science » et « certitude définitive » : la science n’est pas un ensemble de vérités absolues et figées, mais une connaissance méthodique, révisable et toujours exposée au contrôle. Croire qu’« être scientifique » signifie « ne jamais se tromper » fait manquer ce qui la définit vraiment (la méthode, pas l’infaillibilité).
  • Disqualifier la pseudo-science par son seul objet (« l’astrologie parle des astres, donc c’est du n’importe quoi ») au lieu de la critiquer par sa méthode : ce n’est pas le thème mais l’absence de mise à l’épreuve réelle (le refus de tout démenti) qui la sépare de la science.
  • Écrire que l’opinion est fausse et la science vraie. Une opinion peut se trouver vraie, et une théorie scientifique a souvent fini par être fausse. La forme correcte : l’opinion tient pour vrai sans pouvoir justifier, la science tient pour vrai en justifiant — la ligne passe entre deux façons d’affirmer, non entre deux stocks d’énoncés.
  • Présenter la loi des trois états comme un critère permettant de reconnaître une science. Elle décrit une succession historique. La forme correcte : dire que Comte répond à la question de savoir comment l’esprit humain est devenu scientifique, et réserver la question de savoir si tel énoncé l’est au critère de démarcation de Popper.
  • Prêter à Comte l’idée que l’état positif renonce à toute explication. Il renonce aux causes premières et aux fins dernières, non à l’explication : l’esprit positif explique en établissant entre les phénomènes des relations constantes, c’est-à-dire des lois.

§ 01

Révision active

« Toute connaissance est-elle scientifique ? » Construisez le plan détaillé d’une introduction : distinguez d’abord les sens du mot « science » (savoir certain / savoir méthodique), puis opposez la connaissance scientifique à l’opinion et à la croyance, et dégagez le problème (y a-t-il des connaissances vraies mais non scientifiques ?).

S’entraîner sur des exercices associés50 questions sur ce thème→

Rappel actif

Rappelle-toi les points clés — puis révèle.

Sources : Programme de philosophie de terminale générale — annexe 1 de l’arrêté du 19-7-2019 (NOR MENE1921238A) (Ministère de l’Éducation nationale — Éduscol)

§ 02
§ 02

La démarche expérimentale : observation, hypothèse, expérimentation (Claude Bernard)#

~9 min de lecture●●○StandardBOBO-2019-philosophie-terminale-§La science

Points clés

La méthode expérimentale, théorisée par Claude Bernard dans l’Introduction à l’étude de la médecine expérimentale (1865), articule quatre moments. (1) L’observation : le savant constate un fait, recueille les données du réel sans les forcer. (2) L’hypothèse : une « idée » naît pour expliquer le fait, une supposition sur sa cause. (3) L’expérimentation : on construit un dispositif pour mettre l’hypothèse à l’épreuve, dans des conditions maîtrisées. (4) La conclusion : selon que l’expérience confirme ou infirme la conséquence attendue, l’hypothèse est retenue, corrigée ou abandonnée.
Distinction capitale chez Claude Bernard : l’observation et l’expérimentation. L’observateur constate un fait qui se produit de lui-même ; l’expérimentateur, lui, provoque le fait, fait varier les conditions pour interroger la nature. La formule qui court les copies — l’observateur écoute la nature, l’expérimentateur l’interroge et la force à se dévoiler — est de Cuvier ; Claude Bernard la rapporte au premier chapitre de son Introduction, l’accueille d’abord, puis en marque aussitôt la limite, car dans la pratique la frontière entre constater et provoquer se brouille. L’expérience n’est pas la simple expérience vécue : c’est une question posée à la nature dans un dispositif réglé.
Le rôle de l’hypothèse est décisif et souvent mésestimé. Pour Claude Bernard, « l’idée expérimentale » précède et guide l’expérience : on n’expérimente jamais « au hasard », mais toujours pour vérifier une idée. L’hypothèse n’est pas un défaut de la méthode, c’est son ressort : sans idée directrice, l’observation reste muette. C’est exactement le repère hypothèse / conséquence / conclusion : de l’hypothèse on déduit une conséquence observable, et l’on conclut d’après le résultat de l’expérience.
L’expérimentation suppose le contrôle des variables : pour savoir si un facteur est la cause d’un effet, on compare une situation où ce facteur agit à une situation témoin où il est absent, toutes choses égales par ailleurs. C’est le principe de la comparaison réglée (la contre-épreuve bernardienne) : sans terme de comparaison, un résultat ne prouve rien. C’est aussi ce qui distingue l’expérimentation de la simple observation accumulée.
Exigence méthodologique : le « doute » et la liberté d’esprit. Le bon expérimentateur ne doit pas s’attacher à son hypothèse au point de ne plus voir le fait qui la contredit. Claude Bernard exige que l’on garde « la liberté d’esprit » : recevoir le démenti de l’expérience comme un enseignement, et non comme un échec. Le fait, en dernière instance, commande à l’idée — c’est ce primat du contrôle expérimental qui fonde l’objectivité.
Le cycle (voir Fig. 2) se lit trop souvent comme une machine à confirmer. Il est d’abord une machine à contrôler. Claude Bernard en fait une règle : on ne monte jamais une expérience pour confirmer son idée, seulement pour l’éprouver, et il faut accepter le résultat tel qu’il vient, avec sa part d’imprévu. La raison en est logique autant que morale. Une conséquence vérifiée n’établit pas l’hypothèse, car d’autres hypothèses pourraient produire la même conséquence ; une conséquence démentie, elle, oblige à corriger ou à abandonner. Les deux branches du quatrième temps n’ont donc pas le même poids : infirmer conclut, confirmer ne fait que reconduire au premier temps, ce qu’indique la flèche de retour du schéma. L’asymétrie que Popper thématisera en 1934 travaille déjà la méthode de 1865.

Le cycle de la méthode expérimentale (Claude Bernard)

Le cycle de la méthode expérimentale (Claude Bernard)Graphe, 1. Observation (un fait) → 2. Hypothèse (idée directrice), 2. Hypothèse (idée directrice) → 3. Expérimentation, 3. Expérimentation → 4. Conclusion (confirme / infirme), 4. Conclusion (confirme / infirme) → 1. Observation (un fait)1. Observation(un fait)2. Hypothèse(idéedirectrice)3.Expérimentation4. Conclusion(confirme /infirme)
Fig. 2Le cycle de la méthode expérimentale (Claude Bernard) : observation (constater un fait) → hypothèse (l'idée directrice, moteur de la démarche) → expérimentation (provoquer le phénomène et comparer) → conclusion (qui confirme ou infirme). Le fait corrige l'idée : la conclusion relance une nouvelle observation.
Fig. 2 ↓
Un passage de l’Introduction semble ruiner ce primat de l’idée : Claude Bernard y décrit des essais de tâtonnement, menés quand aucune hypothèse probable ne s’offre à vérifier, et qu’il propose d’appeler des expériences « pour voir ». Ils n’ouvrent pourtant pas la porte à l’empirisme aveugle. Leur fonction est de provoquer une observation que la nature ne livre pas d’elle-même, afin qu’une idée puisse naître ; dès qu’elle est née, on rentre dans le cycle. Bernard maintient qu’on n’institue pas une expérience sans idée préconçue, pour cette raison précise qu’instituer une expérience, c’est poser une question, et qu’une question suppose qu’on sache déjà quoi demander. La formule juste tient en deux temps : l’idée est la condition de la question, le fait reste le juge de la réponse. L’expérimentateur ne doit tenir à son idée que comme au moyen d’obtenir cette réponse, prêt à la modifier ou à l’abandonner.

Vocabulaire

→ Cartes
  • ObservationConstatation d’un fait qui se produit de lui-même, recueilli sans que le savant en modifie les conditions.
  • ExpérimentationProduction délibérée d’un fait dans des conditions réglées, afin de soumettre une idée au contrôle du résultat.
  • Idée expérimentaleChez Claude Bernard, hypothèse directrice qui commande le montage de l’expérience et lui donne le sens d’une question posée à la nature.
  • Expérience pour voirEssai de tâtonnement mené faute d’hypothèse disponible, destiné à faire surgir un fait d’où une idée pourra naître.
  • Contre-épreuveVérification qui supprime la cause supposée afin d’établir que l’effet disparaît avec elle.
  • TémoinSituation de comparaison identique à l’essai sauf sur le facteur étudié, sans laquelle un résultat ne prouve rien.

Les quatre temps de la méthode expérimentale (Claude Bernard)

observation⏟le fait  →  hypotheˋse⏟l’ideˊe  →  expeˊrimentation⏟l’eˊpreuve  →  conclusion⏟le fait juge l’ideˊe\underbrace{\text{observation}}_{\text{le fait}} \;\rightarrow\; \underbrace{\text{hypothèse}}_{\text{l'idée}} \;\rightarrow\; \underbrace{\text{expérimentation}}_{\text{l'épreuve}} \;\rightarrow\; \underbrace{\text{conclusion}}_{\text{le fait juge l'idée}}le faitobservation​​→l’ideˊehypotheˋse​​→l’eˊpreuveexpeˊrimentation​​→le fait juge l’ideˊeconclusion​​

Le schéma met en évidence le primat du fait : l’hypothèse (l’idée) ouvre et guide la démarche, mais c’est l’expérience (le fait provoqué et contrôlé) qui, en dernière instance, juge l’idée. La boucle peut recommencer : une conclusion ouvre sur de nouvelles observations. C’est le repère hypothèse / conséquence / conclusion appliqué aux sciences empiriques.

Exemple corrigé

Appliquer la méthode expérimentale à un cas

« L’expérience suffit-elle à fonder une connaissance scientifique ? » Montrez, sur un exemple, le rôle respectif de l’observation, de l’hypothèse et de l’expérimentation.

  1. 01Observation : un fait donné

    On observe un fait : certains malades atteints d’une carence présentent les mêmes symptômes. L’observation recueille le fait, sans encore l’expliquer. À ce stade, on ne sait rien de la cause : le fait, seul, ne « parle » pas.

  2. 02Hypothèse : une idée directrice

    Une idée s’impose pour expliquer le fait : et si le manque d’une certaine substance dans l’alimentation était la cause des symptômes ? C’est l’hypothèse — une supposition à éprouver. Elle ne sort pas des faits eux-mêmes : elle est inventée par l’esprit pour les interroger (Claude Bernard : l’idée précède l’expérience).

  3. 03Expérimentation : provoquer et comparer

    On construit alors un dispositif : un groupe reçoit la substance, un groupe témoin n’en reçoit pas, toutes choses égales par ailleurs. On ne se contente plus d’observer : on provoque la variation et on compare. La conséquence attendue (« le groupe traité guérit, pas le témoin ») est mise à l’épreuve.

  4. 04Conclusion : le fait juge l’idée

    Si seul le groupe traité guérit, l’hypothèse est confirmée (la carence était bien la cause) ; sinon, elle est corrigée ou abandonnée. Ainsi l’expérience ne fonde rien toute seule : elle ne devient probante qu’à l’intérieur d’une démarche guidée par une hypothèse et réglée par la comparaison.

Résultat : L’expérience seule ne suffit pas : sans hypothèse, l’observation reste muette, et sans dispositif comparatif, aucun fait ne prouve une cause. La connaissance scientifique naît de l’articulation des trois — une idée (hypothèse) éprouvée par une expérience réglée (comparaison), où c’est finalement le fait qui juge l’idée.

Explication pas à pas4 étapes
  1. 1

    Comment passe-t-on d’un fait observé à une loi scientifique ? Claude Bernard, dans son Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, décrit une méthode en quatre temps. Tout commence par un fait : on observe quelque chose, sans encore l’expliquer.

  2. 2

    Mais un fait, seul, reste muet. L’esprit doit inventer une idée pour l’expliquer : c’est l’hypothèse. Attention, elle ne sort pas des faits eux-mêmes — elle les précède et les guide. Sans idée directrice, on ne sait même pas quoi observer.

  3. 3

    Pour juger l’hypothèse, on ne se contente plus d’observer : on expérimente. On provoque le fait, on fait varier les conditions, et surtout on compare — un cas où le facteur agit, un cas témoin où il est absent. C’est la comparaison réglée qui rend l’expérience probante.

  4. 4

    Enfin, le fait juge l’idée. Si l’expérience confirme la conséquence attendue, l’hypothèse est retenue ; sinon, elle est corrigée ou abandonnée. Et c’est là l’exigence morale de Claude Bernard : garder la liberté d’esprit, accepter le démenti de l’expérience. Le fait commande à l’idée.

Objectif Bac

  • Objectif Bac : restituer avec précision et dans l’ordre les quatre temps de la méthode expérimentale (observation → hypothèse → expérimentation → conclusion) et savoir les illustrer par un exemple concret bien construit — c’est le cœur attendu de toute copie sur « la démarche scientifique ».
  • Objectif Bac : maîtriser la distinction observer / expérimenter (constater un fait donné vs provoquer et faire varier le fait) et le rôle directeur de l’hypothèse (on n’expérimente pas sans idée) — distinctions très valorisées pour analyser ce qui fait la rigueur d’une science empirique.
  • Objectif Bac : présenter les quatre temps comme un dispositif de contrôle et non comme une recette de vérification. Dire que l’expérimentation sert à éprouver l’hypothèse, donc à risquer son démenti, vaut mieux que d’en réciter l’ordre, et prépare directement la démarcation de la section 4.
  • Objectif Bac : savoir citer l’expérience « pour voir » comme l’objection que Claude Bernard s’adresse à lui-même, et la résoudre — elle sert à faire naître une idée, non à s’en passer. Discuter une objection interne à l’auteur est exactement le mouvement que l’évaluation récompense.
  • Objectif Bac : rendre la contre-épreuve visible dans l’exemple choisi. Supprimer le facteur supposé cause et vérifier que l’effet disparaît est ce qui transforme une coïncidence en argument ; un exemple sans terme de comparaison ne démontre rien et sera lu comme anecdotique.

Erreurs fréquentes

  • Réduire la méthode expérimentale à un pur empirisme (« d’abord on observe sans idée, puis la loi sort des faits ») : c’est oublier le rôle directeur de l’hypothèse. Pour Claude Bernard, l’idée précède l’expérience et la guide — l’observation sans hypothèse reste aveugle.
  • Confondre l’expérience (au sens d’expérimentation : un dispositif construit pour éprouver une idée) et l’expérience (au sens d’expérience vécue, accumulée passivement). L’expérimentation scientifique n’est pas le vécu : c’est une question délibérément posée à la nature, dans des conditions contrôlées.
  • Attribuer à Claude Bernard la formule sur l’observateur qui écoute la nature et l’expérimentateur qui la force à se dévoiler. Elle est de Cuvier ; Bernard la rapporte au premier chapitre de l’Introduction avant d’en discuter la netteté. La forme correcte est de nommer Cuvier, ou de rendre la distinction sans citer personne.
  • Conclure d’une expérience réussie que l’hypothèse est démontrée. Une conséquence vérifiée rend l’hypothèse plus solide sans l’établir, puisque d’autres hypothèses pourraient donner le même résultat. La forme correcte : dire que l’hypothèse a résisté à l’épreuve, et réserver le mot démonstration aux sciences formelles.
  • Faire de l’expérience « pour voir » une expérience conduite au hasard, sans idée. Elle est montée pour faire apparaître un fait que l’observation ordinaire ne donne pas, donc pour qu’une idée devienne possible. La forme correcte : elle précède l’hypothèse, elle ne la remplace pas.

§ 02

Révision active

« L’expérience suffit-elle à fonder une connaissance scientifique ? » Construisez un plan : montrez d’abord le rôle de l’observation et de l’expérimentation (Claude Bernard), puis le rôle directeur et indispensable de l’hypothèse (on n’observe pas sans idée), enfin pourquoi l’expérience ne fonde le savoir qu’adossée à une théorie qui la rend lisible.

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Rappel actif

Rappelle-toi les points clés — puis révèle.

Sources : Programme de philosophie de terminale générale — annexe 1 de l’arrêté du 19-7-2019 (NOR MENE1921238A) (Ministère de l’Éducation nationale — Éduscol)

§ 03
§ 03

Théorie, expérience et mathématisation de la nature#

~10 min de lecture●●○StandardBOBO-2019-philosophie-terminale-§La science

Sciences formelles et sciences empiriques

Sciences formelles et sciences empiriquesTableau de 2 colonnes et 4 lignes, Données: Sciences formelles · Sciences empiriques; maths, logique · physique, biologie; par démonstration · par expérimentation; vérité a priori · vérité a posteriori; critère : cohérence · critère : accord au réelSciences formellesSciences empiriquesmaths, logiquephysique, biologiepar démonstrationpar expérimentationvérité a priorivérité a posterioricritère : cohérencecritère : accord au réel
Fig. 3Deux types de sciences : les sciences formelles (maths, logique) procèdent par démonstration, visent une vérité a priori et ont pour critère la cohérence interne ; les sciences empiriques (physique, biologie) procèdent par expérimentation, visent une vérité a posteriori et ont pour critère l'accord avec le réel. La physique moderne unit les deux : une loi mathématique éprouvée par la mesure.

Points clés

Il n’y a pas de fait scientifique « brut » : tout fait observé est déjà construit par une théorie qui dit ce qu’il faut regarder et comment l’interpréter. Le repère théorie / pratique éclaire ici la science : la théorie (ensemble organisé d’hypothèses et de lois) n’est pas le contraire de l’expérience, elle en est la condition. C’est pourquoi « expérience » et « théorie » sont solidaires : l’expérience valide ou réfute une théorie, mais c’est la théorie qui rend l’expérience lisible.
La science moderne (à partir de Galilée, XVIIe siècle) repose sur la mathématisation de la nature : Galilée soutient dans L’Essayeur (1623) que la philosophie est écrite dans le grand livre de l’univers, et que ce livre est écrit en langue mathématique. Mesurer, c’est traduire les phénomènes dans le langage exact du nombre et de la figure. La loi physique (par exemple la chute des corps) prend la forme d’une relation mathématique entre grandeurs mesurables. Le repère formel / matériel est ici essentiel : la science empirique unit une forme mathématique (la loi, formelle) à un contenu d’expérience (les mesures, matériel).
Cette mathématisation a un prix et une force. Sa force : elle rend la nature calculable, donc prévisible et maniable (savoir, c’est pouvoir prévoir). Son prix : elle ne retient des phénomènes que ce qui est mesurable et quantifiable (les « qualités premières » : étendue, mouvement, nombre), et laisse de côté le vécu qualitatif (les couleurs, les saveurs, les fins). La science gagne en exactitude ce qu’elle abandonne en richesse concrète.
Distinction des types de sciences. Les sciences formelles (mathématiques, logique) démontrent : leurs énoncés sont vrais a priori, indépendamment de l’expérience, par déduction à partir d’axiomes (vérité formelle, cohérence interne). Les sciences empiriques (physique, biologie) établissent : leurs énoncés sont vrais a posteriori, validés par la confrontation à l’expérience (vérité matérielle, accord avec le réel). Une démonstration mathématique ne se réfute pas par l’expérience ; une loi physique, si.
L’idée de loi scientifique. Une loi exprime une relation nécessaire et universelle entre des phénomènes (« tous les corps tombent selon la même loi »). Elle permet l’explication (rendre raison par des causes ou des lois) et la prédiction. Mais une loi reste une construction théorique : elle vaut tant qu’aucune expérience ne la dément (cf. section 4, Popper). Repère expliquer / comprendre : les sciences de la nature expliquent (par des lois et des causes) ; les sciences humaines visent aussi à comprendre (saisir un sens) — distinction qui prépare la question des limites de l’explication scientifique.
Le filtre de la mesure (voir Fig. 4) a un rendement qu’il faut savoir détailler, faute de quoi la formule sur ce que la science perd reste sentimentale. Mesurer, c’est rapporter une grandeur à une unité, et ce geste rapporte trois choses. La comparaison d’abord : deux phénomènes que rien ne rapprochait deviennent commensurables, et la même loi peut valoir pour la pierre qui tombe et pour l’astre qui tourne. La prévision ensuite : une relation fonctionnelle permet de calculer un état qu’on n’a pas observé, y compris un état à venir, et c’est aussi ce qui expose la théorie, puisqu’une prévision peut échouer. L’universalité enfin : la relation vaut pour tout cas qui tombe sous elle, quel que soit celui qui mesure. Ce que la section 1 posait comme une prétention en droit, la mathématisation l’obtient par un moyen technique.

La mathématisation galiléenne : ce que la mesure retient et laisse de côté

La mathématisation galiléenneGraphe, Phénomène (concret, vécu) → La mesure (filtre du quantifiable), La mesure (filtre du quantifiable) → Loi mathématique (calculable)Phénomène(concret, vécu)La mesure(filtre duquantifiable)Loi mathématique(calculable)quantifierformaliser
Fig. 4Galilée, L’Essayeur (1623) : le livre de l’univers est écrit en langue mathématique : un phénomène concret passe par le filtre de la mesure, qui ne retient que les grandeurs quantifiables (étendue, mouvement, nombre) et laisse de côté les qualités vécues (couleurs, saveurs, fins, sens) pour produire une loi calculable. La science gagne en exactitude ce qu'elle perd en richesse concrète.
Fig. 4 ↓
Reste le versant du coût, qu’il faut énoncer sans pathos. La qualité sensible n’est pas niée par la physique, elle est mise hors du cadre : le physicien ne soutient pas que le rouge n’existe pas, il soutient que ce qui entre dans la loi est une longueur d’onde. Confondre l’exclusion méthodique et la négation d’existence est ce qui fait croire que la science désenchante le monde, alors qu’elle a seulement restreint son objet pour pouvoir le traiter. Les deux repères se laissent alors employer avec exactitude. Théorie / pratique ne désigne pas ici l’abstrait opposé au concret : dans une science, la théorie est ce qui rend la pratique possible, puisque l’instrument est construit d’après elle et qu’aucune mesure ne se lit sans elle. Formel / matériel départage la relation mathématique et le contenu qui la remplit : une même forme peut recevoir des matières différentes, et un contenu d’expérience sans forme n’est pas encore une loi. C’est pourquoi un théorème ne se dément pas par une observation, et pourquoi une loi physique ne se démontre pas comme un théorème.

Vocabulaire

→ Cartes
  • MathématisationTraduction des phénomènes en grandeurs mesurables et en relations calculables, qui rend la nature accessible au calcul.
  • Loi scientifiqueRelation constante et universelle entre des phénomènes, qui permet d’expliquer un cas donné et d’en prévoir d’autres.
  • Qualités premièresPropriétés quantifiables d’un corps, comme l’étendue, la figure et le mouvement, seules retenues par la physique classique.
  • Qualités secondesPropriétés sensibles comme la couleur ou la saveur, rapportées à l’effet du corps sur un sujet percevant plutôt qu’au corps lui-même.
  • Vérité formelleCohérence d’un énoncé avec les axiomes et les règles dont il dérive, sans égard à ce qui se passe dans le monde.
  • Vérité matérielleAccord d’un énoncé avec le réel dont il parle, que seule la confrontation à l’expérience peut établir.

Le repère formel / matériel appliqué à la loi physique

loi scientifique=forme matheˊmatique⏟formel  (a priori)  ⋈  contenu de mesure⏟mateˊriel  (a posteriori)\text{loi scientifique} = \underbrace{\text{forme mathématique}}_{\text{formel} \;(a\ priori)} \;\bowtie\; \underbrace{\text{contenu de mesure}}_{\text{matériel} \;(a\ posteriori)}loi scientifique=formel(a priori)forme matheˊmatique​​⋈mateˊriel(a posteriori)contenu de mesure​​

Une loi de la physique n’est ni une pure construction de l’esprit (comme un théorème, vrai a priori), ni une simple description de faits : elle noue une forme mathématique (la relation entre grandeurs) à un contenu d’expérience (les mesures qui la confirment). C’est ce nouage du formel et du matériel qui caractérise la science empirique moderne depuis Galilée.

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Exemple corrigé

La science n’est-elle qu’une description des faits ?

« La science n’est-elle qu’une description des faits ? » Dégagez le problème et organisez une réponse argumentée.

  1. 01Dégager le problème

    Décrire, c’est rapporter fidèlement ce qui est. La science semble bien décrire le réel (les faits, les phénomènes). Mais « décrire » suppose qu’il y aurait des faits tout faits qu’il suffirait d’enregistrer. Le problème est là : la science se contente-t-elle de relever des faits, ou les construit-elle ?

  2. 02Thèse : la science décrit

    L’empirisme spontané pense que la science part des faits : elle observe, mesure, puis généralise. La loi ne ferait que résumer des observations répétées. La science serait un miroir fidèle du réel, et son objectivité tiendrait à cette fidélité descriptive.

  3. 03Objection : il n’y a pas de fait brut

    Mais tout fait scientifique est déjà construit par une théorie : c’est elle qui dit quoi mesurer et comment l’interpréter. La mathématisation galiléenne sélectionne le quantifiable (étendue, mouvement) et laisse le vécu qualitatif. La science ne décrit pas le réel tel qu’il se donne : elle le reconstruit dans le langage de la mesure.

  4. 04Conclure

    La science n’est donc pas une simple description : elle est une construction théorique du réel, qui choisit ses objets, ses grandeurs et son langage. Cette construction n’est pas un défaut — c’est sa force : elle rend la nature calculable, donc explicable et prévisible. Mais elle a un prix : elle ne retient du réel que ce qui est mesurable.

Résultat : La science n’est pas un pur miroir des faits : il n’y a pas de fait brut, tout fait scientifique étant construit par une théorie et un langage mathématique qui sélectionnent le mesurable. La science ne décrit donc pas le réel, elle le reconstruit pour le rendre calculable — gain d’exactitude et de pouvoir prédictif, au prix de l’abandon du qualitatif.

Objectif Bac

  • Objectif Bac : montrer la solidarité de la théorie et de l’expérience (il n’y a pas de fait brut : la théorie construit ce qu’on observe) et analyser le sens de la mathématisation galiléenne — un point fort pour traiter « la science est-elle une simple description des faits ? ».
  • Objectif Bac : manier les repères formel / matériel (forme mathématique / contenu d’expérience) et expliquer / comprendre (sciences de la nature / sciences humaines) pour distinguer sciences formelles et sciences empiriques — distinctions très valorisées en deuxième partie.
  • Objectif Bac : détailler le gain de la mathématisation au lieu de le célébrer. Comparaison, prévision, universalité — trois acquis nommables, chacun illustrable en une phrase, valent mieux qu’un développement sur la puissance de la science.
  • Objectif Bac : employer formel / matériel pour résoudre une difficulté précise — pourquoi l’expérience ne réfute pas un théorème, et pourquoi elle ne démontre pas une loi. Un repère qui sert à débloquer un problème compte double par rapport à un repère seulement défini.
  • Objectif Bac : refuser la lecture qui fait de la théorie l’ennemie du concret. Dans une science, la théorie conditionne l’observation pertinente et l’instrument lui-même ; un sujet sur la théorie et la pratique se traite en montrant d’abord que le sens ordinaire des deux mots n’est pas celui du repère.

Erreurs fréquentes

  • Croire que la science « part des faits bruts » pour en « tirer » des lois par simple généralisation : c’est ignorer que tout fait scientifique est déjà construit par une théorie qui dit quoi mesurer et comment l’interpréter. La théorie précède et rend possible l’observation pertinente.
  • Confondre vérité formelle (cohérence d’une démonstration mathématique, indépendante de l’expérience) et vérité matérielle (accord d’un énoncé empirique avec le réel) : une formule mathématique vraie ne se vérifie pas « dans la nature », et une loi physique ne se démontre pas comme un théorème.
  • Écrire que la science réduit le réel à ce qui se mesure, comme si elle niait les couleurs et les saveurs. Elle les met hors de son cadre d’étude, ce qui est tout autre chose. La forme correcte : dire que la loi ne retient du phénomène que ses grandeurs mesurables, sans conclure que le reste n’existe pas.
  • Traiter théorie / pratique comme l’opposition de l’abstrait et du concret. Le repère oppose la connaissance organisée à sa mise en œuvre, et dans une science la première conditionne la seconde. La forme correcte : montrer que l’expérimentation est déjà théorique, puisqu’elle est montée pour éprouver une idée.
  • Dire d’une loi physique qu’elle est démontrée. On démontre un théorème à partir d’axiomes ; on établit une loi en la confrontant à l’expérience, et elle reste révisable. La forme correcte : réserver démontrer aux sciences formelles, et employer établir, vérifier ou corroborer pour les sciences empiriques.

§ 03

Révision active

« La science n’est-elle qu’une description des faits ? » Élaborez un plan : montrez d’abord l’apparente évidence (la science observe et décrit le réel), puis le rôle constructeur de la théorie (il n’y a pas de fait brut ; la mathématisation sélectionne le mesurable), enfin ce que cette construction permet (expliquer et prévoir) et ce qu’elle laisse de côté (le qualitatif).

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Rappel actif

Rappelle-toi les points clés — puis révèle.

Sources : Programme de philosophie de terminale générale — annexe 1 de l’arrêté du 19-7-2019 (NOR MENE1921238A) (Ministère de l’Éducation nationale — Éduscol)

§ 04
§ 04

Objectivité, rupture épistémologique et démarcation (Bachelard, Popper)#

~10 min de lecture●●●ApprofondissementBOBO-2019-philosophie-terminale-§La scienceBOBO-2019-philosophie-terminale-§La vérité

Points clés

L’objectivité scientifique n’est pas un point de départ : elle est une conquête, contre les illusions de la perception immédiate et de l’opinion. Bachelard (La Formation de l’esprit scientifique, 1938) montre que l’esprit n’est jamais vierge devant le réel : il est encombré d’obstacles épistémologiques — des habitudes de pensée, des images, des évidences premières qui font écran à la connaissance (par exemple croire « naturel » que les corps lourds tombent plus vite). Connaître, c’est d’abord se déprendre de ces obstacles.
D’où la thèse de la rupture épistémologique : la science ne prolonge pas l’opinion, elle rompt avec elle. « L’opinion pense mal ; elle ne pense pas : elle traduit des besoins en connaissances » (Bachelard). Il ne suffit pas de corriger l’opinion : il faut la détruire. La science se construit CONTRE le donné sensible et le sens commun, par un effort de rectification permanente. C’est l’exact opposé de l’empirisme naïf (la connaissance qui « sortirait » des faits).
L’objectivité est donc moins l’affaire d’un sujet isolé que d’une communauté : un résultat n’est scientifique que parce qu’il est public, reproductible et soumis à la critique d’autrui. L’objectivité se construit par la méthode et le contrôle intersubjectif (chacun peut refaire l’expérience), non par une prétendue neutralité du regard. Repère en fait / en droit : l’expérience particulière n’est qu’un fait ; elle ne vaut en droit que parce qu’elle est contrôlable par tous.
Comment distinguer une science d’une pseudo-science ? Popper (La Logique de la découverte scientifique, 1934) propose un critère de démarcation : la falsifiabilité (ou réfutabilité). Une théorie est scientifique non pas si elle peut être confirmée, mais si elle peut être réfutée — si elle interdit certains faits, si elle prend le risque du démenti. Une théorie qui « explique tout », qui se confirme quoi qu’il arrive (l’astrologie, la voyance), n’est précisément pas scientifique : son irréfutabilité est sa faiblesse, non sa force.
Conséquence majeure : on ne prouve jamais définitivement une théorie, on peut seulement la réfuter. Aucune accumulation de confirmations ne démontre une loi universelle (le problème de l’induction : « tous les cygnes observés sont blancs » ne prouve pas que tous le sont) ; mais un seul contre-exemple la réfute (un cygne noir). La science progresse par conjectures hardies et réfutations : ses théories ne sont jamais vraies une fois pour toutes, seulement « corroborées » tant qu’elles résistent aux tentatives de réfutation.
Le contresens le plus fréquent sur Popper consiste à prendre la réfutabilité pour un critère de vérité. Elle est un critère de démarcation, et le tableau le dit dans ses intitulés (voir Fig. 5) : les deux colonnes s’appellent scientifique et non scientifique, non pas vrai et faux. Quatre conséquences sont à tenir ensemble. Une théorie réfutable n’est pas vraie pour autant : elle est exposée, rien de plus, et elle peut être scientifique et fausse — c’est même le cas de toute théorie réfutée, qui n’a pas cessé pour cela d’être scientifique. Un énoncé irréfutable n’est pas faux pour autant : un théorème, une thèse métaphysique, une norme morale ne sont pas réfutables par l’expérience et ne sont pas pour cela des erreurs. Popper se refuse d’ailleurs à faire de son critère un critère de sens, à la différence du Cercle de Vienne : un énoncé hors science garde une signification, et la métaphysique a souvent été la matrice d’idées scientifiques. La question à laquelle la réfutabilité répond n’est donc pas de savoir si un énoncé est vrai, mais de quel genre il est.

La ligne de démarcation : réfutable / irréfutable (Popper)

La ligne de démarcation (Popper)Tableau de 2 colonnes et 3 lignes, Données: Scientifique · Non scientifique; réfutable · irréfutable; interdit certains faits · « explique tout »; risque le démenti · se confirme toujoursScientifiqueNon scientifiqueréfutableirréfutableinterdit certains faits« explique tout »risque le démentise confirme toujours
Fig. 5Le critère de démarcation de Popper : une théorie est scientifique si elle est réfutable — elle interdit certains faits et prend le risque du démenti ; non scientifique si elle est irréfutable — elle « explique tout » et se confirme quoi qu'il arrive. Asymétrie : aucune confirmation ne prouve une loi universelle, mais un seul contre-exemple la réfute (le « cygne noir »).
Fig. 5 ↓
Une théorie qui a résisté à toutes les tentatives de réfutation est dite corroborée, et le mot est choisi pour ne pas dire vérifiée : il enregistre ce qui a été tenté sans succès, il ne mesure pas une probabilité d’être vraie. Le repère vrai / probable / certain trouve ici son emploi, car convertir un nombre d’épreuves réussies en degré de certitude est exactement ce que le problème de l’induction interdit. Il faut ajouter, par honnêteté, que le critère s’énonce plus aisément qu’il ne s’applique. Une hypothèse n’est jamais éprouvée seule : elle l’est avec ses hypothèses auxiliaires et avec la théorie de ses instruments, de sorte qu’un démenti apprend que quelque chose est faux dans l’ensemble sans désigner le coupable — Duhem l’avait établi dès 1906 dans La Théorie physique, son objet et sa structure. Un savant peut donc toujours sauver sa théorie en retouchant une hypothèse auxiliaire, et la vraie question devient celle du prix de la retouche : est-elle contrôlable à son tour, ou n’a-t-elle été introduite que pour amortir le choc ? Popper nomme stratagème ad hoc le second cas, et c’est par là que l’irréfutabilité s’installe, non par la forme initiale de la théorie.

Vocabulaire

→ Cartes
  • Obstacle épistémologiqueChez Bachelard, habitude de pensée ou évidence première qui fait écran à la connaissance et qu’il faut détruire pour connaître.
  • Rupture épistémologiqueDiscontinuité par laquelle la science se constitue contre le sens commun au lieu de le prolonger.
  • DémarcationQuestion de savoir à quelle condition un énoncé appartient à la science, indépendamment de sa vérité.
  • FalsifiabilitéPropriété d’une théorie qui interdit certains faits observables et s’expose ainsi à être contredite par l’expérience.
  • CorroborationÉtat d’une théorie qui a résisté aux tentatives de réfutation menées jusqu’ici, sans que cela la rende probable pour autant.
  • InductionInférence qui va de cas observés à un énoncé général, et qu’aucune répétition ne suffit à garantir.

L’asymétrie confirmation / réfutation (le problème de l’induction)

tous les cygnes observeˊs sont blancs  ⇏  loi universelle vraiemaisun cygne noir  ⇒  loi reˊfuteˊe\text{tous les cygnes observés sont blancs} \;\not\Rightarrow\; \text{loi universelle vraie} \qquad \text{mais} \quad \text{un cygne noir} \;\Rightarrow\; \text{loi réfutée}tous les cygnes observeˊs sont blancs⇒loi universelle vraiemaisun cygne noir⇒loi reˊfuteˊe

Aucune quantité de cas favorables ne démontre une loi universelle : c’est le problème de l’induction. La logique de la réfutation est asymétrique — une loi universelle ne peut jamais être vérifiée définitivement, mais elle peut être réfutée par un seul contre-exemple. C’est pourquoi, pour Popper, la science procède par conjectures et réfutations : ses théories sont « corroborées » tant qu’elles résistent, jamais prouvées une fois pour toutes.

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Exemple corrigé

Réfutabilité et scientificité

« Une théorie qui explique tout est-elle pour autant scientifique ? » Dégagez le problème et argumentez.

  1. 01Dégager le problème

    Spontanément, on juge une théorie d’autant plus solide qu’elle explique davantage de faits. Une théorie qui « explique tout » paraît donc la plus puissante. Mais « expliquer tout » signifie aussi : n’être jamais en défaut, ne jamais pouvoir être contredite. Est-ce une force ou un défaut ?

  2. 02L’attrait trompeur de la puissance explicative

    Certaines doctrines (astrologie, certaines pseudo-sciences) semblent confirmées partout : tout événement « s’explique » après coup. Mais justement, elles ne prévoient rien qu’on puisse démentir : un échec se réinterprète toujours. Leur succès apparent vient de ce qu’elles ne prennent aucun risque.

  3. 03Le critère de Popper : la réfutabilité

    Pour Popper, est scientifique ce qui peut être réfuté — ce qui interdit certains faits et s’expose ainsi au démenti de l’expérience. Une bonne théorie est audacieuse : elle prédit, donc elle risque d’être fausse. L’irréfutabilité n’est pas une vertu mais un signe de non-scientificité.

  4. 04Conclure

    Une théorie qui explique tout n’est donc pas scientifique : son invulnérabilité la place hors du contrôle expérimental. La scientificité ne tient pas à la quantité de confirmations, mais à la capacité de se soumettre à l’épreuve du démenti. Comme le montrait déjà Bachelard, la science se construit contre les évidences faciles, non en s’y confortant.

Résultat : Une théorie qui explique tout n’est pas pour autant scientifique : c’est même le contraire. Ce qui fait la scientificité, c’est la réfutabilité (Popper) — le risque assumé d’être démenti par l’expérience. L’irréfutabilité, loin d’être une force, est la marque de la pseudo-science ; la science avance par conjectures exposées à la réfutation.

Objectif Bac

  • Objectif Bac : exposer et confronter la rupture épistémologique de Bachelard (la science contre l’opinion, l’obstacle épistémologique) et le critère de falsifiabilité de Popper (est scientifique ce qui peut être réfuté) — deux réponses fortes à « qu’est-ce qui fait la scientificité d’un savoir ? ».
  • Objectif Bac : comprendre l’asymétrie confirmation / réfutation (le problème de l’induction : on ne prouve pas une loi universelle, on peut la réfuter par un contre-exemple) et l’utiliser pour caractériser une pseudo-science par son irréfutabilité — analyse très valorisée en troisième partie.
  • Objectif Bac : énoncer le critère de Popper dans ses termes exacts — réfutable ne veut pas dire faux, et irréfutable ne veut pas dire faux davantage. Une phrase posant que la réfutabilité départage des genres d’énoncés, et non le vrai du faux, écarte à elle seule la moitié des contresens sur cette notion.
  • Objectif Bac : distinguer corroborer et vérifier. Une théorie corroborée a résisté aux épreuves qu’elle a subies ; elle n’en est pas devenue probable, et le repère vrai / probable / certain sert précisément à empêcher cette conversion.
  • Objectif Bac : articuler Bachelard et Popper au lieu de les juxtaposer. Le premier décrit comment un esprit se rend capable de science en rompant avec ses évidences, le second demande à quelle condition un énoncé mérite le nom de scientifique. Genèse et critère ne répondent pas à la même question, et le dire explicitement structure une troisième partie.

Erreurs fréquentes

  • Croire que la falsifiabilité signifie qu’une théorie scientifique est « fausse » ou peu fiable : c’est le contraire. Une théorie est d’autant plus scientifique qu’elle prend le risque d’être réfutée par l’expérience ; ce qui n’est pas réfutable (ce qui « explique tout ») est justement non scientifique.
  • Présenter la science comme le prolongement perfectionné de l’opinion (« la science, c’est l’opinion mieux organisée ») : pour Bachelard, il y a rupture, non continuité. L’esprit scientifique se construit contre les évidences premières, qu’il doit détruire, et non en les raffinant.
  • Comprendre « réfutable » comme « douteux » ou comme « déjà réfuté ». Réfutable signifie que la théorie interdit des faits déterminés, donc qu’une observation pourrait la contredire. La forme correcte : dire qu’elle prend le risque du démenti, ce qui fait sa force et non sa faiblesse.
  • Conclure qu’un énoncé irréfutable est une erreur ou un discours vide. Il est seulement hors du champ que le critère mesure : les mathématiques, la métaphysique et la morale ne sont pas réfutables par l’expérience. La forme correcte : dire qu’il n’est pas scientifique, et s’arrêter là.
  • Écrire que l’accumulation des vérifications finit par prouver une loi. Aucune quantité de cas favorables ne franchit le pas qui mène de tous les cas observés à tous les cas. La forme correcte : dire que la loi est corroborée tant qu’aucun contre-exemple ne s’est présenté, et qu’un seul suffirait à la renverser.

§ 04

Révision active

« Une théorie qui explique tout est-elle pour autant scientifique ? » Construisez une dissertation : montrez d’abord l’attrait d’une théorie qui « explique tout », puis pourquoi cette puissance explicative illimitée est suspecte (Popper : l’irréfutabilité disqualifie), enfin ce qui fait réellement la scientificité (le risque du démenti, la rupture avec l’opinion — Bachelard).

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Rappel actif

Rappelle-toi les points clés — puis révèle.

Sources : Programme de philosophie de terminale générale — annexe 1 de l’arrêté du 19-7-2019 (NOR MENE1921238A) (Ministère de l’Éducation nationale — Éduscol)

§ 05
§ 05

Les limites de la connaissance scientifique : la science dit-elle toute la vérité ?#

~11 min de lecture●●●ApprofondissementBOBO-2019-philosophie-terminale-§La scienceBOBO-2019-philosophie-terminale-§La raison

Points clés

Première limite, interne : la science ne s’achève jamais. Ses théories sont révisables (cf. Popper : elles sont corroborées, jamais prouvées définitivement) et l’histoire des sciences est faite de remises en cause profondes — la physique de Newton, longtemps tenue pour vraie, a été dépassée par la relativité et la physique quantique. La science n’est pas un corps de vérités définitives, mais un processus ouvert de rectification. Sa puissance vient de ce qu’elle accepte de se corriger.
Deuxième limite, d’objet : la science explique, mais ne donne pas le sens. Le repère expliquer / comprendre est ici décisif. Expliquer, c’est rendre raison d’un phénomène par ses causes ou ses lois (« pourquoi l’eau bout-elle ? »). Comprendre, c’est saisir un sens, une signification, une intention (« que veut dire cette douleur, cette œuvre, cette vie ? »). La science explique le « comment » des phénomènes, mais elle ne répond pas aux questions de sens, de valeur ou de fin — qui relèvent de l’existence, de la morale, de l’art, de la métaphysique.
Troisième limite, de domaine : ce n’est pas parce qu’une question n’est pas scientifique qu’elle est dénuée de sens. Les questions « que dois-je faire ? » (morale), « qu’est-ce qui est juste ? » (politique), « la vie a-t-elle un sens ? » (métaphysique) ne se tranchent pas par l’expérimentation, mais elles sont décisives pour l’existence humaine. La science ne dit pas TOUTE la vérité : il y a des vérités (morales, esthétiques, existentielles) qui ne sont pas de son ressort.
Le danger du scientisme. Le scientisme est l’idée que la science peut et doit tout connaître et tout régler, et qu’elle est la seule forme légitime de connaissance. C’est une erreur philosophique : confondre les limites du champ scientifique avec les limites de ce qui a du sens. Reconnaître les limites de la science n’est pas la dévaloriser, mais la situer : la science est souveraine dans son ordre (l’explication du réel mesurable), non dans tous les ordres.
Enfin, la science n’est pas neutre quant à ses usages. Distincte de la technique, elle la nourrit pourtant : « savoir, c’est pouvoir ». Or ce pouvoir engage la responsabilité (questions éthiques de la biologie, du nucléaire, de l’écologie). La science peut dire ce qui EST et ce qui est POSSIBLE (en fait) ; elle ne peut pas dire, à elle seule, ce qui DOIT être (en droit) — repère en fait / en droit. La décision sur les fins relève d’un jugement éthique et politique, que la science éclaire sans pouvoir le remplacer.
Le repère expliquer / comprendre porte toute la section, à condition de ne pas le prendre pour un partage entre deux territoires (voir Fig. 6). Il ne met pas la nature d’un côté et l’homme de l’autre : il distingue deux rapports au même phénomène. Expliquer, c’est le ranger sous une loi ou le rapporter à ses causes, de l’extérieur, sans avoir à se demander s’il veut dire quelque chose. Comprendre, c’est lui restituer une signification, le rapporter à des intentions, à des raisons, à des valeurs, ce qui suppose qu’il en ait. Dilthey a fait de cette différence, à la fin du XIXe siècle, le principe méthodique des sciences de l’esprit. Deux conséquences en découlent, que les copies négligent. Les sciences humaines n’ont pas renoncé à expliquer, puisqu’elles établissent des régularités et des causes. Et comprendre n’est pas une explication approximative réservée aux objets qui résistent : c’est la réponse à une autre question. Un même geste peut être expliqué par ses causes et compris par son sens sans qu’aucune des deux lectures évince l’autre.

Expliquer / comprendre : ce que la science atteint et ce qui lui échappe

Expliquer / comprendre : la science et ses limitesTableau de 2 colonnes et 4 lignes, Données: La science explique · Ce qu'elle ne tranche pas; le « comment » · le sens, la valeur, la fin; par causes et lois · morale, art, existence; le réel mesurable (en fait) · ce qui doit être (en droit); pourquoi l'eau bout · que dois-je faire ?La science expliqueCe qu'elle ne tranchepasle « comment »le sens, la valeur, la finpar causes et loismorale, art, existencele réel mesurable (en fait)ce qui doit être (en droit)pourquoi l'eau boutque dois-je faire ?
Fig. 6La science explique le « comment » des phénomènes (par causes et lois, le réel mesurable — l'ordre du fait) ; elle ne tranche pas les questions de sens, de valeur et de fin (morale, art, existence — l'ordre du droit, de ce qui doit être). Le scientisme réduit à tort la seconde colonne à la première. Limiter la science, ce n'est pas la dévaloriser : c'est la situer.
Fig. 6 ↓
L’argument le plus net sur la limite de domaine vient de Hume, au livre III du Traité de la nature humaine. Il observe que les traités de morale enchaînent d’abord des propositions liées par « est », puis passent sans prévenir à des propositions liées par « doit », et il demande qu’on justifie ce passage, une relation nouvelle ne pouvant surgir dans la conclusion sans figurer dans les prémisses. Ce que l’argument établit est limité et précis : d’un énoncé purement descriptif, pris seul, on ne tire aucun énoncé prescriptif. Ce qu’il n’établit pas mérite d’être dit, car on le lui fait souvent dire — il ne rend pas les jugements de valeur arbitraires, et il n’interdit pas à la science d’éclairer une décision morale, il lui interdit de s’y substituer. L’usage correct tient dans un exemple : qu’une mesure sanitaire réduise la mortalité est un fait établi, qui ne décide encore de rien tant qu’on n’a pas posé qu’il faut réduire la mortalité. La science fournit la prémisse de fait ; la prémisse de valeur vient d’ailleurs.
Reste la question qu’on escamote presque toujours : cette limite est-elle de fait ou de droit ? Si elle n’était que de fait, elle marquerait l’état présent des sciences, et ce qu’elles ne tranchent pas aujourd’hui, elles le trancheraient demain ; les questions de sens ne seraient qu’un reste en attente de méthode. L’argument de Hume plaide pour l’autre lecture, puisqu’il n’invoque pas l’état des connaissances mais la forme de l’inférence : aucun progrès ne fera sortir un devoir de prémisses qui n’en contiennent pas. Encore faut-il reconnaître que cette lecture est discutée, certains soutenant que les jugements de valeur portent en dernière analyse sur des faits naturels, ce qui les ramènerait dans le champ des sciences. Une distinction évite ici les deux conclusions excessives. La limite interne, la révisabilité, est de fait par excellence et ne restreint aucun domaine : elle dit seulement qu’aucune théorie n’est définitive. La limite de domaine, si l’argument humien tient, est de droit et ne dépend d’aucun progrès. Les confondre conduit soit à promettre que la science finira par dire ce qu’il faut faire, soit à conclure qu’elle ne sait rien de sûr.

Vocabulaire

→ Cartes
  • ExpliquerRendre raison d’un phénomène en le rapportant à ses causes ou en le rangeant sous une loi.
  • ComprendreSaisir la signification d’un phénomène en le rapportant à des intentions, des raisons ou des valeurs.
  • ScientismeDoctrine qui tient la science pour la seule connaissance légitime et lui demande de trancher toutes les questions.
  • Fait / valeurDistinction entre ce qui est constaté et ce qui est tenu pour désirable ou obligatoire, que rien ne permet de franchir sans une prémisse propre.
  • Loi de HumeRègle selon laquelle aucune conclusion prescriptive ne se déduit de prémisses exclusivement descriptives.
  • Sciences de l’espritChez Dilthey, ensemble des disciplines portant sur les productions humaines, dont la méthode propre est la compréhension.

Le repère en fait / en droit : les limites du dire scientifique

la science dit ce qui est et ce qui est possible  (en fait)  ⇏  ce qui doit eˆtre  (en droit)\text{la science dit } \textit{ce qui est} \text{ et } \textit{ce qui est possible} \;(en\ fait) \;\not\Rightarrow\; \textit{ce qui doit \^etre} \;(en\ droit)la science dit ce qui est et ce qui est possible(en fait)⇒ce qui doit eˆtre(en droit)

On ne déduit pas une norme d’un simple constat : du fait qu’une chose EST possible (techniquement, biologiquement), il ne suit pas qu’elle DOIVE être faite. La science établit des faits et des possibilités (en fait) ; la décision sur les fins — ce qui doit être — relève d’un jugement éthique et politique (en droit) que la science éclaire mais ne remplace pas. C’est la limite décisive du « savoir, c’est pouvoir ».

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Exemple corrigé

La science peut-elle tout connaître ?

« La science peut-elle tout connaître ? » Dégagez le problème et organisez une réponse argumentée.

  1. 01Dégager le problème

    « Tout connaître » peut signifier deux choses : tout connaître du réel mesurable (une question de degré et de temps), ou bien connaître absolument tout ce qu’il y a à connaître (y compris le sens, la valeur, la fin). Le problème est de savoir si le champ de la science coïncide avec celui de la connaissance en général.

  2. 02La puissance légitime de la science

    La science a une ambition et une puissance immenses : par sa méthode (hypothèse, expérimentation, rectification), elle étend sans cesse le domaine du connaissable et corrige ses erreurs. Rien, dans l’ordre des phénomènes mesurables, ne lui est par principe interdit. C’est une connaissance ouverte, progressive et autocritique.

  3. 03Ses limites : révisabilité et objet

    Mais d’abord, la science n’achève jamais : ses théories sont révisables (Newton dépassé par Einstein). Ensuite et surtout, elle explique le « comment » mais ne tranche pas le « pourquoi » du sens : que dois-je faire ? qu’est-ce qui est juste ? la vie a-t-elle un sens ? Ces questions, décisives, ne relèvent pas de l’expérimentation (repère expliquer / comprendre).

  4. 04Conclure

    La science ne peut donc pas tout connaître, non par faiblesse provisoire, mais parce qu’il existe des vérités (morales, esthétiques, existentielles) hors de son champ. Le scientisme confond ces deux ordres. Reconnaître ces limites ne dévalorise pas la science : cela la situe — souveraine dans l’explication du réel, mais non juge des fins et du sens.

Résultat : La science ne peut pas tout connaître : ses théories restent révisables, et surtout elle explique le réel mesurable (le comment) sans pouvoir trancher les questions de sens, de valeur et de fin (le pourquoi existentiel). Il ne s’agit pas de la dévaloriser (ce serait le relativisme) ni de la diviniser (ce serait le scientisme), mais de la situer : la science dit beaucoup, non toute la vérité.

Objectif Bac

  • Objectif Bac : problématiser « la science dit-elle toute la vérité ? » en distinguant rigoureusement expliquer (le « comment », par causes et lois) et comprendre (le sens, la valeur, la fin) — et en montrant que les limites de la science ne signifient pas l’absence de vérité hors de la science.
  • Objectif Bac : critiquer le scientisme (la science n’est pas la seule connaissance légitime) sans tomber dans le relativisme (la science garde sa rigueur et son autorité dans son domaine), et mobiliser le repère en fait / en droit pour distinguer ce que la science établit et ce que l’éthique décide.
  • Objectif Bac : poser explicitement la question du statut de la limite — est-elle de fait ou de droit ? Un devoir qui sépare la révisabilité, provisoire par nature, du partage entre le fait et la valeur, qui ne l’est pas, montre la démarche de recherche que l’évaluation attend au plus haut niveau.
  • Objectif Bac : énoncer l’argument de Hume dans sa portée exacte — on ne déduit pas un devoir d’un fait — puis dire aussitôt ce qu’il ne dit pas, à savoir que les valeurs seraient arbitraires. Une référence dont on borne soi-même la portée distingue l’usage d’une culture philosophique de son étalage.
  • Objectif Bac : traiter expliquer / comprendre comme deux questions et non comme deux domaines. Montrer qu’un même phénomène humain peut être expliqué par ses causes et compris par son sens désamorce le faux débat entre sciences de la nature et sciences humaines.

Erreurs fréquentes

  • Conclure des limites de la science qu’elle ne vaut « pas plus » qu’une opinion (relativisme) : reconnaître que la science ne dit pas tout n’abolit pas sa rigueur ni son autorité dans son domaine propre. Limiter la science, ce n’est pas la disqualifier, c’est la situer.
  • Confondre « expliquer » et « comprendre » : la science explique des phénomènes par des causes et des lois (le comment), mais ne tranche pas les questions de sens, de valeur ou de fin (le pourquoi existentiel). Réduire toute vérité à la vérité scientifique, c’est précisément le scientisme.
  • Faire dire à Hume que la science ne sert à rien en morale. Son argument porte sur une inférence : d’un énoncé de fait pris seul, on ne tire pas d’énoncé de devoir. La forme correcte : la science fournit la prémisse de fait d’un raisonnement pratique dont la prémisse de valeur vient d’ailleurs.
  • Confondre la limite interne et la limite de domaine. Que les théories soient révisables est une propriété de la connaissance scientifique, qui n’exclut aucun objet ; que la science n’établisse pas ce qui doit être concerne l’étendue de son champ. La forme correcte : les traiter séparément, et dire pour chacune si elle est provisoire ou non.
  • Ranger les sciences humaines du côté du seul comprendre, comme si elles n’expliquaient rien. Elles établissent des régularités, des causes et des modèles, et recourent largement à la statistique. La forme correcte : dire qu’elles combinent les deux démarches, et que cette combinaison fait leur difficulté propre.

§ 05

Révision active

« La science peut-elle tout connaître ? » Élaborez un plan : montrez d’abord la puissance et l’ambition légitime de la connaissance scientifique, puis ses limites internes (révisabilité) et d’objet (elle explique mais ne donne pas le sens : repère expliquer / comprendre), enfin pourquoi reconnaître ces limites situe la science sans la dévaloriser (critique du scientisme, repère en fait / en droit).

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Rappel actif

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Sources : Programme de philosophie de terminale générale — annexe 1 de l’arrêté du 19-7-2019 (NOR MENE1921238A) (Ministère de l’Éducation nationale — Éduscol)

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Sommaire

Section -- / 05

    • 01Qu’est-ce que la science ? Science, opinion et croyance○
    • 02La démarche expérimentale : observation, hypothèse, expérimentation (Claude Bernard)◐
    • 03Théorie, expérience et mathématisation de la nature◐
    • 04Objectivité, rupture épistémologique et démarcation (Bachelard, Popper)●
    • 05Les limites de la connaissance scientifique : la science dit-elle toute la vérité ?●

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Références et sources

Sources

Ministère de l’Éducation nationale — Éduscol

  • Programme de philosophie de terminale générale — annexe 1 de l’arrêté du 19-7-2019 (NOR MENE1921238A)

Voir aussi

  • La raison et la véritéCe que vaut une preuve, ce qu’est un critère du vrai : les fondements de la démarche.
  • La natureLa nature comme objet : mécanisme, finalité, mathématisation du réel.
  • La technique et le travailLa science ne se contente plus de connaître : elle outille une transformation du monde.

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La raison et la vérité

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