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Fiches/HLP — Humanités, littérature et philosophie/Les représentations du monde
FR · Bac

Les représentations du monde

« Les représentations du monde » est le second semestre de première de la spécialité HLP, arrimé à la période qui va de la Renaissance aux Lumières (XVe-XVIIIe siècle). Le programme l'aborde par TROIS entrées, qui peuvent se recouper : « Découverte du monde et pluralité des cultures », « Décrire, figurer, imaginer », « L'homme et l'animal ». On y apprend à lire les formes que prend la représentation du monde — récits de voyage, cartes et atlas, planches d'histoire naturelle, perspective peinte, utopies, fables, articles de dictionnaire — et à en dégager ce qu'elles engagent : la place de l'homme dans l'univers, le statut des autres cultures, la frontière entre l'homme et l'animal. L'épreuve écrite de terminale porte sur le programme de terminale ; les notions rencontrées ici doivent être connues et mobilisables, sans pouvoir constituer le ressort essentiel d'un sujet. Ce semestre est donc un socle : il fournit des notions, des textes et surtout deux méthodes — interpréter un texte, conduire un essai — qui sont exactement celles de l'épreuve.

6 sections·~65 min de lecture·5 compétences·Vérifié · 06/2026

T·0222 / 8
Profil d’examen
Analyser comment la littérature, la philosophie, les sciences et les arts représentent et interrogent le monde, de la Renaissance aux Lumières.Questionner les notions d'altérité, de culture et de nature à partir de textes (ethnocentrisme et relativisme, nature et culture, anthropocentrisme).Étudier les formes de la représentation elle-même : le livre imprimé, l'inventaire du monde, la perspective, l'imitation littéraire, l'usage de la fiction dans les savoirs.Interroger la frontière entre l'homme et l'animal, et ce que la connaissance des autres espèces apporte à la connaissance de l'homme.Mettre en perspective des conceptions du monde à travers les époques et élaborer une réflexion personnelle problématisée, réinvestie en terminale et au Grand oral.
Opérateurs :analyserinterpréter un texteproblématiserquestionner une notionmettre en perspectivecomparerdistinguerciternuancerargumenter

niveau de base

Tenez d'abord les deux couples de notions du thème — ethnocentrisme et relativisme, nature et culture — et sachez les adosser à un texte précis que vous avez vraiment lu (Montaigne, « Des cannibales » ; Descartes, Discours de la méthode, cinquième partie ; une utopie). Sachez aussi nommer les trois entrées du programme dans leurs termes exacts : un correcteur voit tout de suite si l'entrée « Décrire, figurer, imaginer » a été travaillée ou contournée.

niveau approfondi

Pour viser l'excellence, faites travailler les trois entrées les unes sur les autres : la découverte de terres et d'un ciel nouveaux impose de nouvelles formes de représentation (cartes, atlas, perspective, utopies), et ces formes décident à leur tour de la place que l'homme s'attribue parmi les vivants. Confrontez les positions plutôt que de les aligner (Descartes contre Montaigne sur la bête, Léry contre Montesquieu sur le regard étranger) et gardez la nuance décisive : critiquer l'ethnocentrisme ne conduit pas à un relativisme qui renoncerait à juger.

Profondeur

Profondeur de lecture : Approfondi

Texte

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Sommaire · 6 sections▾
  1. Les représentations du monde
    • 01Découvrir le monde : nouvelles terres, univers ouvert, autres hommes○
    • 02La pluralité des cultures : ethnocentrisme, relativisme, nature et culture◐
    • 03Décrire, figurer, imaginer : les puissances de la représentation◐
    • 04L'homme et l'animal : une frontière remise en question◐
    • 05Repères : œuvres, auteurs et dates, de la Renaissance aux Lumières◐
    • 06Méthode : l'interprétation et l'essai, tels que l'épreuve les demande●

6 sections · 30 points clés · 0 formule · 30 pièges signalés

§ 01
§ 01

Découvrir le monde : nouvelles terres, univers ouvert, autres hommes#

~11 min de lecture●○○BaseBOHLP-1re-S2-Les représentations du monde-§Découverte du monde et pluralité des cultures

Points clés

Le programme range sous cette entrée DEUX bouleversements distincts, et négliger le second est l'erreur la plus fréquente : d'un côté la découverte de nouvelles terres, de l'autre « le changement des dimensions du monde, lié à la révolution astronomique et à l'invention des instruments d'optique ». Les deux agrandissent le monde en même temps, l'un vers l'horizon, l'autre vers le ciel. La rencontre d'autres hommes en est la conséquence morale ; la remise en question de la place de l'homme dans l'univers, la conséquence métaphysique. Une copie qui ne traite que des voyages traite la moitié de l'entrée.
Les terres, d'abord. À partir de 1492, l'espace habité cesse d'être celui que les Anciens avaient décrit : la géographie de Ptolémée, encore autorité au XVe siècle, ne prévoyait rien de ce continent. Le mot de « découverte » demande donc une précaution constante — ces terres étaient habitées, et ce qui se découvre est d'abord l'ignorance européenne. Le programme insiste sur le canal de cette secousse : les échos en ont été « démultipliés par la nouvelle production et diffusion d'ouvrages imprimés », c'est-à-dire par un répertoire de textes que vous devez savoir nommer — mémoires sur les conquêtes et les colonisations, récits de voyages, fictions d'îles désertes, traités sur les mœurs des peuples, essais de critique sociale et politique.
Le ciel, ensuite, et le mouvement y est aussi rapide. Copernic (1543) ôte la Terre du centre ; Giordano Bruno (De l'infini, de l'univers et des mondes, 1584) ose une infinité de mondes peuplés ; Galilée braque en 1610 une lunette sur le ciel et voit ce qu'aucun raisonnement n'avait imposé — les reliefs de la Lune, quatre satellites autour de Jupiter, la Voie lactée résolue en étoiles ; Fontenelle, en 1686, met la pluralité des mondes en conversation mondaine. Le monde clos et ordonné hérité du Moyen Âge, fait de sphères emboîtées autour d'une Terre immobile, laisse place à un espace ouvert, voire infini (voir Fig. 1). L'homme n'a plus de centre où se tenir : de là, dit le programme, « l'émergence de nouveaux systèmes métaphysiques ».

Le monde s'agrandit deux fois (1480-1700)

Le monde s'agrandit deux foisFrise chronologique de 1480 à 1700, 1492: Colomb · Amérique, 1543: Copernic · la Terre bouge, 1584: Bruno · mondes infinis, 1610: Galilée · la lunette, 1686: Fontenelle · Mondes, 1480–1600: La terre s'ouvre, 1600–1700: Le ciel s'ouvre14801700annéeLa terre s'ouvreLe ciel s'ouvre1492Colomb ·Amérique1543Copernic · laTerre bouge1584Bruno · mondesinfinis1610Galilée · lalunette1686Fontenelle ·Mondes
Fig. 1Deux séries d'événements, une même conséquence : la place de l'homme cesse d'être un centre. La bande inférieure marque le déplacement de l'agrandissement, du sol vers le ciel.
Fig. 1 ↓
Ces deux agrandissements produisent ce que le programme appelle une crise de conscience, et il en donne explicitement la double source : « De même que la cruauté des guerres de religion, la violence des conquêtes lointaines a provoqué une crise de conscience. » Les textes le montrent : Las Casas dans la Brève relation de la destruction des Indes (1552) documente les massacres pour les dénoncer devant la couronne ; Jean de Léry, dans l'Histoire d'un voyage faict en la terre du Brésil (1578), décrit les Tupinamba avec une exactitude admirative — et rappelle, à l'occasion, la famine du siège de Sancerre où des chrétiens ont mangé de la chair humaine. L'effet n'est pas la mauvaise conscience mais « un nouveau regard critique sur les sociétés européennes » : c'est l'Europe que ces livres finissent par juger.
Reste à décrire. Rapporter un peuple inconnu, c'est choisir, le plus souvent sans le savoir, entre trois gestes (voir Fig. 2). On peut le ramener au connu par analogie, et le récit parle alors de « rois », de « prêtres », de « nobles » là où ces mots ne conviennent pas. On peut en faire une merveille, et le livre se remplit de monstres, de géants et de prodiges qui font vendre. On peut enfin chercher ses raisons, c'est-à-dire admettre qu'une coutume ait un sens dans son ordre à elle. Les trois gestes cohabitent dans un même volume, souvent dans une même page : la description n'est jamais un décalque, elle est une opération.

Rapporter l'autre : les trois gestes du récit de voyage

Rapporter l'autre : trois gestesArbre de probabilité, 3 chemins, Données: Le ramener au connu (analogie); En faire une merveille (monstre); Chercher ses raisons (Montaigne)Rapporter un peuple inconnuLe ramener au connu (analogie)En faire une merveille (monstre)Chercher ses raisons (Montaigne)
Fig. 2Les trois gestes se mêlent dans un même livre. Le troisième est celui que Montaigne isole et défend, et c'est lui que l'analyse doit savoir repérer.
Fig. 2 ↓
Le texte-pivot de l'entrée est « Des cannibales » (Essais, I, 31, 1580). Montaigne n'a pas vu le Brésil et le dit — il tient ses informations d'un homme qui y avait vécu, et il écrit « à ce qu'on m'en a rapporté ». Sa force est ailleurs : il travaille le mot avant l'objet. Le chapitre s'ouvre sur une anecdote grecque, rappelle entre parenthèses que les Grecs nommaient « barbares » toutes les nations étrangères, puis pose la formule : « il n'y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu'on m'en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage ». Et il enfonce le clou : « nous n'avons autre mire de la verité et de la raison que l'exemple et idée des opinions et usances du païs où nous sommes ». Dans « Des coches » (III, 6), le même mouvement se fait réquisitoire contre la conquête.
Ce qu'il faut emporter de l'entrée tient en une phrase de travail : toute description désigne aussi celui qui décrit. Une carte a un centre, un récit a un narrateur, un jugement a un critère — et la période découvre, en même temps que des terres et des étoiles, que ce centre, ce narrateur et ce critère sont les siens. C'est ce constat qui ouvre la deuxième face de l'entrée, la pluralité des cultures, et qui donne au thème sa question la plus rentable : décrire l'autre, est-ce déjà le juger ?

Vocabulaire

→ Cartes
  • altéritéLe fait, pour un être, d'être autre ; en HLP, le problème que pose un homme dont les mœurs, la langue et les croyances ne se laissent pas ramener aux nôtres.
  • relation de voyageRécit qu'un voyageur donne de ce qu'il a vu ; genre majeur de la période, à la fois document sur un pays et construction d'un regard.
  • cosmographieDescription savante du monde entier, terre et ciel réunis, telle que la pratiquent les grands traités du XVIe siècle.
  • héliocentrismeModèle astronomique qui place le Soleil, et non la Terre, au centre du système des planètes ; défendu par Copernic en 1543.
  • crise de conscienceÉbranlement des certitudes d'une culture par ses propres actes ou découvertes ; le programme l'impute à la fois aux guerres de religion et à la violence des conquêtes lointaines.
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Exemple corrigé

Interprétation littéraire : pourquoi « Des cannibales » commence par la Grèce

Le chapitre I, 31 des Essais s'ouvre sur une anecdote antique : le roi Pyrrhus, ayant reconnu l'ordonnance de l'armée romaine qui marche sur lui, déclare ne pas savoir « quels barbares sont ceux-ci », mais que « la disposition de cette armée que je voy, n'est aucunement barbare » ; Montaigne ajoute entre parenthèses que les Grecs appelaient ainsi « toutes les nations estrangieres ». Expliquez pourquoi un chapitre consacré au Brésil s'ouvre sur la Grèce et sur Rome, et ce que ce détour produit sur le lecteur.

  1. 01Situer le détour

    Montaigne ne commence pas par son sujet. Il place en tête une scène antique, connue et sans rapport apparent avec le Nouveau Monde. Ce décalage n'est pas un ornement d'érudition : il installe le lecteur dans une position de spectateur, à distance, avant que sa propre culture ne soit mise en cause.

  2. 02Repérer le travail sur le mot

    La parenthèse est l'outil décisif. En rappelant que « barbare » désignait chez les Grecs toute nation étrangère, Montaigne fait passer le mot du registre du jugement à celui de l'usage : il n'énonce pas une qualité de l'autre, il enregistre une frontière de langue. Le vocabulaire est démonté avant que l'objet soit décrit.

  3. 03Mesurer l'effet de l'anecdote

    Pyrrhus est un Grec qui regarde des Romains, et son jugement de départ est démenti par ce qu'il voit. Le lecteur français du XVIe siècle occupe successivement les deux places : celle de qui juge et celle de qui est jugé barbare. L'anecdote fonctionne donc comme une expérience, non comme un exemple.

  4. 04Suivre le passage à la formule

    Quand le chapitre arrive enfin au Brésil, la formule est prête : « il n'y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu'on m'en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage ». Le critère du jugement s'est déplacé de la chose vers celui qui juge, et Montaigne le généralise aussitôt : « nous n'avons autre mire de la verité et de la raison que l'exemple et idée des opinions et usances du païs où nous sommes ».

  5. 05Nommer la thèse sur la représentation

    Le chapitre ne décrit l'autre qu'après avoir disqualifié le mot qui l'aurait décrit d'avance. C'est une thèse sur la représentation elle-même : un récit de voyage ne rapporte pas d'abord un peuple, il expose le vocabulaire de celui qui le rapporte. Décrire suppose donc, en préalable, de critiquer ses propres catégories.

  6. 06Rendre la nuance

    Montaigne ne renverse pas la hiérarchie en donnant la palme aux Tupinamba ; il conteste le critère qui la fondait. Et il tient à sa propre limite : « à ce qu'on m'en a rapporté » avoue une information de seconde main. Une copie qui lui prête l'éloge d'un peuple parfait lui prête l'inverse de sa méthode.

Résultat : Le détour par Pyrrhus n'est pas une entrée en matière décorative : c'est le dispositif de tout le chapitre. En rappelant que « barbare » nommait chez les Grecs l'étranger, Montaigne vide le mot de son contenu descriptif et le rend à l'usage de celui qui le prononce ; la formule sur « ce qui n'est pas de son usage » ne fait ensuite qu'expliciter le geste. L'interprétation gagne à dire que le texte critique le vocabulaire AVANT de décrire l'objet — c'est en cela qu'il est un texte sur la représentation du monde, et pas seulement sur le Brésil.

Objectif Bac

  • Interpréter : devant un récit de voyage, ne demandez pas d'abord si l'auteur dit vrai, mais quel geste il accomplit — ramener au connu, faire merveille, ou chercher les raisons de l'autre. C'est ce geste, non l'exactitude du détail, que l'analyse doit établir.
  • Citer : sachez par cœur une seule phrase de « Des cannibales » — « chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage » — avec sa référence (Essais, I, 31). Une citation courte et située pèse plus qu'un paragraphe de résumé.
  • Mettre en perspective : liez toujours les deux agrandissements du monde. Nommer Colomb sans jamais nommer Copernic ni Galilée, c'est laisser sur la table la moitié de ce que le programme range sous cette entrée.
  • Problématiser : la tension exploitable ici tient en une question — décrire l'autre, est-ce déjà le juger ? Elle fournit un problème, donc un plan, là où « la découverte du monde » ne fournit qu'un sujet.
  • Nuancer : la dénonciation de la conquête chez Las Casas ou Montaigne n'est pas notre anticolonialisme. Dites ce qu'elle vise dans son siècle — la cruauté, la cupidité, une légitimité religieuse usurpée — avant de risquer le moindre écho contemporain.

Erreurs fréquentes

  • Écrire que Colomb « découvre » l'Amérique en 1492 comme si la terre y avait été vide. Forme correcte : ces terres étaient habitées ; ce qui change en 1492, c'est la carte européenne du monde, pas l'existence des peuples. Le programme parle d'ailleurs de la découverte de « nouveaux mondes » entre guillemets.
  • Attribuer à Montaigne le « bon sauvage ». L'expression ne figure pas dans « Des cannibales » et n'est pas de lui ; elle a été forgée bien après, le plus souvent pour caricaturer Rousseau. Forme correcte : Montaigne conteste le mot « barbare » et le critère qui le soutient, il ne décerne pas un brevet de bonté naturelle.
  • Réduire l'entrée aux voyages et oublier le ciel. Forme correcte : citer le programme lui-même — « le changement des dimensions du monde, lié à la révolution astronomique et à l'invention des instruments d'optique » — et nommer au moins un texte du versant céleste (Bruno, Galilée, Fontenelle).
  • Fondre Copernic, Bruno et Galilée dans une seule « révolution copernicienne ». Forme correcte : trois gestes distincts. Copernic (1543) déplace le centre du système des planètes ; Bruno (1584) ouvre une infinité de mondes ; Galilée (1610) fait VOIR avec la lunette, puis défend le système en 1632 dans le Dialogue sur les deux grands systèmes du monde.
  • Présenter Montaigne en témoin oculaire du Brésil. Forme correcte : il écrit « à ce qu'on m'en a rapporté » et dit tenir ses informations d'un homme resté dix ou douze ans là-bas. Son autorité est celle du jugement, non celle du témoin — et c'est précisément ce que le chapitre revendique.

§ 01

Révision active

Sujet d'essai : « Agrandir le monde, est-ce y perdre sa place ? » Rédigez le plan détaillé — trois parties, une phrase de thèse par partie, et pour chacune un exemple précis emprunté à la période. Vous ferez travailler la révolution astronomique autant que les voyages, et vous conclurez sur ce que la période gagne à ce déplacement.

S’entraîner sur des exercices associés50 questions sur ce thème→

Rappel actif

Rappelle-toi les points clés — puis révèle.

Sources : Montaigne, Essais, I, 31, « Des cannibales » (exemplaire de Bordeaux, 1595) (Wikisource) · Programme d'enseignement de spécialité humanités, littérature et philosophie, classe de première (texte officiel) (Éduscol — ministère de l’Éducation nationale)

§ 02
§ 02

La pluralité des cultures : ethnocentrisme, relativisme, nature et culture#

~10 min de lecture●●○StandardBOHLP-1re-S2-Les représentations du monde-§Découverte du monde et pluralité des cultures

Points clés

Seconde face de la première entrée : une fois admis que le monde contient d'autres peuples, il faut penser leur DIVERSITÉ sans la ramener à un défaut. Deux notions organisent tout ce que vous aurez à écrire — l'ethnocentrisme et le relativisme — et une distinction les rend maniables, celle de la nature et de la culture. Le piège est de les réciter ; leur intérêt est de servir à trancher un cas précis, ce que la période fournit en abondance, du récit de voyage au conte philosophique.
L'ETHNOCENTRISME est l'attitude qui prend sa propre culture pour le centre et la mesure de toutes les autres : ce qui diffère est jugé arriéré, monstrueux ou barbare. Le mot appartient au vocabulaire des sciences sociales du XXe siècle, mais la chose est parfaitement pensée au XVIe : c'est exactement ce que Montaigne décrit quand il écrit que nous n'avons d'autre repère de la vérité et de la raison que « l'exemple et idée des opinions et usances du païs où nous sommes ». Retenez que l'ethnocentrisme n'est pas d'abord une méchanceté : c'est une pente, la façon spontanée dont un jugement se forme quand rien ne le décentre.
Le RELATIVISME culturel est l'attitude inverse : chaque culture possède une cohérence propre et se comprend d'abord de l'intérieur, selon ses raisons, avant d'être mesurée du dehors. Comprendre une coutume, c'est chercher la fonction qu'elle remplit dans son ordre — la place qu'elle tient dans une économie, une parenté, une religion. Le relativisme est un antidote puissant au mépris ; il est aussi une méthode de lecture, et c'est à ce titre qu'il vous sert : devant un texte, il oblige à reconstituer la logique de l'autre avant de la juger (voir Fig. 3).

De la diversité constatée à ses deux réponses

De la diversité constatée à ses deux réponsesGraphe, La diversité constatée → Ethnocentrisme, La diversité constatée → Relativisme, Ethnocentrisme → Mépris, intolérance, Relativisme → Comprendre ses raisons, Relativisme → Relativisme radical, Relativisme radical → Plus rien à condamnerLa diversitéconstatéeEthnocentrismeRelativismeMépris,intoléranceComprendre sesraisonsRelativismeradicalPlus rien àcondamner
Fig. 3Le même constat ouvre deux chemins ; le second bifurque à son tour. La flèche marquée est celle qui condamne le relativisme radical : privé de toute comparaison de valeur, il n'a plus rien à condamner.
Fig. 3 ↓
La distinction NATURE / CULTURE donne à cette diversité son fond (voir Fig. 4). Est de nature ce qui se retrouve partout parce que l'homme est ce qu'il est : se nourrir, s'abriter, parler une langue, vivre en société, élever des enfants. Est de culture ce qui varie d'un peuple à l'autre et se transmet : telle langue, tel régime alimentaire, telle règle de parenté, telle croyance. La diversité des cultures se déploie donc sur un socle commun — ce qui interdit à la fois de dire que les hommes sont partout les mêmes et de dire qu'ils n'ont rien de commun. L'erreur ethnocentrique fondamentale consiste à hisser un trait de SA culture au rang de la nature humaine.

Nature et culture : le socle et le variable

Nature et culture : le socle et le variablecolonne stratifiée, 2 couches, Données: CULTURE, NATURECULTUREce qui varie d'un peuple à l'autreNATUREce qui se retrouve partout
Fig. 4La diversité se déploie sur un fond commun. L'erreur ethnocentrique consiste à faire descendre un trait de la bande supérieure dans la bande inférieure — à prendre son propre usage pour la nature humaine.
Fig. 4 ↓
La période a inventé pour cela des instruments littéraires que le programme nomme : « mises en scène de la rencontre avec des représentants de cultures lointaines », « traités sur les mœurs des peuples et sur l'histoire du genre humain », « essais de critique sociale et politique ». Trois formes reviennent. Le dialogue avec un interlocuteur venu d'ailleurs, chez La Hontan (Dialogues, 1704) puis chez Diderot (Supplément au voyage de Bougainville, écrit en 1772). Le regard étranger porté sur nous, chez Montesquieu (Lettres persanes, 1721), où deux Persans imaginaires décrivent Paris. Et l'histoire comparée des mœurs, chez Voltaire (Essai sur les mœurs, 1756), qui sort l'histoire du seul cadre européen.
Il faut connaître la limite, et c'est elle qui distingue une bonne copie d'une copie plate. Un relativisme radical — « toutes les valeurs se valent, on ne peut rien juger nulle part » — se détruit lui-même : il ne pourrait plus condamner l'intolérance, ni d'ailleurs se recommander comme meilleur que l'ethnocentrisme, puisqu'il s'interdit toute comparaison de valeur (voir Fig. 3). La position tenable est un relativisme critique : suspendre son jugement le temps de comprendre, puis juger sur des raisons examinées plutôt que sur l'habitude. Montaigne, du reste, ne fait rien d'autre : dans « Des coches » il juge, et durement.
En copie, la faute de méthode la plus coûteuse n'est pas l'ignorance mais l'usage décoratif des notions. Une notion sert quand elle fait avancer l'analyse d'un cas : dire qu'un texte est « ethnocentrique » n'a de valeur que si vous montrez sur quel mot, quelle comparaison ou quelle absence de contexte ce jugement s'appuie. Faites la même chose avec nature et culture : ne les définissez pas en préambule, servez-vous-en pour partager un exemple précis en deux — ce qui, dans une coutume, tient au besoin humain, et ce qui tient à la forme particulière que ce peuple lui a donnée.

Vocabulaire

→ Cartes
  • ethnocentrismeAttitude qui érige sa propre culture en centre et en norme de toutes les autres, et juge inférieur ce qui s'en écarte.
  • relativisme culturelPosition selon laquelle chaque culture a sa cohérence propre et doit être comprise de l'intérieur, selon ses raisons, avant tout jugement porté du dehors.
  • cultureAu sens anthropologique : l'ensemble des manières d'être, de faire et de croire qui varient d'un peuple à l'autre et se transmettent par apprentissage, non par hérédité.
  • natureAu sens anthropologique : ce qui, dans l'homme, se retrouve dans toutes les sociétés et ne dépend d'aucune transmission particulière — besoins, langage, vie sociale.
  • mœursLes usages et les règles de conduite propres à un peuple ; l'objet même des « traités sur les mœurs des peuples » que le programme range dans le répertoire de la période.
  • décentrementOpération par laquelle on cesse de juger depuis sa propre place pour occuper, au moins par hypothèse, le point de vue de l'autre.
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Exemple corrigé

Interprétation philosophique : « mechaniques victoires » (Essais, III, 6)

Dans « Des coches », Montaigne dresse le bilan de la conquête du Nouveau Monde en une phrase : « tant de villes rasées, tant de nations exterminées, tant de millions de peuples passez au fil de l'espée, et la plus riche et belle partie du monde bouleversée pour la negotiation des perles et du poivre : mechaniques victoires ». Analysez la construction de cette phrase et dites quelle position elle occupe entre ethnocentrisme et relativisme.

  1. 01Peser l'énumération

    Trois membres construits sur la même anaphore — « tant de… tant de… tant de » — font monter l'échelle du dégât : les villes, puis les nations, puis les millions d'hommes. L'accumulation n'informe pas, elle sature ; elle produit une masse que le lecteur ne peut plus se représenter, ce qui est déjà un jugement.

  2. 02Repérer le renversement du bilan

    La phrase bascule sur son dernier membre : tout cela, dit Montaigne, « pour la negotiation des perles et du poivre ». Une entreprise que ses acteurs racontaient comme une épopée chrétienne et royale est ramenée d'un mot à un commerce d'épices. La disproportion entre le coût et le motif fait tout le travail.

  3. 03Analyser la chute

    « Mechaniques victoires » est un oxymore calculé. Au XVIe siècle, l'adjectif « mécanique » qualifie ce qui relève des métiers manuels et, par extension, ce qui est bas, servile, indigne d'un homme libre. Accolé à « victoires », mot de gloire militaire, il retire à la conquête la seule chose qu'elle revendiquait : la noblesse.

  4. 04Situer le critère du jugement

    Montaigne ne juge pas les conquérants au nom des valeurs des vaincus ; il les juge au nom des valeurs dont l'Europe se réclame — courage, honneur, foi. C'est un retournement interne : le critère est celui de l'accusé. Voilà pourquoi le passage n'est ni ethnocentrique, puisqu'il refuse de faire du vainqueur la mesure, ni relativiste au sens faible, puisqu'il condamne.

  5. 05Nommer la position tenable

    Le texte illustre exactement ce qu'on appelle un relativisme critique : le décentrement sert à démasquer un critère arbitraire, non à suspendre tout jugement. Un relativisme qui interdirait de juger rendrait ce chapitre impossible — et c'est l'argument le plus économique dont vous disposiez contre le « tout se vaut ».

Résultat : La phrase fonctionne en deux temps : une accumulation qui installe la démesure du dégât, puis une chute qui en révèle le motif dérisoire, scellée par l'oxymore « mechaniques victoires ». Montaigne juge la conquête d'après les valeurs mêmes que l'Europe invoquait, et cette manière de retourner le critère contre celui qui l'énonce est la forme achevée du décentrement. Le passage donne donc, en dix lignes, la position que le thème demande de tenir : comprendre l'autre sans abdiquer le jugement, et faire porter d'abord ce jugement sur soi.

Objectif Bac

  • Distinguer : ne définissez jamais l'ethnocentrisme et le relativisme côte à côte en préambule. Faites-les travailler sur un même exemple, successivement — c'est l'écart entre les deux lectures d'un même fait qui prouve que vous tenez la distinction.
  • Interpréter : dans un texte, l'ethnocentrisme se repère à des marques, pas à une intention. Cherchez le vocabulaire emprunté à nos institutions, les comparaisons implicites, les manques (« ils n'ont ni loi, ni roi, ni foi ») : la négation est la trace la plus sûre d'un jugement porté depuis chez soi.
  • Nuancer : dites explicitement, une fois par copie, que comprendre n'est pas approuver. C'est la nuance qui sépare le relativisme méthodique du « tout se vaut », et son absence plafonne une copie même bien informée.
  • Problématiser : le sujet le plus probable de cette entrée se ramène toujours à la même tension — reconnaître la diversité oblige-t-il à renoncer à juger ? Sachez la formuler en une phrase, et bâtir dessus un plan qui progresse au lieu d'empiler des avis.
  • Citer : appuyez la distinction nature et culture sur un cas concret que vous maîtrisez (une règle alimentaire, un rite funéraire, une organisation de la parenté) plutôt que sur une définition de manuel. Un exemple bien partagé vaut trois définitions.

Erreurs fréquentes

  • Confondre relativisme et indifférence : « tout se vaut, donc rien ne se juge ». Forme correcte : le relativisme demande de comprendre AVANT de juger ; il suspend le jugement spontané, il ne supprime pas le jugement. Écrire l'inverse rend d'ailleurs incompréhensible que Montaigne condamne la conquête.
  • Naturaliser du culturel : présenter nos usages de table, notre régime de la propriété ou notre organisation familiale comme « la nature humaine ». Forme correcte : le besoin de se nourrir et de régler les biens est de nature ; la fourchette et la propriété privée sont de culture. C'est l'erreur ethnocentrique de fond, et elle se corrige en partageant l'exemple en deux.
  • Faire de l'ethnocentrisme un défaut moral individuel (« ce voyageur était raciste »). Forme correcte : c'est une position de jugement, presque toujours involontaire, qui se repère dans un texte à ses marques de langue. On l'analyse, on ne le dénonce pas.
  • Attribuer à la Renaissance les mots des sciences sociales. Forme correcte : « ethnocentrisme » et « relativisme culturel » sont des termes du XXe siècle qu'on applique rétrospectivement à des textes qui pensaient la chose sans le mot. Dites-le une fois, cela protège toute la copie de l'anachronisme.
  • Réciter que « le relativisme se contredit lui-même » sans montrer comment. Forme correcte : le relativisme RADICAL se contredit, parce qu'en interdisant toute comparaison de valeur il s'interdit de se dire préférable à l'ethnocentrisme. Le relativisme méthodique, lui, n'est pas touché par l'objection — et c'est cette distinction qu'un correcteur attend.

§ 02

Révision active

Réfutez en un paragraphe argumenté l'affirmation suivante : « puisque les cultures sont diverses, aucune pratique ne peut être critiquée de l'extérieur ». Vous accorderez d'abord ce qu'elle a de juste, vous montrerez ensuite en quoi elle se détruit elle-même, puis vous vous servirez du partage entre nature et culture pour préciser ce qui, dans une pratique, reste discutable.

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Rappel actif

Rappelle-toi les points clés — puis révèle.

Sources : Montaigne, Essais, III, 6, « Des coches » (exemplaire de Bordeaux, 1595) (Wikisource) · Michel de Montaigne (notice de référence, en anglais) (Stanford Encyclopedia of Philosophy)

§ 03
§ 03

Décrire, figurer, imaginer : les puissances de la représentation#

~11 min de lecture●●○StandardBOHLP-1re-S2-Les représentations du monde-§Décrire, figurer, imaginer

Points clés

La deuxième entrée du programme change la question. Les deux premières demandaient ce que la période a découvert ; celle-ci demande quelles FORMES la représentation du monde a prises, « dans les sciences et la philosophie comme dans les lettres et les arts ». Le programme en énumère cinq chantiers (voir Fig. 5) : le livre imprimé et ses modes d'illustration, d'organisation et de diffusion ; le goût des inventaires du monde ; l'invention de la perspective artificielle ; les problématiques de l'imitation en littérature ; le rôle de l'imagination et l'usage de la fiction dans le développement des savoirs. Cinq chantiers, un même problème : par quels moyens le monde vient-il se déposer sur une page, une toile, une carte ?

Les cinq chantiers de l'entrée « Décrire, figurer, imaginer »

Les cinq chantiers de l'entréeroue segmentée, 5 segments, Données: Représenter, Le livre imprimé, Les inventaires, La perspective, L'imitation, L'imaginationLe livre impriméillustrer, ordonnerLes inventairesatlas, histoire naturelleLa perspectiverégler le regardL'imitationles formes littérairesL'imaginationla fiction qui saitReprésenter
Fig. 5Les cinq domaines que le programme énumère lui-même. Le dernier, mis en valeur, est celui qu'on oublie : la fiction y est comptée parmi les moyens du savoir, non parmi ses ornements.
Fig. 5 ↓
Le livre imprimé n'est pas un simple contenant. Avec les presses, apparaissent des façons de ranger le savoir qui deviennent des façons de le penser : la page de titre, la pagination, la table, l'index, le renvoi. Et surtout l'image reproductible — la gravure sur bois puis sur cuivre — qui permet à deux lecteurs éloignés de regarder exactement la même figure. La Fabrique du corps humain de Vésale (1543) en est la démonstration : ses planches ne décorent pas le texte, elles portent la démonstration anatomique. Le programme insiste sur les trois volets ensemble : illustrer, organiser, diffuser.
Vient le goût des inventaires. La période veut le monde entier, et par listes : livres d'histoire naturelle, atlas terrestres et célestes, cartographie, idéal encyclopédique, descriptions exotiques, intérêt pour l'extraordinaire. Ortelius publie en 1570 le premier atlas moderne, recueil de cartes de format homogène — le monde tient enfin en un volume qu'on feuillette. Les cabinets de curiosités rassemblent coquillages, monnaies et fossiles dans une même vitrine ; Ambroise Paré consacre en 1573 un traité entier aux monstres et prodiges. Et l'entreprise culmine dans l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, dont le premier volume paraît en 1751 : « rassembler les connoissances éparses sur la surface de la terre », écrit Diderot, comme on lèverait la carte d'un territoire.
Troisième chantier, le plus technique, et le plus lourd de conséquences : la perspective artificielle. Mise au point à Florence dans la première moitié du XVe siècle et exposée par Alberti dans son traité De la peinture, elle donne une construction géométrique — un point de fuite, des lignes qui y convergent, une diminution réglée des grandeurs — permettant de figurer la profondeur sur une surface plane. Retenez l'adjectif du programme : ARTIFICIELLE. La perspective n'est pas la vision, c'est une convention réglée qui la simule, et elle a son prix. Elle suppose un œil unique, immobile, placé en un point précis : le tableau devient la fenêtre d'un spectateur situé. Figurer le monde, c'est ici décider d'où on le regarde.
Quatrième chantier : l'imitation en poésie et en littérature. Le mot recouvre deux exigences qui n'ont pas le même objet, et tout le débat de la période tient dans leur écart. Imiter la nature, c'est la thèse héritée d'Aristote — l'œuvre représente des actions humaines vraisemblables. Imiter les Anciens, c'est prendre pour modèles les auteurs grecs et latins ; Du Bellay le réclame en 1549 dans la Deffence et illustration de la langue françoyse, pour enrichir le français plutôt que pour le soumettre. De cette tension sortent des formes nouvelles : l'essai chez Montaigne, la fable chez La Fontaine, le portrait chez La Bruyère, le conte philosophique chez Voltaire. L'évolution des formes littéraires n'est pas un décor de l'histoire du goût : c'est l'histoire des instruments dont on dispose pour représenter.
Cinquième chantier, et le plus contre-intuitif : « le rôle de l'imagination et l'usage de la fiction dans le développement des savoirs sur la nature et sur l'homme ». Le programme ne dit pas que la période a rêvé à côté de la science ; il dit que la fiction y a travaillé. More invente en 1516 une île qui n'existe nulle part — Utopia — et l'utilise pour rendre visibles les vices de l'Angleterre réelle. Bacon place dans la Nouvelle Atlantide (1627) une maison de Salomon qui est un programme de recherche avant la lettre. Cyrano fait voyager son narrateur dans la Lune, Fontenelle discute des mondes habités en 1686, Voltaire envoie en 1752 un géant de Sirius mesurer les hommes dans Micromégas. À chaque fois, un déplacement d'échelle ou de lieu fait apparaître ce que le regard ordinaire ne voit plus.
Les trois verbes de l'intitulé ne sont donc pas trois degrés de vérité — le vrai, l'approché, le faux — mais trois opérations qui se recoupent constamment (voir Fig. 6). Une carte décrit et figure ; une utopie décrit minutieusement ce qu'elle imagine ; une planche d'histoire naturelle figure ce que le texte décrit ; l'Encyclopédie fait les trois à la fois, puisqu'elle décrit les métiers, les figure par ses planches, et imagine un ordre complet des connaissances que personne n'a jamais possédé. C'est la thèse que l'entrée demande de tenir : décrire est déjà une construction, et imaginer peut être un instrument de connaissance.

Les trois verbes se recoupent : trois œuvres, trois opérations

Décrire, figurer, imaginer : les recoupementsGraphe, L'atlas d'Ortelius → Décrire, L'atlas d'Ortelius → Figurer, L'utopie de More → Décrire, L'utopie de More → Imaginer, L'Encyclopédie → Décrire, L'Encyclopédie → Figurer, L'Encyclopédie → ImaginerL'atlasd'OrteliusL'utopie de MoreL'EncyclopédieDécrireFigurerImaginer
Fig. 6Le programme précise que ses entrées « peuvent se recouper en pratique ». C'est vrai aussi des trois verbes : chaque œuvre en met plusieurs en jeu, et l'Encyclopédie les met tous les trois.
Fig. 6 ↓

Vocabulaire

→ Cartes
  • perspective artificielleConstruction géométrique qui figure la profondeur sur une surface plane à partir d'un point de fuite et d'un point de vue unique ; « artificielle » signifie réglée par un art, non naturelle.
  • mimèsisImitation ; en poétique, opération par laquelle une œuvre représente des actions ou des caractères, que le modèle soit la nature ou les auteurs anciens.
  • utopieRécit d'une société parfaite située « en aucun lieu », qui sert de miroir critique à la société réelle ; le mot et le genre sont forgés par Thomas More en 1516.
  • idéal encyclopédiqueProjet de rassembler et d'ordonner l'ensemble des connaissances humaines dans un même ouvrage, formulé par Diderot comme le fait de rassembler les connaissances éparses sur la surface de la terre.
  • cabinet de curiositésCollection privée réunissant objets naturels, œuvres et raretés dans un même lieu ; forme matérielle du goût de la période pour l'inventaire et l'extraordinaire.
  • conte philosophiqueRécit bref et invraisemblable dont la fiction sert à conduire une démonstration ou une critique, comme Micromégas de Voltaire en 1752.
Exemple corrigé

Interprétation philosophique : l'ouverture de l'article « ENCYCLOPÉDIE »

Diderot ouvre son article « ENCYCLOPÉDIE » (Encyclopédie, tome V, 1755) par l'étymologie — le mot « signifie enchaînement de connoissances », de en, kyklos, paideia — puis énonce le but de l'ouvrage : « rassembler les connoissances éparses sur la surface de la terre ; d'en exposer le système général aux hommes avec qui nous vivons, & de le transmettre aux hommes qui viendront après nous ; afin que les travaux des siecles passés n'aient pas été des travaux inutiles pour les siecles qui succéderont ». Dégagez la conception de la représentation du monde qui s'y engage.

  1. 01Prendre l'étymologie au sérieux

    Diderot ne commence pas par une définition mais par un mot décomposé : « enchaînement de connoissances ». Le cercle qu'annonce le grec n'est pas un contenant mais une liaison. Avant tout contenu, l'ouvrage se donne donc pour ce qu'il est — une FORME, un ordre imposé à des savoirs qui n'en avaient pas.

  2. 02Distinguer les trois verbes du programme

    La phrase énonce trois opérations distinctes : rassembler, exposer, transmettre. La première est spatiale — aller chercher ce qui est dispersé ; la deuxième est logique — en montrer le « système général » ; la troisième est temporelle — la remettre à ceux qui viendront. Une encyclopédie n'est complète qu'aux trois titres, et manquer l'un des trois la ramène à un simple recueil.

  3. 03Analyser la métaphore du territoire

    « Éparses sur la surface de la terre » traite le savoir comme un espace à parcourir et à lever. La métaphore n'est pas ornementale : elle place l'Encyclopédie du côté des inventaires du monde que le programme range dans cette entrée, à côté des atlas et de l'histoire naturelle. Elle décrit le savoir comme on décrivait alors la terre habitée.

  4. 04Mesurer la portée de la clause finale

    La proposition « afin que les travaux des siecles passés n'aient pas été des travaux inutiles » donne à l'inventaire une fin qui n'est pas savante. Ordonner les connaissances devient un acte moral et politique : Diderot écrit plus loin que nos descendants, « devenant plus instruits », deviendront « plus vertueux & plus heureux ». Décrire le monde engage ici une idée du progrès.

  5. 05Conclure sur la forme comme thèse

    Reste la contradiction féconde de l'ouvrage : il est classé par ordre ALPHABÉTIQUE, c'est-à-dire par un ordre arbitraire, alors qu'il promet un « système général ». C'est le renvoi d'article à article qui rétablit les liaisons que l'alphabet a rompues. La forme matérielle du livre est donc elle-même une thèse sur la manière dont les connaissances tiennent ensemble.

Résultat : L'ouverture de l'article ne présente pas un catalogue mais un programme de représentation. Le savoir y est traité comme un territoire dispersé qu'il faut lever, ordonner et transmettre, et cette triple opération donne à l'inventaire une finalité morale explicite. On peut conclure que l'Encyclopédie représente le monde deux fois : par ce qu'elle dit des choses, et par la forme qu'elle leur impose — l'alphabet corrigé par le renvoi. C'est l'exemple le plus net de la thèse de l'entrée : décrire, c'est déjà construire.

Objectif Bac

  • Interpréter : devant une description, cherchez le PRINCIPE D'ORDRE avant le détail. Une planche d'histoire naturelle, un article de dictionnaire, une page d'atlas classent avant de montrer — et le classement est la thèse.
  • Citer : gardez en réserve la définition de Diderot, « rassembler les connoissances éparses sur la surface de la terre » (article « ENCYCLOPÉDIE », 1755). Elle sert partout où il est question d'inventaire, de carte ou d'ordre du savoir.
  • Problématiser : le nerf de cette entrée est le mot « artificielle » que le programme accole à la perspective. Faites-en une question — une représentation réglée nous rapproche-t-elle du monde ou de la règle ? — et vous tenez un plan.
  • Nuancer : ne laissez jamais entendre que la fiction serait le contraire du savoir. Le programme range l'imagination parmi les moyens du « développement des savoirs » ; montrez sur un cas précis ce qu'un déplacement d'échelle fait voir qu'aucune description directe ne montrait.
  • Mettre en perspective : reliez un objet de science et un objet d'art travaillés par la même exigence — l'atlas d'Ortelius et le tableau en perspective partagent une géométrie, une échelle et un point de vue unique. Ce genre de rapprochement est exactement ce que la coopération des deux disciplines attend de vous.

Erreurs fréquentes

  • Opposer « décrire » (le vrai) et « imaginer » (le faux). Forme correcte : le programme met l'imagination et la fiction du côté des savoirs, et l'inventaire du côté des constructions. Utopia, Micromégas ou la Nouvelle Atlantide sont des instruments d'analyse, pas des évasions.
  • Prendre la perspective pour un progrès vers le réalisme, comme si les peintres avaient enfin appris à voir. Forme correcte : c'est une construction géométrique conventionnelle — le programme dit « perspective ARTIFICIELLE » — qui suppose un œil unique et immobile ; elle ne copie pas la vision, elle la simule selon une règle.
  • Traiter l'utopie comme un rêve d'évasion ou un projet politique à réaliser. Forme correcte : le mot forgé par More signifie « en aucun lieu », et l'île fonctionne comme un miroir : c'est l'Angleterre de 1516 qu'on lit dans sa description. L'utopie est un dispositif critique.
  • Écrire « mimèsis » ou « imitation » sans dire ce qui est imité. Forme correcte : distinguez l'imitation de la nature (hériter d'Aristote : représenter des actions vraisemblables) et l'imitation des Anciens (prendre les auteurs antiques pour modèles, comme le demande Du Bellay en 1549). L'écart entre les deux est le débat lui-même.
  • Réduire l'imprimerie à une invention technique datée du XVe siècle et passer à autre chose. Forme correcte : le programme nomme trois volets — « ses modes d'illustration, d'organisation et de diffusion ». C'est la page organisée, l'image reproductible et le lecteur lointain qui changent le savoir, pas la presse en elle-même.

§ 03

Révision active

Sujet d'essai : « L'imagination éloigne-t-elle du réel ? » Rédigez seulement la première partie — la thèse la plus immédiate et l'objection qu'elle appelle. Vous prendrez appui sur deux objets de la période empruntés à deux chantiers différents : d'un côté une fiction de monde possible (une île, un voyage dans la Lune, un conte), de l'autre un instrument de description (une carte, une planche d'histoire naturelle, un article de dictionnaire).

S’entraîner sur des exercices associés50 questions sur ce thème→

Rappel actif

Rappelle-toi les points clés — puis révèle.

Sources : Diderot, article « ENCYCLOPÉDIE », Encyclopédie, 1re édition, tome V (1755) (Wikisource) · Programme d'enseignement de spécialité humanités, littérature et philosophie, classe de première (texte officiel) (Éduscol — ministère de l’Éducation nationale)

§ 04
§ 04

L'homme et l'animal : une frontière remise en question#

~11 min de lecture●●○StandardBOHLP-1re-S2-Les représentations du monde-§L'homme et l'animal

Points clés

Le programme énonce lui-même le principe de cette entrée : « La relation à l'animal constitue un révélateur de la place que l'homme s'attribue dans la nature et dans le monde. » Parler des bêtes n'est donc jamais un détour : c'est la façon la plus économique de faire dire à un texte ce qu'il pense de l'homme. Et la période de référence est précisément celle où la frontière bouge — « De Montaigne à Buffon, cette séparation apparaît plus fragile ou discutable », écrit le programme, qui range au centre du dossier « l'importance de la querelle sur l'animal-machine ».
Le premier coup vient de Montaigne, et il porte sur l'orgueil. Dans l'« Apologie de Raimond Sebond » (Essais, II, 12), il reproche à l'homme de se trier lui-même et de se séparer « de la presse des autres creatures », puis de distribuer aux animaux « telle portion de facultez et de forces, que bon luy semble ». L'argument est d'abord épistémologique, ce qu'on oublie souvent : « par quelle comparaison d'eux à nous conclud il la bestise qu'il leur attribue ? » Nous jugeons les bêtes sans avoir accès à leurs « branles internes et secrets ». D'où la phrase la plus citée du chapitre, qui est une expérience de renversement : « Quand je me jouë à ma chatte, qui sçait, si elle passe son temps de moy plus que je ne fay d'elle ? »
Descartes bâtit la position inverse, et il faut l'exposer comme un ARGUMENT (voir Fig. 7). Dans la cinquième partie du Discours de la méthode (1637), il imagine des automates : une machine ayant les organes d'un singe serait indiscernable de l'animal, tandis qu'une machine à notre ressemblance se trahirait par « deux moyens très certains ». Le premier est le langage : non pas proférer des paroles — une machine le peut — mais les « arrange[r] diversement pour répondre au sens de tout ce qui se dira en sa présence ». Le second est l'universalité de la conduite : les organes exigent « quelque particulière disposition pour chaque action particulière », alors que « la raison est un instrument universel qui peut servir en toutes sortes de rencontres ». Puis vient le transfert décisif : « par ces deux mêmes moyens, on peut aussi connoître la différence qui est entre les hommes et les bêtes ».

La querelle de l'animal-machine : deux chaînes d'arguments

La querelle de l'animal-machineGraphe, Où passe la frontière ? → Descartes : l'animal-machine, Où passe la frontière ? → Montaigne : notre présomption, Descartes : l'animal-machine → Le langage à propos, Le langage à propos → Un usage libre du vivant, Montaigne : notre présomption → Sentir, souffrir, se souvenir, Sentir, souffrir, se souvenir → Des devoirs envers les bêtesOù passe lafrontière ?Descartes :l'animal-machineMontaigne :notreprésomptionLe langage àproposSentir,souffrir, sesouvenirUn usage libredu vivantDes devoirsenvers les bêtes
Fig. 7Deux réponses à une même question, chacune suivie jusqu'à sa conséquence pratique. Le nœud mis en valeur est le critère décisif de Descartes : non pas parler, mais combiner des signes à propos.
Fig. 7 ↓
Il faut mesurer exactement ce que cette thèse nie. Elle nie la pensée et le langage au sens fort, non la sensation en général ; elle est métaphysique avant d'être morale ; et elle a une conséquence pratique que ses adversaires lui reprochent immédiatement — si la bête est un pur mécanisme, l'usage qu'on en fait ne pose aucune question. Malebranche, dans La Recherche de la vérité (1674-1678), pousse la conséquence jusqu'au bout. La querelle est alors ouverte, et elle est bruyante : La Fontaine lui consacre un texte entier, le « Discours à Madame de la Sablière » qui clôt le livre IX des Fables (1679), où il oppose aux « animaux-machines » des conduites — le cerf qui brouille sa piste, la perdrix qui feint d'être blessée — qu'un mécanisme n'explique pas.
Les questions de l'intelligence animale et de la communication entre animaux sont, dit le programme, « abondamment débattues ». Le fabuliste et le naturaliste y travaillent avec des moyens opposés et un objet commun. La Fontaine prête aux bêtes la parole et les passions pour peindre les hommes, et la fable devient un instrument d'analyse morale d'autant plus libre qu'il est indirect. Buffon, dans l'Histoire naturelle dont les volumes paraissent à partir de 1749, décrit les espèces avec une précision et un style neufs, mais refuse à l'animal la pensée : il explique ses conduites par la sensation et l'habitude. Ni l'un ni l'autre ne cède sur les faits ; ils divergent sur ce que les faits prouvent.
L'exercice attendu consiste à trier ressemblances, analogies et dissemblances (voir Fig. 8), ce que le programme demande explicitement : elles sont « méticuleusement explorées, par le fabuliste comme par le naturaliste ». Ce qui est mis en commun au fil de la période — sentir, souffrir, se souvenir, apprendre — ne cesse de s'élargir. Ce qui reste réservé à l'homme se resserre autour d'un point : non pas l'émission de sons mais la combinaison réglée des signes, non pas l'adresse mais la conduite qui s'adapte à des situations imprévues. Savoir dire OÙ passe précisément la ligne, dans un texte donné, vaut mieux que de savoir qu'elle a bougé.

Ce que la période met en commun, ce qu’elle réserve

Ce que la période met en communDiagramme de Venn avec 2 ensembles, L'homme, La bêteL'hommeLa bêtela paroleDescartesl'instinctla machinesentirMontaigne
Fig. 8La zone commune ne cesse de s'élargir au fil de la période, et la part réservée de se resserrer. L'exercice consiste à dire, texte en main, où passe exactement la ligne.
Fig. 8 ↓
Le programme autorise enfin le lien avec « certaines questions vives d'aujourd'hui : l'exploitation animale, les droits des animaux, les cultures animales ». Faites-le, mais dans ce sens-là : partez du texte du XVIIe ou du XVIIIe siècle et montrez quel problème il a légué, plutôt que de projeter nos catégories sur lui. La question posée par la période n'est pas « avons-nous des devoirs envers les bêtes ? » mais « qu'est-ce que penser, et qu'est-ce que parler ? » — et c'est parce qu'elle est d'abord une question de connaissance qu'elle devient ensuite une question morale.

Vocabulaire

→ Cartes
  • animal-machineThèse cartésienne selon laquelle les bêtes, privées de pensée et de langage, agissent par le seul mécanisme de leurs organes, comme des automates naturels.
  • anthropocentrismeConception qui place l'homme au centre et au sommet de la nature, et qui traite le reste du vivant comme un objet ordonné à ses fins.
  • instinctDisposition innée qui règle la conduite d'un animal sans apprentissage ni délibération ; notion invoquée pour expliquer des conduites complexes sans leur accorder la pensée.
  • histoire naturelleDiscipline qui décrit et classe les êtres vivants et les minéraux ; son grand monument français est l'Histoire naturelle de Buffon, publiée à partir de 1749.
  • présomptionChez Montaigne, l'orgueil par lequel l'homme se sépare des autres créatures et leur assigne d'autorité leurs facultés, sans avoir les moyens de les connaître.
Exemple corrigé

Interprétation philosophique : les deux épreuves de l'automate (Discours, V)

Descartes suppose des machines parfaitement imitatives. Si l'une avait « les organes et la figure extérieure d'un singe », nous n'aurions « aucun moyen » de la distinguer de l'animal ; si une autre avait « la ressemblance de nos corps », nous aurions « deux moyens très certains » de reconnaître qu'elle n'est pas un homme. Puis il ajoute : « par ces deux mêmes moyens, on peut aussi connoître la différence qui est entre les hommes et les bêtes. » Analysez la structure de cet argument et dites ce qu'il établit exactement.

  1. 01Repérer que la démonstration passe par un détour

    Descartes ne parle pas d'abord des bêtes mais d'automates fabriqués. Le détour n'est pas rhétorique : il permet de poser la question à l'état pur — quel comportement une pure mécanique ne peut-elle pas produire ? La réponse obtenue sur les machines sera ensuite appliquée aux animaux, ce qui est le moment décisif du texte.

  2. 02Isoler la première épreuve

    Le critère n'est pas l'émission de paroles. Descartes concède qu'une machine peut « profére[r] quelques unes à propos des actions corporelles » — qu'on la touche, elle crie. Ce qu'elle ne peut pas, c'est « les arrange[r] diversement pour répondre au sens de tout ce qui se dira en sa présence ». Le critère est donc la combinaison réglée et adaptée des signes, ce que Descartes accorde même « aux hommes les plus hébétés ».

  3. 03Isoler la seconde épreuve

    Les machines pourraient faire certaines choses « aussi bien ou peut-être mieux » que nous, mais « manqueroient infailliblement en quelques autres ». La raison en est structurelle : leurs organes ont besoin d'« une particulière disposition pour chaque action particulière », tandis que « la raison est un instrument universel qui peut servir en toutes sortes de rencontres ». Le critère est l'imprévu, non la performance.

  4. 04Nommer le transfert

    L'argument bascule en une phrase : ces deux mêmes moyens font aussi connaître « la différence qui est entre les hommes et les bêtes ». Ce transfert est le point que l'analyse doit rendre visible, car c'est lui qui transforme un raisonnement sur des automates en une thèse sur le vivant. Il suppose que la bête soit du même côté que la machine, ce que rien dans les deux épreuves n'a prouvé.

  5. 05Circonscrire ce qui est nié

    Le texte nie à la bête la pensée et le langage au sens fort, et cette négation est métaphysique : elle découle de la conception du corps comme mécanisme. Elle n'est pas une invitation à la cruauté et ne se discute pas sur ce terrain-là. Mais elle a une conséquence pratique immédiate, que les adversaires de Descartes lui opposeront : un mécanisme n'a pas d'intérêts.

  6. 06Situer l'objection recevable

    La bonne objection porte sur les épreuves elles-mêmes. La Fontaine, dans le « Discours à Madame de la Sablière » (Fables, IX, 1679), oppose des conduites animales qui s'adaptent à des situations neuves — le cerf qui brouille sa piste, la perdrix qui feint d'être blessée : exactement le second critère cartésien. Et Montaigne avait déjà contesté le préalable, en demandant par quelle comparaison nous prétendons connaître les « branles internes » des bêtes.

Résultat : L'argument ne repose pas sur une observation des animaux mais sur une expérience de pensée portant sur des machines, dont les conclusions sont ensuite transférées aux bêtes. Il établit deux critères précis — la combinaison des signes à propos, l'universalité de la conduite face à l'imprévu — et c'est sur eux, et sur le transfert qui les applique au vivant, que porte toute discussion sérieuse. L'interprétation doit donc restituer l'argument avant de le juger : c'est en montrant où il passe de la machine à la bête qu'on rend intelligible la querelle qu'il a ouverte pour un siècle.

Objectif Bac

  • Interpréter : quand un texte parle d'un animal, demandez immédiatement ce qu'il dit de l'homme. C'est la consigne de lecture que le programme donne lui-même en appelant la relation à l'animal un « révélateur » de la place que l'homme s'attribue.
  • Citer : tenez en réserve deux formules opposées et courtes — « la raison est un instrument universel » (Descartes, Discours, cinquième partie) et « Quand je me jouë à ma chatte… » (Montaigne, Essais, II, 12). Elles suffisent à ouvrir n'importe quel développement sur la frontière.
  • Problématiser : le sujet fécond n'est pas « l'animal pense-t-il ? » mais « à quelle condition pouvons-nous le savoir ? ». C'est la question de Montaigne, et elle transforme un débat d'opinions en un problème de connaissance.
  • Nuancer : exposez la thèse de l'animal-machine avant de la discuter, et exposez-la sous sa forme forte. Une objection qui porte sur une caricature ne vaut rien ; une objection qui porte sur les deux épreuves cartésiennes, comme celle de La Fontaine, vaut une copie.
  • Mettre en perspective : montrez que le fabuliste et le naturaliste examinent le même objet avec des instruments opposés. Rapprocher une fable de 1679 et une page de Buffon de 1749 est exactement le geste interdisciplinaire que l'épreuve valorise.

Erreurs fréquentes

  • Écrire que Descartes soutient que les animaux ne souffrent pas parce qu'il serait cruel. Forme correcte : sa thèse porte sur la pensée et le langage, et elle s'appuie sur deux critères précis dans la cinquième partie du Discours. Exposez l'argument ; on ne réfute pas une position en lui prêtant un mobile.
  • Prendre les animaux parlants de La Fontaine pour une thèse sur l'intelligence animale. Forme correcte : dans les fables, l'animal parlant est une convention de genre au service d'une peinture des hommes. La thèse explicite, elle, se trouve dans le « Discours à Madame de la Sablière » (Fables, IX, 1679), où La Fontaine discute nommément l'animal-machine.
  • Faire de Buffon un précurseur de l'évolution ou un défenseur de l'intelligence animale. Forme correcte : Buffon décrit méthodiquement les espèces et renouvelle le style de l'histoire naturelle, mais il refuse à l'animal la pensée et rend compte de ses conduites par la sensation et l'habitude.
  • Plaquer sur les textes le vocabulaire contemporain — « spécisme », « bien-être animal », « biodiversité ». Forme correcte : le programme autorise le lien avec les questions vives d'aujourd'hui, mais dans le sens du passé vers le présent ; nommez le problème légué, pas la catégorie que ces auteurs n'avaient pas.
  • Traiter la question comme purement morale et sauter l'examen des critères. Forme correcte : avant de demander ce que nous devons aux bêtes, la période demande ce que penser et parler veulent dire. Une copie qui commence par les devoirs saute l'étape sur laquelle tout le reste repose.

§ 04

Révision active

Sujet d'essai : « Connaître les autres espèces, est-ce mieux connaître l'homme ? » Rédigez l'introduction complète et le plan en trois temps. Vous vous appuierez sur au moins un texte de la période et vous prendrez soin de distinguer, dans votre problématique, ce qui relève de la connaissance et ce qui relève du devoir.

S’entraîner sur des exercices associés50 questions sur ce thème→

Rappel actif

Rappelle-toi les points clés — puis révèle.

Sources : Descartes, Discours de la méthode, cinquième partie (édition Victor Cousin, 1824) (Wikisource) · Montaigne, Essais, II, 12, « Apologie de Raimond Sebond » (exemplaire de Bordeaux, 1595) (Wikisource)

§ 05
§ 05

Repères : œuvres, auteurs et dates, de la Renaissance aux Lumières#

~10 min de lecture●●○StandardBOHLP-1re-S2-Les représentations du monde

Points clés

Une précaution d'abord, parce qu'elle décide de l'usage de cette fiche : la liste d'œuvres qui accompagne le programme n'est PAS un programme d'œuvres obligatoire. Le texte officiel le dit lui-même — cette bibliographie « est fournie à titre d'illustration et ne prédétermine en aucun cas le choix des textes proposés dans le cadre des épreuves du baccalauréat », et ses listes « constituent des suggestions et n'ont aucun caractère prescriptif ». Vous n'avez donc rien à apprendre par cœur ; vous avez à disposer d'un petit nombre de repères sûrs, datés, et reliés à une notion (voir Fig. 9).

Six jalons du répertoire, dans les trois temps de la période

Six jalons du répertoireFrise chronologique de 1490 à 1780, 1516: More · Utopia, 1552: Las Casas · Destruction, 1580: Montaigne · Essais, 1637: Descartes · Discours, 1721: Montesquieu · Persanes, 1751: Diderot · Encyclopédie, 1490–1600: Renaissance, 1600–1700: Âge classique, 1700–1780: Lumières14901780annéeRenaissanceÂge classiqueLumières1516More · Utopia1552Las Casas ·Destruction1580Montaigne ·Essais1637Descartes ·Discours1721Montesquieu ·Persanes1751Diderot ·Encyclopédie
Fig. 9Les trois bandes reprennent le découpage du programme lui-même : Renaissance, Âge classique, Lumières. Le jalon marqué est celui dont ce thème ne peut se passer.
Fig. 9 ↓
Le XVIe siècle est celui de la rencontre et du doute. Thomas More invente le genre et le mot avec Utopia (1516). Las Casas publie la Brève relation de la destruction des Indes (1552), André Thévet Les Singularitez de la France antarctique (1557), Jean de Léry l'Histoire d'un voyage faict en la terre du Brésil (1578) : trois manières de rapporter le Nouveau Monde, du réquisitoire à l'observation. Ambroise Paré donne en 1573 Des monstres et prodiges. Giordano Bruno ouvre l'univers en 1584. Et Montaigne domine l'ensemble : les deux premiers livres des Essais paraissent en 1580, le troisième en 1588, avec « Des cannibales » (I, 31), l'« Apologie de Raimond Sebond » (II, 12) et « Des coches » (III, 6).
Le XVIIe siècle, ou l'Âge classique, est celui des systèmes et des querelles. Francis Bacon place son programme scientifique dans une fiction, La Nouvelle Atlantide (1627). Galilée défend l'héliocentrisme dans le Dialogue sur les deux grands systèmes du monde (1632). Descartes publie le Discours de la méthode (1637), dont la cinquième partie porte l'animal-machine et la sixième la formule sur la maîtrise de la nature. Cyrano de Bergerac fait voyager son narrateur dans la Lune. La Fontaine donne les Fables à partir de 1668, La Bruyère Les Caractères à partir de 1688, et Fontenelle met la pluralité des mondes à la portée des salons en 1686.
Le XVIIIe siècle est celui de la critique et de l'inventaire. Defoe donne Robinson Crusoé (1719), Montesquieu les Lettres persanes (1721), Marivaux L'Île des esclaves (1725). La Mettrie publie L'Homme-machine (1748) et pousse le mécanisme jusqu'à l'homme. Buffon commence l'Histoire naturelle en 1749. Voltaire déploie tout son registre : Micromégas (1752), l'Essai sur les mœurs (1756), Candide (1759), L'Ingénu (1767). Diderot et d'Alembert lancent l'Encyclopédie en 1751, et Diderot écrit en 1772 le Supplément au voyage de Bougainville. Louis-Sébastien Mercier déplace l'utopie dans le futur avec L'An 2440 (1771).
Plutôt qu'un tableau par siècle, retenez trois FAMILLES de textes, car un correcteur reconnaît immédiatement un candidat qui range au lieu d'énumérer. Les récits de la rencontre : Las Casas, Léry, Thévet, et leurs héritiers fictifs. Les inventaires et les images du monde : atlas, histoire naturelle, planches, Encyclopédie. Les fictions de mondes possibles : More, Bacon, Cyrano, Swift, Voltaire, Mercier. La même œuvre peut appartenir à deux familles — c'est un signe qu'elle est intéressante, pas une objection.
Un repère ne sert que s'il est manœuvrable, et cela suppose quatre informations et pas une de plus : une date sûre, un genre, ce que l'œuvre représente du monde, et la notion qu'elle permet d'illustrer. « Montesquieu, Lettres persanes, 1721, roman épistolaire, la France vue par deux Persans imaginaires, décentrement et critique sociale » est un repère utilisable. « Montesquieu, XVIIIe siècle, les Lumières » n'en est pas un. Méfiez-vous aussi des dates flottantes : préférez une œuvre dont vous tenez la date à une œuvre prestigieuse dont vous l'ignorez, et écrivez « vers » quand vous n'êtes pas sûr.
Enfin, sachez ce qui n'appartient PAS à ce thème. La période de référence s'arrête au XVIIIe siècle : mobiliser Hugo, Baudelaire ou Camus comme repère central des représentations du monde est hors champ — ces auteurs relèvent des objets d'étude de terminale. Rien n'interdit une ouverture finale vers le présent, à condition qu'elle soit brève, annoncée comme telle, et qu'elle ne remplace pas l'ancrage dans la période.

Vocabulaire

→ Cartes
  • Âge classiqueLe XVIIe siècle français, période intermédiaire nommée par le programme entre la Renaissance et les Lumières, marquée par la recherche d'un ordre dans les arts comme dans les savoirs.
  • humanismeMouvement de la Renaissance qui redécouvre les textes antiques et place la formation de l'homme par les lettres au centre de la culture.
  • LumièresMouvement européen du XVIIIe siècle qui soumet croyances et institutions à l'examen de la raison et fait de la diffusion des connaissances un instrument d'émancipation.
  • roman épistolaireRoman composé de lettres échangées entre les personnages ; forme privilégiée du regard étranger, comme dans les Lettres persanes de 1721.
  • répertoireTerme du programme désignant l'ensemble des types de textes où les professeurs puisent : mémoires sur les conquêtes, récits de voyages, fictions d'îles, traités sur les mœurs, essais de critique sociale et politique.
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Exemple corrigé

Mise en perspective : du voyageur réel à l’étranger de fiction

Jean de Léry publie en 1578 l'Histoire d'un voyage faict en la terre du Brésil : un protestant français raconte ce qu'il a vu chez les Tupinamba. Montesquieu publie en 1721 les Lettres persanes : deux Persans imaginaires écrivent d'Europe ce qu'ils y observent. Ces deux livres n'ont ni le même siècle, ni le même genre, ni le même objet apparent. Montrez qu'ils accomplissent pourtant la même opération, et dites ce que le passage de l'un à l'autre a modifié.

  1. 01Nommer l'opération commune

    Les deux livres font voir une société par un regard qui ne lui appartient pas. C'est l'opération de décentrement : ce qui allait de soi devient visible parce qu'il est décrit par quelqu'un pour qui cela ne va pas de soi. Repérer cette identité de fonction avant toute différence est ce qui distingue une mise en perspective d'un rapprochement thématique.

  2. 02Marquer l'écart de dispositif

    Léry rapporte ce qu'il a vu et tire son autorité du témoignage : il a vécu dix mois au Brésil et le rappelle. Montesquieu invente ses observateurs de toutes pièces et tire son autorité de la fiction, c'est-à-dire de la liberté qu'elle lui donne. Le premier est exposé au démenti des faits ; le second ne l'est pas, et il peut donc aller plus loin.

  3. 03Mesurer le déplacement de la cible

    Chez Léry, l'objet reste le Brésil, même si l'Europe est jugée en chemin — la comparaison avec la famine du siège de Sancerre est une flèche décochée en passant. Chez Montesquieu, l'objet EST la France : le Persan n'est plus un peuple à décrire mais un instrument d'optique braqué sur nous. Le décentrement, d'effet secondaire, est devenu la fin du livre.

  4. 04Dater le gain et le prix

    Le gain est une liberté critique : le programme range en effet dans le répertoire de la période des « essais de critique sociale et politique », et la fiction du regard étranger en est le véhicule le plus efficace. Le prix est que l'autre cesse d'être étudié pour lui-même : les Persans de Montesquieu nous apprennent peu sur la Perse. On passe d'un savoir sur autrui à un usage d'autrui.

  5. 05Formuler la conclusion de perspective

    Entre 1578 et 1721, l'Europe a intériorisé le geste qu'elle avait d'abord subi : elle n'a plus besoin d'un voyage réel pour se voir de l'extérieur, elle s'en fabrique un. La rencontre est devenue une méthode. C'est cette phrase, et non l'énumération des ressemblances, qui constitue la mise en perspective attendue.

Résultat : Les deux œuvres exécutent la même opération — rendre visible une société par un regard qui lui est étranger — mais elles la placent différemment. Chez Léry le décentrement est un effet du voyage ; chez Montesquieu il en est le procédé, et la fiction lui donne une liberté que le témoignage n'avait pas. Le passage de l'un à l'autre marque donc le moment où l'altérité, d'abord rencontrée, devient un instrument de critique interne — et c'est cela qu'une mise en perspective doit dire, en une phrase qui vaut mieux que dix ressemblances relevées.

Objectif Bac

  • Mettre en perspective : entraînez-vous à relier deux œuvres de siècles différents par une même opération, et non par un thème commun. « Toutes deux parlent du voyage » ne vaut rien ; « toutes deux font juger l'Europe par un regard qui ne lui appartient pas » est une mise en perspective.
  • Citer : pour chaque siècle, tenez un repère dont vous connaissez la date, le genre et une phrase. Trois repères solides valent mieux que quinze titres, et ils suffisent à ancrer n'importe quel développement.
  • Nuancer : rappelez, si l'occasion se présente, que la bibliographie du programme est indicative et sans caractère prescriptif. Cela vous autorise à travailler sur des textes que vous connaissez vraiment plutôt que sur ceux que vous croyez attendus.
  • Distinguer : rangez vos repères en familles — récits de la rencontre, inventaires du monde, fictions de mondes possibles — et dites à quelle famille appartient l'œuvre que vous mobilisez. Le classement montre que vous avez une carte, pas une liste.
  • Problématiser : servez-vous d'un écart de date comme d'un problème. Qu'est-ce qui, entre le récit de voyage de 1578 et le roman épistolaire de 1721, a changé dans la manière de faire voir sa propre société ? La chronologie devient alors un argument.

Erreurs fréquentes

  • Aligner des noms sans les situer : « Montaigne, Descartes, Voltaire » sans date, sans genre et sans lien. Forme correcte : la capacité évaluée est la mise en perspective argumentée ; un nom ne compte que porté par une date sûre et par la notion qu'il éclaire.
  • Présenter la bibliographie du programme comme la liste des œuvres au programme. Forme correcte : elle est explicitement indicative et « n'a aucun caractère prescriptif ». Le corpus de l'épreuve n'en dépend pas.
  • Confondre la date de rédaction et la date de publication. Forme correcte : plusieurs textes majeurs de la période ont circulé longtemps après leur écriture — le Supplément au voyage de Bougainville est écrit en 1772 mais publié bien plus tard, et Le Monde de Descartes n'a paru qu'après sa mort. Écrivez « écrit en » ou « publié en », jamais un chiffre nu dont vous ignorez le statut.
  • Mobiliser une référence du XIXe ou du XXe siècle comme repère central du thème. Forme correcte : la période de référence va de la Renaissance aux Lumières ; une ouverture contemporaine est possible en conclusion, brève et annoncée, mais elle ne peut porter la démonstration.
  • Attribuer une œuvre au mauvais genre parce que son sujet ressemble à un autre. Forme correcte : Micromégas est un conte philosophique et non un récit de voyage réel ; les Lettres persanes sont un roman épistolaire et non des lettres authentiques. Le genre commande la lecture, et se tromper de genre fait manquer l'ironie.

§ 05

Révision active

Constituez votre propre jeu de repères : choisissez trois œuvres, une par siècle, et rédigez pour chacune une fiche de quatre lignes exactement — date sûre, genre, ce que l'œuvre représente du monde, notion du thème qu'elle permet d'illustrer. Terminez par une phrase unique qui OPPOSE deux de vos trois fiches sur un point précis.

S’entraîner sur des exercices associés50 questions sur ce thème→

Rappel actif

Rappelle-toi les points clés — puis révèle.

Sources : Programme d'enseignement de spécialité humanités, littérature et philosophie, classe de première (texte officiel) (Éduscol — ministère de l’Éducation nationale) · Voltaire, Micromégas, histoire philosophique (1752), Œuvres complètes, Garnier, 1877 (Wikisource)

§ 06
§ 06

Méthode : l'interprétation et l'essai, tels que l'épreuve les demande#

~10 min de lecture●●●ApprofondissementBOHLP-1re-S2-Les représentations du monde

Points clés

Commencez par savoir ce qu'on vous donnera, car plusieurs idées fausses circulent sur cette épreuve (voir Fig. 10). L'écrit dure quatre heures, il compte pour un coefficient 16, et il repose sur UN SEUL texte : « une épreuve écrite composée de deux questions portant sur un texte relatif à l'un des thèmes du programme ». La première question est une interprétation, la seconde un essai. Chacune est notée sur 10, et « la somme des deux notes constitue la note globale unique de l'épreuve ». Les deux réponses se rendent « sur deux copies distinctes » et font l'objet de « corrections distinctes, l'une par un professeur de lettres, l'autre par un professeur de philosophie ».

Ce que le sujet donne, et comment il est noté

Ce que le sujet donne, et comment il est notéGraphe, Un seul texte → Interprétation · sur 10, Un seul texte → Essai · sur 10, Interprétation · sur 10 → Deux copies distinctes, Essai · sur 10 → Deux copies distinctes, Deux copies distinctes → Une note sur 20Un seul texteInterprétation ·sur 10Essai · sur 10Deux copiesdistinctesUne note sur 20
Fig. 10Trois erreurs fréquentes tombent devant ce schéma : il n'y a pas deux textes, les questions ne sont pas notées sur 20, et les deux réponses ne vont pas sur la même copie.
Fig. 10 ↓
Point capital, et régulièrement mal enseigné : l'orientation disciplinaire des deux exercices n'est PAS figée. Le texte officiel est net — « chacun de ces deux exercices relève tantôt d'une approche philosophique, tantôt d'une approche littéraire, selon ce qu'indique explicitement l'intitulé du sujet ». Vous pouvez donc trouver une « interprétation philosophique » suivie d'un « essai littéraire » aussi bien que l'inverse. La première minute de l'épreuve consiste à lire ces deux intitulés et à en tirer la conséquence, car ils décident du type d'attente : compréhension d'un enjeu majeur du texte d'un côté, « réponse étayée à une question soulevée par le texte » de l'autre.
Quelle place occupe ce thème de première dans cette épreuve ? Une place réelle mais bornée, et il vaut mieux le savoir. L'épreuve « porte sur le programme de l'enseignement de spécialité de la classe de terminale en vigueur » ; quant aux notions de première non approfondies en terminale, elles « doivent être connues et mobilisables », mais « ne peuvent cependant pas constituer un ressort essentiel du sujet ». Deux idées fausses tombent avec cette formulation : il n'existe plus de programme limitatif d'œuvres depuis la note de service du 26 septembre 2023, et aucun tirage au sort national ne désigne le semestre du sujet — les sujets réels des dernières sessions relèvent des deux semestres de terminale, à quelques jours d'intervalle.
L'interprétation part TOUJOURS du texte, et sa faute caractéristique est de le quitter trop vite. La chaîne à tenir est procédé, effet, sens : nommez ce qui est repérable dans la lettre du texte — une construction de phrase, un choix de mot, une énonciation, une composition —, dites ce que cela produit sur celui qui lit, puis seulement ce que le texte soutient par là. Un relevé de figures n'est pas une interprétation, et une paraphrase non plus. Ce que le programme demande d'exposer, c'est « la compréhension et l'analyse d'un enjeu majeur du texte » : il faut donc choisir un enjeu, pas tout dire.
L'essai se construit sur une PROBLÉMATIQUE, c'est-à-dire sur une tension formulée, et son mouvement compte autant que son contenu (voir Fig. 11). Trois temps suffisent : la réponse qui s'impose d'abord et les raisons qui la rendent forte ; ce qui la met en difficulté, tiré du texte ou d'un cas précis ; la position qui tient compte des deux et qui n'est pas un compromis mou mais un déplacement du problème. Chaque partie se nourrit d'exemples situés — un texte, une date, une notion utilisée pour trancher. Un essai qui empile des avis sans les faire s'affronter n'argumente pas : il juxtapose.

L'essai : un mouvement, non un catalogue

L'essai : un mouvementArbre de probabilité, 3 chemins, Données: La réponse qui s'impose d'abord; Ce qui la met en difficulté; La position qui tient les deuxUne question du texteLa réponse qui s'impose d'abordCe qui la met en difficultéLa position qui tient les deux
Fig. 11Le troisième temps n'est pas une moyenne des deux premiers : il déplace la question. C'est lui qui sépare une copie qui pense d'une copie qui range.
Fig. 11 ↓
Ce thème, précisément, arme les deux exercices. Il fournit des notions manœuvrables — altérité, ethnocentrisme et relativisme, nature et culture, mimèsis, anthropocentrisme — dont chacune sert à trancher un cas plutôt qu'à orner une introduction. Il fournit des textes qui se prêtent à l'interprétation parce qu'ils travaillent visiblement leur langue : le détour antique de Montaigne, l'oxymore de « mechaniques victoires », l'expérience de pensée de Descartes, l'étymologie mise en tête par Diderot. Et il fournit des couples d'auteurs à confronter, ce qui est la matière première de tout essai réussi.
Reste l'exigence qui vaut pour les deux exercices : la nuance, entendue non comme prudence mais comme précision. Elle consiste à dire à quelle condition une thèse tient. « Il faut tout relativiser » et « notre culture est supérieure » sont deux façons de ne pas penser ; « comprendre une coutume selon ses raisons est la condition d'un jugement qui vaille, non son abandon » est une position. Vérifiez, avant de rendre, que chacune de vos parties contient au moins une phrase de cette forme — c'est le meilleur contrôle qu'on puisse faire en trois minutes.

Vocabulaire

→ Cartes
  • interprétationPremier exercice de l'épreuve : un développement écrit qui expose la compréhension et l'analyse d'un enjeu majeur du texte, dans une orientation littéraire ou philosophique annoncée par l'intitulé.
  • essaiSecond exercice de l'épreuve : une réponse étayée à une question soulevée par le texte, littéraire ou philosophique selon l'intitulé du sujet.
  • problématiqueFormulation explicite de la tension qu'un sujet recèle, sous forme d'une question dont plusieurs réponses sont défendables ; elle commande le plan et le distingue d'un simple découpage thématique.
  • plan dialectiqueProgression en trois temps où la thèse initiale est mise en difficulté par une objection, puis reprise dans une position qui déplace le problème au lieu de le trancher.
  • procédéFait de langue repérable dans la lettre du texte — construction, choix de mot, énonciation, composition — dont l'analyse ne vaut que si elle en dégage l'effet puis le sens.
Exemple corrigé

Essai : problématiser « Représenter le monde, est-ce le connaître ? »

Rédigez l'introduction complète d'un essai sur le sujet « Représenter le monde, est-ce le connaître ? », puis indiquez en trois phrases ce que contiendra chaque partie. Vous prendrez appui sur la période de la Renaissance aux Lumières.

  1. 01Amener le sujet par un fait, non par une généralité

    Ouvrez sur un objet précis de la période : lorsque Ortelius réunit en 1570 des cartes de format homogène, l'Europe croit tenir le monde dans un volume. L'entrée en matière doit installer d'emblée l'idée que représenter est une opération technique et datée, et non une évidence intemporelle.

  2. 02Dégager la tension que le sujet recèle

    Deux exigences s'opposent. D'un côté, sans figure, sans carte, sans description, il n'y a pas de savoir communicable : représenter est la condition de connaître. De l'autre, toute représentation choisit une échelle, un point de vue, un ordre — la perspective suppose un œil unique, l'Encyclopédie un alphabet — et ce choix retranche autant qu'il montre.

  3. 03Formuler la problématique

    La question devient : représenter donne-t-il accès au monde, ou seulement à la règle selon laquelle on l'a construit ? Formulée ainsi, elle appelle des réponses différentes et non une simple alternative, ce qui est exactement le critère d'une problématique utilisable.

  4. 04Annoncer les trois temps

    Premier temps : sans représentation il n'y a pas de connaissance transmissible — la planche de Vésale, la carte, l'article de dictionnaire rendent le savoir public et vérifiable. Deuxième temps : toute représentation est réglée et située, donc partielle — le mot « artificielle » accolé à la perspective l'avoue. Troisième temps : c'est parce qu'elle est construite qu'elle est corrigible, et la connaissance progresse par la critique de ses propres formes, non par leur abandon.

  5. 05Prévoir un exemple par partie

    Réservez à chaque temps un exemple qui lui appartienne en propre : l'atlas d'Ortelius pour le premier, la perspective artificielle pour le deuxième, Micromégas pour le troisième — le géant de Voltaire montre, en changeant d'échelle, ce que notre échelle nous cachait. Un essai se juge à la précision de ces attributions autant qu'à son plan.

  6. 06Contrôler la faute la plus probable

    Le danger est ici l'essai-catalogue : trois paragraphes de références sur la représentation, sans que la question posée avance. Vérifiez qu'entre la fin de la première partie et la fin de la troisième, la réponse a CHANGÉ. Si les deux se résument de la même façon, le plan est thématique et non dialectique.

Résultat : L'introduction obtenue transforme un intitulé en problème : elle part d'un objet daté, oppose la nécessité de représenter à la partialité de toute représentation, et formule la question sous une forme qui admet plusieurs réponses. Le plan qui en découle progresse au lieu de ranger — la représentation comme condition du savoir, puis comme construction située, puis comme construction critiquable et donc perfectible. C'est ce mouvement, plus que la richesse des exemples, qui distingue un essai d'une dissertation de connaissances.

Objectif Bac

  • Lire l'intitulé avant le texte : repérez si l'on vous demande une interprétation littéraire ou philosophique, un essai littéraire ou philosophique. L'orientation change ce qu'on attend de vous, et elle n'est jamais devinable — elle est écrite.
  • Problématiser : transformez tout intitulé en tension explicite avant d'écrire une ligne. « La diversité des cultures interdit-elle de juger ? » n'est pas encore un problème ; le problème apparaît quand vous formulez les deux exigences qui s'opposent en vous.
  • Interpréter : tenez la chaîne procédé, effet, sens sur chaque analyse, sans jamais vous arrêter au premier maillon. Un correcteur repère instantanément une copie qui nomme des figures et une copie qui dit ce qu'elles font.
  • Citer : citez court et utilisez la citation. Une phrase de trois lignes recopiée puis commentée globalement rapporte moins qu'un groupe de trois mots dont vous montrez l'effet précis.
  • Nuancer : concluez chaque partie par une phrase qui dit à quelle condition ce que vous venez de soutenir est vrai. C'est la forme la plus économique de la nuance, et elle prépare mécaniquement la partie suivante.

Erreurs fréquentes

  • Croire que le sujet fournit deux textes, un par exercice. Forme correcte : il fournit UN texte, et les deux questions portent toutes deux sur lui. Traiter l'essai sans jamais revenir au texte revient à répondre à côté d'une question qu'il a soulevée.
  • Croire que chaque question est notée sur 20. Forme correcte : « chaque question est notée sur 10 » et la somme fait la note unique de l'épreuve. La conséquence est pratique : les deux développements doivent être « d'ampleur comparable », et sacrifier le second pour soigner le premier coûte la moitié de l'épreuve.
  • Tenir pour acquis que l'interprétation est littéraire et l'essai philosophique. Forme correcte : l'orientation de chacun est annoncée par l'intitulé du sujet et peut être inversée ; les deux exercices relèvent « tantôt d'une approche philosophique, tantôt d'une approche littéraire ».
  • Rédiger les deux réponses à la suite sur la même copie. Forme correcte : elles se présentent « sur deux copies distinctes avec les questions clairement identifiées », parce que deux correcteurs différents les lisent séparément. Une copie mal séparée est une copie qu'un des deux correcteurs ne verra pas entière.
  • Répéter qu'un programme limitatif d'œuvres encadre l'épreuve, ou qu'un semestre est tiré au sort au niveau national. Forme correcte : le programme limitatif de 2020 a été abrogé par la note de service du 26 septembre 2023, et les sujets des dernières sessions relèvent des deux semestres de terminale. Ces deux affirmations circulent encore dans des documents antérieurs à septembre 2023.

§ 06

Révision active

Prenez trois lignes d'un texte de ce thème que vous avez sous la main et écrivez exactement trois phrases : la première nomme un fait de langue repérable, la deuxième dit ce qu'il produit sur celui qui lit, la troisième dit ce que le texte soutient alors sur le monde qu'il représente. Recommencez ensuite avec un autre fait de langue du même passage, puis comparez : lequel des deux enjeux méritait d'être appelé majeur ?

S’entraîner sur des exercices associés50 questions sur ce thème→

Rappel actif

Rappelle-toi les points clés — puis révèle.

Sources : Définition consolidée de l'épreuve terminale de spécialité HLP (en vigueur à compter de la session 2024) (Éduscol — ministère de l’Éducation nationale) · Mémento du cadre réglementaire des évaluations au baccalauréat (septembre 2025) (Éduscol — ministère de l’Éducation nationale)

Vérifié · 06/2026 · Version complète via le réglage de profondeur — même endroit, mêmes ancres

Sommaire

Section -- / 06

    • 01Découvrir le monde : nouvelles terres, univers ouvert, autres hommes○
    • 02La pluralité des cultures : ethnocentrisme, relativisme, nature et culture◐
    • 03Décrire, figurer, imaginer : les puissances de la représentation◐
    • 04L'homme et l'animal : une frontière remise en question◐
    • 05Repères : œuvres, auteurs et dates, de la Renaissance aux Lumières◐
    • 06Méthode : l'interprétation et l'essai, tels que l'épreuve les demande●

0/6 Lues

Des fiches à l'entraînement

Les représentations du monde

Consolide ce thème avec des questions de la banque de questions.

~65
min
5
Compétences
50
questions
S'entraîner
Planifier une révision

Références et sources

Sources

Wikisource

  • Montaigne, Essais, I, 31, « Des cannibales » (exemplaire de Bordeaux, 1595)
  • Montaigne, Essais, III, 6, « Des coches » (exemplaire de Bordeaux, 1595)
  • Diderot, article « ENCYCLOPÉDIE », Encyclopédie, 1re édition, tome V (1755)
  • Descartes, Discours de la méthode, cinquième partie (édition Victor Cousin, 1824)
  • Montaigne, Essais, II, 12, « Apologie de Raimond Sebond » (exemplaire de Bordeaux, 1595)
  • Voltaire, Micromégas, histoire philosophique (1752), Œuvres complètes, Garnier, 1877

Éduscol — ministère de l’Éducation nationale

  • Programme d'enseignement de spécialité humanités, littérature et philosophie, classe de première (texte officiel)
  • Définition consolidée de l'épreuve terminale de spécialité HLP (en vigueur à compter de la session 2024)
  • Mémento du cadre réglementaire des évaluations au baccalauréat (septembre 2025)

Stanford Encyclopedia of Philosophy

  • Michel de Montaigne (notice de référence, en anglais)

Voir aussi

  • Les pouvoirs de la paroleLe semestre qui précède : les procédés du discours dont les récits de voyage usent aussi.
  • L'humain et ses limites« L'homme et l'animal » y trouve sa suite contemporaine : où passe la frontière de l'humain ?
  • Création, continuités et ruptures« Décrire, figurer, imaginer » devient la question de la création elle-même.

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Les pouvoirs de la parole

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Éducation, transmission et émancipation

EuraStudy·Fiches T·02·MMXXVI

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