EuraStudy
Fiches/HLP — Humanités, littérature et philosophie/Création, continuités et ruptures
FR · Bac

Création, continuités et ruptures

Premier chapitre de l’objet d’étude de terminale « L’Humanité en question » (semestre 2), dont la période de référence est la période contemporaine (XXe-XXIe siècles). Le programme lui assigne un objet double : « la conception même de l’activité créatrice » et « les relations entre art et société à travers les bouleversements intervenus depuis le début du XXe siècle ». On y suit quatre fils : ce que signifie créer une fois l’inspiration reconduite à l’inconscient et l’acte créateur au choix (Bergson, Freud, Breton, Duchamp) ; ce dont une rupture hérite (tradition, imitation, réécriture, métissage) ; les ruptures elles-mêmes, dans les arts (manifestes des avant-gardes), dans la pensée (phénoménologie, empirisme logique, courants marxistes) et dans les savoirs, d’où naît l’idée d’une crise de la rationalité ; enfin la question terminale du programme, celle des ruptures radicales et de l’ancien qui remplit les musées et les bibliothèques. Le thème est intégralement évaluable à l’épreuve écrite depuis la session 2024, et l’orientation disciplinaire des deux questions (interprétation, essai) n’y est jamais fixée d’avance.

4 sections·~52 min de lecture·5 compétences·Vérifié · 06/2026

T·0666 / 8
Profil d’examen
Capacité attendue (terminale, S2) — Analyser la conception de l’activité créatrice qu’un texte engage (œuvre reçue, œuvre construite, œuvre désignée) et la situer dans les bouleversements du XXe siècle.Capacité attendue (terminale, S2) — Interroger les relations entre art et société : manifestes esthétiques et politiques, reproductibilité technique, imaginaire d’anticipation.Capacité attendue (terminale, S2) — Mettre en relation les ruptures artistiques et les ruptures de la pensée et des savoirs (phénoménologie, empirisme logique, marxismes, sciences), jusqu’à l’idée d’une crise de la rationalité.Capacité attendue (terminale, S2) — Discuter l’existence de ruptures radicales et penser la persistance patrimoniale de l’ancien, en comparant, si la comparaison éclaire, avec des querelles plus anciennes.Capacité attendue (terminale, S2) — Conduire une interprétation (littéraire ou philosophique) et un essai (littéraire ou philosophique) problématisés à partir d’un seul texte, chacun noté sur 10.
Opérateurs :interpréter un textedégager un enjeu majeurproblématiseranalyserconfronter deux auteursdistinguer des notions voisinesciter et dater une œuvrenuancer une thèseargumenter

niveau de base

Assurez d’abord le socle du chapitre : les trois couples de notions (créer / fabriquer, tradition / rupture, originalité / nouveauté) et une dizaine d’œuvres du XXe siècle que vous savez dater au titre près — L’Évolution créatrice (1907), le Manifeste du futurisme (Le Figaro, 20 février 1909), Fontaine de Duchamp (1917), le Manifeste du surréalisme (1924), Mrs Dalloway (1925), Être et Temps (1927), La Cantatrice chauve (1950). Une référence sans date ni titre ne pèse rien dans une copie.

niveau approfondi

Pour viser l’excellence, tenez le paradoxe que le programme met en question : une rupture ne se lit que sur le fond qu’elle brise, et l’avant-garde d’hier remplit aujourd’hui le musée que son manifeste voulait démolir. Croisez les trois fronts que le programme réunit — les formes, la pensée, les savoirs — et sachez que les ruptures s’affrontent entre elles (Carnap prend Heidegger pour cible en 1932). Le même socle sert au Grand oral, où l’entrée fournit des questions déjà problématisées.

Profondeur

Profondeur de lecture : Approfondi

Texte

Taille du texte : Standard · Interligne : Compact

Toujours charger les médias : désactivé

Sommaire · 4 sections▾
  1. Création, continuités et ruptures
    • 01Créer au XXe siècle : invention, originalité, inspiration○
    • 02Tradition et imitation : l’héritage des formes et sa réinterprétation◐
    • 03Modernité et ruptures : avant-gardes, manifestes, crise de la rationalité●
    • 04Continuités et ruptures : y a-t-il des ruptures radicales ?●

4 sections · 20 points clés · 0 formule · 20 pièges signalés

§ 01
§ 01

Créer au XXe siècle : invention, originalité, inspiration#

~12 min de lecture●○○BaseBOHLP-Tle-S2-L’Humanité en question-§Création, continuités et ruptures

Points clés

Le programme assigne à ce chapitre un objet très précis : il « porte sur la conception même de l’activité créatrice et sur les relations entre art et société à travers les bouleversements intervenus depuis le début du XXe siècle ». La question n’est donc pas d’abord de savoir quelles œuvres le siècle a produites, mais ce qu’il a fait de l’idée de créer. En trente ans, l’inspiration change d’adresse, le travail change de statut, et le geste créateur finit par glisser de la main vers le choix.
Le siècle reçoit un modèle déjà constitué. D’un côté la mimèsis : depuis la Poétique d’Aristote, l’art représente une action, il ne décalque pas les choses. De l’autre le génie, que Kant fixe au paragraphe 46 de la Critique de la faculté de juger (1790) comme le talent naturel par lequel « la nature donne ses règles à l’art ». Deux propriétés y sont solidaires. Le génie est original, il ne copie aucun modèle ; il est exemplaire, son œuvre vaut elle-même comme règle pour ceux qui viennent après. Autrement dit, la rupture d’un créateur devient la tradition des autres. Retenez cette solidarité : elle est le nerf de toute l’entrée.
Bergson déplace la question le premier, dans L’Évolution créatrice (1907). Créer n’est pas recomposer des éléments donnés, c’est faire advenir de l’imprévisible. Le chapitre IV met en scène un peintre : les couleurs sont sur la palette, le modèle pose, nous connaissons la manière de l’artiste. Nous savons donc, « d’une connaissance abstraite », que le portrait ressemblera au modèle et au peintre. Et pourtant nous ne pouvons pas le prévoir, car « la solution concrète apporte avec elle cet imprévisible rien qui est le tout de l’œuvre d’art ». Ce rien coûte du temps, et le temps n’y est pas un délai : « Le temps d’invention ne fait qu’un ici avec l’invention même. » Prévoir l’œuvre, ce serait déjà la produire.
La même décennie sécularise l’inspiration. Avec L’Interprétation des rêves (1900), Freud installe au fond du sujet une instance qui parle sans lui ; il devient possible de soutenir que l’œuvre vient d’ailleurs sans invoquer les Muses. Breton en tire une méthode. Les Champs magnétiques, écrits avec Soupault en 1919 et publiés en 1920, sont le premier livre d’écriture automatique ; le Manifeste du surréalisme (1924) définit le surréalisme comme un automatisme psychique pur, une dictée de la pensée soustraite au contrôle de la raison et à toute préoccupation esthétique ou morale. Suivent Capitale de la douleur d’Éluard (1926), Qui je fus de Michaux (1927), Nadja de Breton (1928). L’inspiration n’a pas disparu du siècle : elle a changé de nom.
Un contre-courant soutient au même moment que créer, c’est construire. Dans « L’Esprit nouveau et les Poètes », conférence de 1917 publiée au Mercure de France le 1er décembre 1918, Apollinaire réclame pour les poètes les libertés qu’on accorde volontiers aux savants, et fait de la surprise, non du sentiment, le grand ressort du nouveau. Valéry traite le poème comme un problème d’exécution. Le manifeste lui-même est une manière de créer à l’envers : l’œuvre y est précédée de son programme, la doctrine ouvre la voie au poème. Alquié le montrera dans Philosophie du surréalisme (1955) : un mouvement voué à l’involontaire fut aussi une pensée organisée, avec ses revues, ses procès et ses exclusions.
Le déplacement le plus radical ne vient pourtant ni de l’inspiration ni du travail. En 1917, Duchamp soumet au Salon des Indépendants de New York un urinoir renversé, signé « R. Mutt » et intitulé Fontaine ; l’objet est écarté de la vue du public, l’original disparaît, et ce que les musées présentent aujourd’hui sont des répliques autorisées. Le ready-made loge l’acte créateur dans la désignation : ni fabriquer ni recevoir, mais choisir un objet ordinaire et le déplacer dans le lieu où l’on regarde. Trois réponses coexistent donc à la question de l’origine de l’œuvre (voir Fig. 1), et la troisième rend les deux premières discutables.

D’où vient l’œuvre ? Trois réponses du XXe siècle

D’où vient l’œuvre ? Trois réponses du XXe siècleArbre de probabilité, 6 chemins, Données: Elle est reçue → Les Muses : héritage antique; Elle est reçue → Inconscient : Breton, 1924; Elle est faite → Métier, construction : Valéry; Elle est faite → Durée du travail : Bergson, 1907; Elle est désignée → Ready-made : Duchamp, 1917; Elle est désignée → L’auteur en question : Foucault, 1969Elle est reçueElle est faiteElle est désignéeD’où vient l’œuvre ?Les Muses : héritage antiqueInconscient : Breton, 1924Métier, construction : ValéryDurée du travail : Bergson, 1907Ready-made : Duchamp, 1917L’auteur en question : Foucault, 1969
Fig. 1Trois réponses coexistantes à la question de l’origine de l’œuvre. La branche mise en valeur est celle qui déplace l’acte créateur de la main vers le choix, et rend les deux autres discutables.
Fig. 1 ↓
Reste l’autre moitié de la consigne, les relations entre art et société. Le programme rappelle que « les avancées techniques de toute nature, les nouveaux moyens de transport et de communication, le développement de la radio et du cinéma redessinent la physionomie du monde et transforment l’environnement culturel ». Benjamin en tire l’analyse la plus citée du siècle : dans « L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique », publié en français en 1936, il appelle aura l’ici et maintenant unique d’une œuvre attachée à un lieu et à un rite, et montre que la photographie et le cinéma la font décliner au profit d’une valeur d’exposition. La question n’est plus seulement qui crée, mais dans quel appareil et pour quel public.
Le siècle finit par retourner l’interrogation contre la notion même d’auteur. Barthes annonce en 1968 la mort de l’auteur ; Foucault, dans une conférence de 1969 que la bibliographie du programme retient, demande « Qu’est-ce qu’un auteur ? » et répond qu’un nom d’auteur n’est pas celui d’une personne mais une fonction, qui regroupe des textes, les classe et en limite le sens. Le siècle qui s’était ouvert en exaltant le créateur se referme en démontant la catégorie. Il y a là de quoi bâtir un essai entier : si l’œuvre excède celui qui la signe, en quel sens en est-il l’auteur ?

Vocabulaire

→ Cartes
  • CréationActe par lequel une œuvre inédite vient à l’existence ; se distingue de la fabrication, qui applique des règles connues pour obtenir un objet prévisible.
  • GénieChez Kant (1790), talent naturel par lequel la nature donne ses règles à l’art : l’artiste produit une œuvre à la fois originale et exemplaire, sans suivre de règle apprise.
  • Automatisme psychiqueMéthode définie par Breton en 1924 : écrire sous la dictée de la pensée, hors du contrôle de la raison et de toute préoccupation esthétique ou morale.
  • Ready-madeObjet manufacturé ordinaire qu’un artiste désigne comme œuvre ; l’acte créateur s’y déplace de la fabrication vers le choix et le changement de contexte.
  • AuraChez Benjamin, l’ici et maintenant unique d’une œuvre attachée à un lieu et à une tradition ; la reproduction technique la fait décliner au profit de la valeur d’exposition.
  • OriginalitéCaractère d’une œuvre qui n’imite aucun modèle ; à ne pas confondre avec la nouveauté, qui n’est qu’une position dans le temps.
La lecture charge du contenu depuis YouTube (Google).Ouvrir sur YouTube ↗
Exemple corrigé

Interprétation philosophique — Bergson et l’imprévisible de l’œuvre

Texte : Henri Bergson, L’Évolution créatrice (1907), chapitre IV. Le philosophe imagine la scène d’un atelier. Le peintre est devant sa toile, les couleurs sont sur la palette, le modèle pose, et nous connaissons la manière du peintre ; nous savons donc « d’une connaissance abstraite » que le portrait ressemblera au modèle et à l’artiste. Il ajoute pourtant que nous ne pouvons pas le prévoir, car « la solution concrète apporte avec elle cet imprévisible rien qui est le tout de l’œuvre d’art », et conclut : « Le temps d’invention ne fait qu’un ici avec l’invention même. » — Question d’interprétation philosophique, notée sur 10 : dégagez et analysez l’enjeu majeur de ce texte pour la conception de l’activité créatrice.

  1. 01Poser la scène et l’obstacle

    Bergson choisit délibérément le cas le plus favorable à la prévision. Tout est donné : le modèle, la palette, la manière du peintre. Si l’œuvre était la somme de ses conditions, un observateur suffisamment informé devrait pouvoir l’annoncer. L’expérience de pensée est donc une réfutation par le cas le plus faible, procédé philosophique qu’il faut nommer comme tel dans la copie.

  2. 02Nommer le paradoxe du « rien »

    La formule « cet imprévisible rien qui est le tout de l’œuvre d’art » est un oxymore calculé. Ce qui manque à la prévision ne pèse rien du côté des conditions matérielles — aucune couleur nouvelle, aucun modèle supplémentaire — et pourtant c’est ce reste sans poids qui fait l’œuvre. Bergson vise là ce que le vocabulaire ordinaire appelle la touche, le style, la singularité : rien de mesurable, tout de décisif.

  3. 03Suivre l’argument par le temps

    La conclusion « le temps d’invention ne fait qu’un ici avec l’invention même » écarte la représentation courante du travail comme un délai. Dans un travail de recomposition, la durée est un accessoire : on peut l’accélérer sans changer le résultat, puisque le résultat est déjà donné. Dans l’invention, contracter la durée modifierait l’œuvre. Le temps n’est plus le contenant de l’acte créateur, il en est la matière.

  4. 04Opposer recomposer et créer

    De là une distinction qui commande tout le reste. Recomposer, c’est réarranger des éléments dont le résultat existe déjà quelque part comme possible ; créer, c’est faire exister quelque chose qui n’était possible qu’une fois réel. Bergson en tire une conséquence forte : prévoir l’œuvre, ce serait la produire, « hypothèse absurde qui se détruit elle-même ». L’imprévisibilité de l’œuvre n’est donc pas notre ignorance, c’est sa manière d’être.

  5. 05Formuler l’enjeu majeur

    L’enjeu est une redéfinition de l’activité créatrice contre son modèle technique. Si l’on tient l’art pour l’exécution d’un projet préalable, alors l’artiste n’est qu’un exécutant retardé et son originalité une variation de détail. Le texte refuse ce cadre : l’œuvre n’est pas l’application d’une intention, elle est ce qui se détermine en se faisant. On mesure ce que cela coûte à l’idée d’inspiration comprise comme réception d’un modèle déjà formé ailleurs — chez Bergson, il n’y a nulle part de tableau préexistant, ni dans la nature, ni dans l’esprit du peintre.

Résultat : L’enjeu majeur est la substitution d’un modèle temporel à un modèle technique de la création. Bergson prend le cas où tout est donné pour montrer qu’il y manque encore l’essentiel : un « rien » sans poids matériel qui est le tout de l’œuvre, et qui ne peut apparaître que dans une durée irréductible. D’où la thèse : le temps d’invention est l’invention même, prévoir l’œuvre reviendrait à la produire. Créer cesse alors d’être l’exécution d’un projet préalable pour devenir l’avènement d’un imprévisible — ce qui congédie du même geste l’artiste-exécutant et l’artiste-réceptacle, et fait de l’œuvre le lieu où quelque chose se détermine au lieu de se transmettre.

Objectif Bac

  • Interpréter : devant un texte sur la création, identifiez d’abord la conception de l’acte créateur qu’il engage — œuvre reçue, œuvre construite, œuvre désignée — avant de commenter le style. C’est très exactement ce que la première question appelle : « exposer la compréhension et l’analyse d’un enjeu majeur du texte ».
  • Citer : ancrez chaque affirmation sur une œuvre datée du XXe siècle, avec son titre (L’Évolution créatrice, 1907 ; Fontaine, 1917 ; Manifeste du surréalisme, 1924). « Les artistes modernes ont voulu… » ne vaut rien ; « Breton définit en 1924… » vaut un point.
  • Problématiser : convertissez « qu’est-ce que créer ? » en tension effective — créer suppose-t-il de recevoir ou de faire ? l’artiste est-il l’auteur de son œuvre ? L’essai attend « une réponse étayée à une question soulevée par le texte », jamais un exposé de cours reversé tel quel.
  • Distinguer : tenez séparées l’originalité, qui est de ne copier aucun modèle, et la nouveauté, qui n’est qu’une position dans le temps. Beaucoup de copies déduisent une valeur d’une date ; l’examen sanctionne le glissement.
  • Nuancer : ne concluez pas que le XXe siècle a supprimé l’inspiration. Il l’a déplacée, de la Muse vers l’inconscient chez Breton, du don vers la durée chez Bergson. Montrer un déplacement rapporte davantage que proclamer une disparition.

Erreurs fréquentes

  • Prêter à Kant l’idée que le génie se passe de travail. Le paragraphe 46 de la Critique de la faculté de juger (1790) dit d’où vient la règle, non que l’exécution serait dispensée : le génie est original ET exemplaire, son œuvre fait école. Forme correcte : le génie invente la règle qu’il ne pouvait pas apprendre, ce qui suppose toujours de la réaliser.
  • Présenter l’automatisme surréaliste comme une absence de choix. Breton en fait une méthode, pratiquée dans un mouvement doté de manifestes, de revues et de rituels de groupe. Forme correcte : l’automatisme psychique est une technique délibérée d’accès à l’involontaire, non une abolition de la volonté.
  • Écrire que Duchamp a « exposé » Fontaine en 1917. L’objet fut soumis au Salon des Indépendants de New York sous le nom de R. Mutt puis soustrait aux regards ; l’original a disparu et les exemplaires visibles sont des répliques autorisées. Forme correcte : dire « soumis puis écarté », car le refus fait partie de l’événement.
  • Dater du numérique la question de la reproductibilité technique. L’essai de Benjamin est écrit dans les années 1930 et paraît en français en 1936, à propos de la photographie et du cinéma. Forme correcte : dater l’essai des années 1930, puis montrer que le numérique en prolonge le problème au lieu de l’avoir fait naître.
  • Employer « inspiration » comme synonyme de facilité. Bergson établit l’inverse : « Le temps d’invention ne fait qu’un ici avec l’invention même », la durée du travail est le travail lui-même. Forme correcte : n’opposez pas inspiration et labeur, mais œuvre reçue et œuvre construite.

§ 01

Révision active

Sujet d’essai littéraire d’entraînement : « Le poète est-il l’auteur de son poème ? » Rédigez l’introduction et le premier mouvement du développement. Vous confronterez la pratique de l’écriture automatique dans Les Champs magnétiques (Breton et Soupault, 1920) et la thèse de Foucault selon laquelle le nom d’auteur désigne une fonction de classement plutôt qu’une personne (« Qu’est-ce qu’un auteur ? », 1969), sans oublier de dire ce que la signature engage encore.

S’entraîner sur des exercices associés50 questions sur ce thème→

Rappel actif

Rappelle-toi les points clés — puis révèle.

Sources : Programme d’humanités, littérature et philosophie de terminale générale — objet d’étude « L’Humanité en question », entrée « Création, continuités et ruptures » (arrêté du 19 juillet 2019) (Éduscol — ministère de l’Éducation nationale) · Henri Bergson, L’Évolution créatrice (1907), chapitre IV — le peintre, la palette et « cet imprévisible rien qui est le tout de l’œuvre d’art » (Wikisource (texte intégral, domaine public)) · Walter Benjamin — notice de référence : aura, reproductibilité technique et crise de l’expérience (Stanford Encyclopedia of Philosophy (en anglais))

§ 02
§ 02

Tradition et imitation : l’héritage des formes et sa réinterprétation#

~12 min de lecture●●○StandardBOHLP-Tle-S2-L’Humanité en question-§Création, continuités et ruptures

Points clés

Le programme prend la question dans les deux sens, et c’est ce double mouvement qu’il faut savoir tenir. Il constate d’abord que « le modernisme a paru un moment triompher dans tous les domaines, avant que les critiques à son endroit ne se multiplient », puis que « son héritage est considérable ». Il note ensuite que certaines œuvres majeures « ont assumé leur lien avec les œuvres du passé qu’elles réinterprètent ». Une rupture, à peine faite, devient un héritage ; et un héritage n’est jamais un dépôt, toujours une reprise.
La tradition, du latin tradere, remettre, désigne ce qui est transmis : des formes, des genres, des modèles, des manières de faire. Elle n’est pas le contraire de l’invention, elle en est la condition matérielle. Sans langue commune, sans genres, sans répertoire, un artiste n’aurait rien à transformer et personne pour l’entendre. T. S. Eliot le formule en 1919 dans « Tradition and the Individual Talent » : la tradition ne s’hérite pas, on ne l’obtient qu’au prix d’un grand travail, et surtout, une œuvre véritablement nouvelle modifie rétrospectivement l’ordre des œuvres anciennes. Le passé, dans cette conception, n’est pas fixe : chaque entrée le réorganise.
L’imitation a longtemps été le principe même de l’art, en deux sens qu’il faut séparer. Imiter la nature, c’est la mimèsis grecque, que la Poétique d’Aristote conçoit comme représentation d’une action et non comme calque. Imiter les modèles, c’est apprendre son art en fréquentant les maîtres, ce que l’esthétique classique du XVIIe siècle érige en voie royale du beau. À ces deux sens correspondent deux valeurs contraires. L’imitation-servitude ne produit que la copie et le pastiche ; l’imitation-apprentissage est féconde, puisque nul n’écrit, ne peint ni ne compose sans avoir d’abord refait ce que d’autres avaient fait. Le critère de partage n’est pas la présence du modèle mais l’écart travaillé (voir Fig. 2).

Héritage et invention : où se loge l’œuvre ?

Héritage et invention : le lieu de la réécritureDiagramme de Venn avec 2 ensembles, Héritage, InventionHéritageInventionpastichetable rasereprise
Fig. 2Une œuvre qui ne doit rien à l’héritage n’est pas lisible ; une œuvre qui ne lui ajoute rien n’est qu’un pastiche. L’intersection est le lieu de la reprise — la réécriture : Ulysse (1922), Antigone (1944), Mémoires d’Hadrien (1951).
Fig. 2 ↓
La querelle des Anciens et des Modernes fournit le précédent historique le plus net. En 1687, Perrault lit devant l’Académie française « Le Siècle de Louis le Grand », qui pose sans détour la thèse moderne : « La belle antiquité fut toujours vénérable ; / Mais je ne crus jamais qu’elle fût adorable », et « l’on peut comparer, sans craindre d’être injuste, / Le siècle de Louis au beau siècle d’Auguste ». Boileau défend le camp adverse ; la querelle rebondit au siècle suivant autour de la traduction d’Homère. Le programme autorise expressément cette comparaison : « les problématiques développées au cours de la période contemporaine peuvent être comparées avec des problématiques plus anciennes ». Autorise, et non prescrit : la période de référence reste le XXe et le XXIe siècle, et une copie qui traiterait le thème depuis 1687 se tromperait de sujet.
L’héritage du modernisme, le programme prend soin de l’énumérer, et cette liste est votre carte des repères. Éclatement des formes narratives : Mrs Dalloway de Woolf (1925), Manhattan Transfer de Dos Passos (1926). Métissage des traditions : Césaire, dont le Cahier d’un retour au pays natal paraît d’abord en revue en 1939 avant l’édition de 1947, et Senghor avec Éthiopiques (1956). Expérimentations en poésie : Apollinaire, Michaux, puis les Cent mille milliards de poèmes de Queneau (1961), où la combinatoire remplace l’effusion. En musique : Le Sacre du printemps de Stravinsky, créé le 29 mai 1913, et la composition avec douze sons formulée par Schoenberg au début des années 1920. Dans les arts de la scène : Le Théâtre et son double d’Artaud (1938), La Cantatrice chauve d’Ionesco (1950), Fin de partie de Beckett (1957). Dans les arts plastiques : Les Demoiselles d’Avignon de Picasso (1907). Utopies architecturales : le Bauhaus, fondé en 1919, et Vers une architecture de Le Corbusier (1923). Travail sur les limites de la représentation : le Carré noir de Malévitch (1915).
Les mêmes décennies produisent pourtant des œuvres qui revendiquent le passé au lieu de le nier. Joyce bâtit l’Ulysse de 1922 sur la trame de l’Odyssée. Le théâtre français des années 1930 et 1940 réécrit sans relâche les mythes grecs, avec La Machine infernale de Cocteau (1934), La guerre de Troie n’aura pas lieu de Giraudoux (1935), Antigone d’Anouilh (1944). Yourcenar fait parler un empereur romain dans les Mémoires d’Hadrien (1951). Réécrire n’est pas revenir en arrière : c’est se donner un écart mesurable, puisque le lecteur connaît la version première et lit deux textes à la fois. La réécriture est la forme la plus économique de la modernité, elle obtient son effet du décalage plutôt que de la table rase.
Le métissage, lui, n’est pas une addition. En forgeant le mot négritude, Césaire ne fait pas la somme de deux héritages, il en invente un troisième, et le poème s’écrit en français précisément pour retourner la langue reçue. Glissant nommera plus tard créolisation, dans la Poétique de la Relation (1990), un mélange dont le résultat est par principe imprévisible. On tient là une réponse forte à l’opposition scolaire entre tradition subie et rupture souveraine : une tradition peut être choisie, et le choix des ancêtres est déjà un acte de création.
Retenez donc la ligne de partage, qui vaut pour tout sujet de cette entrée. Le contraire de créer n’est pas imiter, c’est répéter sans écart. Une œuvre qui ne doit rien à l’héritage n’est pas lisible, faute de repères ; une œuvre qui ne lui ajoute rien n’est qu’un pastiche. Ce qui se juge, c’est la distance travaillée entre le modèle et sa reprise, et cette distance suppose que le modèle reste visible.

Vocabulaire

→ Cartes
  • TraditionTransmission d’une génération à l’autre de formes, de modèles et de manières de faire (du latin tradere, remettre) ; vivante, elle se réinterprète à chaque reprise.
  • MimèsisTerme grec rendu par imitation ou représentation ; chez Aristote, principe selon lequel l’art représente une action humaine au lieu de copier les choses.
  • PasticheImitation délibérée de la manière d’un auteur ou d’une école ; exercice formateur lorsqu’il est assumé, défaut lorsqu’il tient lieu d’écriture propre.
  • RéécritureReprise explicite d’une œuvre ou d’un mythe antérieurs dans une œuvre nouvelle qui en déplace le sens ; l’effet naît de l’écart, donc suppose que le modèle reste reconnaissable.
  • CréolisationChez Édouard Glissant, mélange de cultures dont le résultat est imprévisible et ne se ramène pas à la somme de ses éléments.
  • ModernismeEnsemble des courants du premier XXe siècle qui font de l’expérimentation formelle le principe de l’art ; le programme en souligne à la fois le triomphe et les critiques.
La lecture charge du contenu depuis YouTube (Google).Ouvrir sur YouTube ↗
Exemple corrigé

Essai littéraire — réécrire un mythe, est-ce encore créer ?

Le sujet donne le prologue de l’Antigone de Jean Anouilh (créée en 1944). Un personnage nommé le Prologue s’avance devant le public, désigne un à un les personnages assis en scène, et annonce d’emblée l’issue : Antigone va mourir, elle le sait, la pièce n’aura donc rien à révéler que chacun n’ait déjà su depuis Sophocle. — Question d’essai littéraire, notée sur 10 : réécrire un mythe, est-ce encore créer ?

  1. 01Prendre au sérieux l’objection

    Commencez par accorder ce que le texte semble concéder. Le sujet de la pièce est connu, les personnages sont hérités, le dénouement est annoncé avant même que l’action commence. Si créer signifie produire de l’inédit, ce théâtre paraît y renoncer deux fois : il reprend une fable et il supprime le suspense. L’objection doit être formulée avec force, sinon la discussion sera factice.

  2. 02Déplacer le lieu de l’invention

    Observez alors où le neuf se loge. Il n’est pas dans l’histoire, il est dans la manière de la raconter et dans le moment où on la raconte. Le Prologue, personnage sans équivalent chez Sophocle, installe la fable dans un présent, brise l’illusion théâtrale et fait de la connaissance du dénouement le ressort même de l’attention : on ne regarde plus ce qui arrivera, mais comment cela arrivera. Le mythe fournit la matière, l’invention porte sur la forme et sur l’adresse.

  3. 03Mesurer ce que l’écart rend possible

    La reprise donne à l’œuvre nouvelle un pouvoir qu’un récit inédit n’aurait pas : le spectateur lit deux textes à la fois et perçoit chaque déplacement comme une prise de position. C’est le principe du théâtre français des mythes de ces années-là, de La Machine infernale de Cocteau (1934) à La guerre de Troie n’aura pas lieu de Giraudoux (1935). L’écart, ici, tient lieu d’argument, et il fait sens d’autant plus sûrement qu’une pièce jouée en 1944 parle nécessairement de son présent.

  4. 04Fonder la réponse sur un critère

    Il faut à ce stade un critère explicite. Le contraire de créer n’est pas imiter, c’est répéter sans écart. Une réécriture qui se bornerait à moderniser le costume ne créerait rien ; celle qui déplace la question, ici de la loi divine vers le refus intime, invente quelque chose que l’original ne contenait pas. Ce que Eliot notait en 1919 se vérifie : l’œuvre nouvelle modifie rétrospectivement l’ancienne, puisque nul ne relit Sophocle de la même façon après Anouilh.

  5. 05Conclure sans effacer la tension

    Concluez en gardant les deux termes. Réécrire est bien créer, mais d’une création qui ne se juge pas au même critère : non à l’absence de modèle, à la qualité du déplacement. Cela vaut aussi comme mise en garde contre une lecture naïve de la modernité, qui confondrait la valeur d’une œuvre avec le degré de sa rupture.

Résultat : Oui, à une condition, qui doit être formulée comme critère et non comme concession : réécrire est créer lorsque la reprise produit un écart signifiant, et non lorsqu’elle se contente de réactualiser un décor. La fable héritée cesse alors d’être le contenu de l’œuvre pour en devenir le fond de contraste ; l’invention se déplace de l’histoire vers sa forme, son adresse et son moment. C’est pourquoi le contraire de créer n’est pas imiter mais répéter sans écart — et pourquoi la réécriture, loin d’être un aveu de pauvreté, est l’une des formes les plus économiques de la modernité, celle qui obtient son effet du décalage plutôt que de la table rase.

Objectif Bac

  • Distinguer : séparez toujours les deux sens de l’imitation, celle de la nature et celle des modèles, puis ses deux valeurs, servitude et apprentissage. Un sujet du type « Imiter, est-ce renoncer à créer ? » se traite entièrement par cette double distinction, à condition de l’énoncer et non de la supposer.
  • Citer : un développement sur l’héritage du modernisme doit poser au moins trois œuvres datées prises dans des arts différents (roman, musique, arts plastiques). Le programme fournit lui-même la liste des domaines ; s’en servir prouve que vous avez lu l’entrée.
  • Nuancer : n’écrivez jamais que la tradition s’oppose à la création. Une tradition qui ne se réinterprète pas s’éteint, et une rupture qui ne vise rien de constitué ne se remarque pas. La copie attendue tient les deux, elle ne choisit pas.
  • Confronter : opposez utilement Eliot, pour qui l’œuvre nouvelle modifie l’ordre des œuvres anciennes, et l’avant-garde qui prétend faire table rase ; la confrontation vaut mieux qu’un exposé successif de deux thèses.
  • Interpréter : devant un texte de réécriture, cherchez le décalage plutôt que la ressemblance. Ce qu’un extrait d’Antigone ou des Mémoires d’Hadrien dit de neuf se lit dans ce qu’il déplace du modèle, pas dans ce qu’il en conserve.

Erreurs fréquentes

  • Faire de la querelle des Anciens et des Modernes le cœur du devoir. La période de référence de l’entrée est la période contemporaine ; le programme autorise la comparaison avec des problématiques plus anciennes, il ne la commande pas. Forme correcte : mobiliser 1687 en une phrase de mise en perspective, puis revenir au XXe siècle, qui doit porter l’essentiel des références.
  • Écrire que le Cahier d’un retour au pays natal date de 1947. Le poème paraît d’abord en revue en 1939 ; 1947 est la date des éditions en volume, celle que retient la bibliographie du programme. Forme correcte : donner les deux dates, ou écrire « 1939, repris en volume en 1947 ».
  • Réduire le métissage à une addition de cultures. Césaire n’additionne pas, il forge un mot et retourne la langue héritée ; Glissant appelle créolisation un mélange dont le résultat est imprévisible. Forme correcte : présenter le métissage comme une production de formes nouvelles, non comme un dosage.
  • Confondre modernité et modernisme dans la même phrase. Le programme emploie « modernisme » pour désigner les courants du premier XXe siècle qui font de l’expérimentation formelle un principe ; la modernité, chez Baudelaire, est d’abord une manière de rapporter l’art au présent. Forme correcte : réserver « modernisme » aux courants, « modernité » à la valeur.
  • Traiter la réécriture comme un manque d’imagination. Le programme la classe parmi les propositions « les plus marquantes » du siècle, à côté des proclamations de la fin de l’art. Forme correcte : montrer que la réécriture produit son sens par l’écart, donc qu’elle exige que le modèle demeure lisible.

§ 02

Révision active

Question d’interprétation philosophique d’entraînement : T. S. Eliot soutient en 1919 que la tradition ne s’hérite pas, qu’il faut un grand labeur pour l’obtenir, et qu’une œuvre véritablement nouvelle modifie l’ordre des œuvres anciennes. Analysez ce que cette thèse change au rapport ordinaire du présent au passé, et déterminez à quelle condition on peut soutenir sans paradoxe qu’une œuvre agit sur ce qui la précède.

S’entraîner sur des exercices associés50 questions sur ce thème→

Rappel actif

Rappelle-toi les points clés — puis révèle.

Sources : Programme d’humanités, littérature et philosophie de terminale générale — objet d’étude « L’Humanité en question », entrée « Création, continuités et ruptures » (arrêté du 19 juillet 2019) (Éduscol — ministère de l’Éducation nationale) · Charles Perrault, « Le Siècle de Louis le Grand » (1687) — le poème lu devant l’Académie française qui ouvre la querelle des Anciens et des Modernes (Wikisource (texte intégral, domaine public))

§ 03
§ 03

Modernité et ruptures : avant-gardes, manifestes, crise de la rationalité#

~14 min de lecture●●●ApprofondissementBOHLP-Tle-S2-L’Humanité en question-§Création, continuités et ruptures

Points clés

Le programme ouvre l’entrée par un constat qu’il faut lire jusqu’au bout : « Le XXe siècle a été, dans tous les domaines de la culture, une ère de ruptures et de transgressions. » Dans tous les domaines : pas seulement les arts. Trois fronts cèdent en même temps, celui des formes, celui de la pensée, celui des savoirs, et c’est leur simultanéité qui fait la difficulté du sujet comme sa richesse. Une copie qui ne parlerait que de peinture et de poésie aurait traité un tiers de l’entrée.
La modernité, avant d’être une date, est une valeur, et le XIXe siècle la lègue au XXe. Baudelaire lui donne sa définition dans Le Peintre de la vie moderne (1863) : elle est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable. Rimbaud en fait un impératif dans Une saison en enfer (1873) : « Il faut être absolument moderne. » Le siècle suivant radicalise l’injonction en la collectivisant, et le programme note qu’avant même la Première Guerre mondiale « le rejet de l’ordre bourgeois et la recherche de formes nouvelles s’affirment dans tous les domaines de l’art et de la littérature ».
L’avant-garde est le nom de cette collectivisation, et le manifeste son organe. Le mot vient du vocabulaire militaire, et il porte tout ce qu’il implique : on marche en avant, on se compte, on désigne l’ennemi. Le Manifeste du futurisme, rédigé par Marinetti en 1908, est publié par Le Figaro dans son numéro du 20 février 1909 ; il célèbre « une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse » et proclame qu’« une automobile rugissante, qui a l’air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace ». Dada naît au Cabaret Voltaire de Zurich en 1916 et se donne un manifeste en 1918. Le surréalisme suit avec celui de Breton en 1924. Trois textes, trois programmes, une même structure : on annonce l’œuvre avant de la faire (voir Fig. 3).

Une génération de ruptures (1895-1932)

Une génération de ruptures, des arts aux savoirs (1895-1932)Frise chronologique de 1895 à 1932, 1896: Ubu roi (Jarry), 1900: Freud, les rêves, 1907: Bergson, Picasso, 1909: Manifeste futuriste, 1913: Le Sacre du printemps, 1916: Dada, Cabaret Voltaire, 1922: Ulysse, Tractatus, 1924: Manifeste surréaliste, 1929: Manifeste de Vienne, 1895–1914: Avant la guerre, 1914–1918: Guerre, 1918–1932: Après la guerre18951932annéeAvant la guerreGuerreAprès la guerre1896Ubu roi (Jarry)1900Freud, les rêves1907Bergson, Picasso1909Manifestefuturiste1913Le Sacre duprintemps1916Dada, CabaretVoltaire1922Ulysse,Tractatus1924Manifestesurréaliste1929Manifeste deVienne
Fig. 3Les scandales, les manifestes et les livres qui font l’entrée, replacés sur un même axe. Le repère mis en valeur est le manifeste futuriste, premier texte à faire du programme un genre littéraire à part entière.
Fig. 3 ↓
Le programme précise que ces manifestes sont « à la fois esthétiques et politiques », et il faut prendre l’adjectif au sérieux dans les deux sens. Le même texte futuriste qui invente une beauté machinique déclare à l’article 9 vouloir « glorifier la guerre, seule hygiène du monde », le militarisme et « le mépris de la femme », et Marinetti se ralliera au fascisme italien dès 1919. La rupture formelle n’emporte donc aucune émancipation par elle-même : elle peut servir n’importe quelle politique. C’est l’un des points les mieux valorisés dans une copie, parce qu’il exige de distinguer deux registres que le mot « rupture » confond.
Les scandales fondateurs disent la même chose autrement. Ubu roi de Jarry provoque le tumulte au Théâtre de l’Œuvre le 10 décembre 1896 ; Le Sacre du printemps de Stravinsky déclenche celui du Théâtre des Champs-Élysées le 29 mai 1913 ; Fontaine de Duchamp est écartée en 1917 ; le Carré noir de Malévitch est exposé en 1915. Or un scandale suppose une norme partagée, et il n’a lieu que là où elle est vive. La transgression est donc parasitaire de ce qu’elle attaque, et elle ne se répète pas indéfiniment : la seconde provocation déjà s’attend.
Le deuxième front est celui de la pensée. Le programme y range trois courants qui, « chacun à leur manière », veulent rompre avec des formes de pensée instituées. La phénoménologie de Husserl exige de revenir aux choses mêmes et de décrire avant d’expliquer ; sa conférence de Vienne de 1935, « La Crise de l’humanité européenne et la philosophie », donne son nom à l’époque. L’empirisme logique du Cercle de Vienne se dote lui aussi d’un manifeste, « La conception scientifique du monde », signé par Carnap, Hahn et Neurath en 1929, qui entend éliminer la métaphysique par l’analyse du langage ; Carnap le fait explicitement dans « Le Dépassement de la métaphysique par l’analyse logique du langage » (1932). Les courants marxistes, enfin, déplacent la question de la vérité vers celle des conditions sociales de la pensée. Notez le détail qui fait la différence dans une copie : la bibliographie du programme range côte à côte Être et Temps de Heidegger (1927) et l’essai de Carnap, lequel prend précisément les énoncés de Heidegger pour exemple de propositions dépourvues de sens. Les ruptures ne forment pas un bloc, elles se combattent.
Le troisième front est celui des savoirs, et il est le plus vertigineux. La théorie des ensembles engendre ses propres paradoxes au tournant du siècle, et les théorèmes d’incomplétude de Gödel montrent en 1931 qu’aucun système formel suffisamment riche ne peut établir sa propre cohérence. La relativité restreinte (1905) puis générale (1915) démembrent l’espace et le temps absolus. La physique quantique aboutit en 1927 aux relations d’indétermination de Heisenberg, qui interdisent de mesurer simultanément certaines grandeurs. L’anthropologie, en comparant les sociétés, ôte à l’Europe sa position de surplomb. De là, écrit le programme, « l’idée d’une crise de la rationalité » (voir Fig. 4). Le mot crise se lit ici au sens médical d’un moment critique : ce qui vacille, ce sont les fondations que la raison se croyait, non son exercice — Bachelard, dans Le Nouvel Esprit scientifique (1934), en conclut qu’il faut refaire la raison sur le patron des sciences, non l’abandonner. Valéry avait donné dès 1919 la formule de cette conscience nouvelle de la fragilité : « La Crise de l’esprit » s’ouvre sur « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles », puis énumère les biens d’une culture, grammaires, dictionnaires, classiques, romantiques et symbolistes, comme on ferait l’inventaire d’un naufrage. La guerre venait de faire de la culture elle-même un objet périssable, et cette expérience alimente aussi bien les manifestes que la philosophie.

Les fronts de la crise de la rationalité

Les six fronts de la crise de la rationalitéroue segmentée, 6 segments, Données: Crise de la raison, Phénoménologie, Empirisme logique, Courants marxistes, Théorie des ensembles, Relativité, quanta, AnthropologiePhénoménologieHusserl, 1935Empirisme logiqueVienne, 1929Courants marxistescritique socialeThéorie des ensemblesGödel, 1931Relativité, quanta1905, 1927AnthropologiecomparatismeCrise de la raison
Fig. 4Les six domaines que le programme réunit sous une même formule : « tous les domaines du savoir connaissent de profonds bouleversements, d’où résulte en philosophie l’idée d’une crise de la rationalité ». Le secteur mis en valeur est celui qui a donné son nom à la crise.
Fig. 4 ↓
Reste l’envers technique, que le programme rattache au même mouvement : « l’idée que l’innovation ira toujours s’accélérant nourrit tout un imaginaire d’anticipation, entre nouveaux enthousiasmes et nouvelles peurs ». Les deux faces sont contemporaines. Čapek donne au monde le mot robot avec R. U. R. (1920) ; Fritz Lang filme Metropolis (1927) ; Chaplin fait avaler son ouvrier par la machine dans Les Temps modernes (1936) ; Huxley publie Le Meilleur des mondes (1932) et Orwell 1984 (1949). L’enthousiasme futuriste pour la vitesse et l’angoisse dystopique ne sont pas deux camps mais deux effets d’une même conviction, celle d’une accélération sans terme. Et cette conviction porte en elle sa propre limite : quand la rupture devient la règle, elle cesse d’être une rupture et se mue en académisme du nouveau.

Vocabulaire

→ Cartes
  • Avant-gardeGroupe d’artistes qui se veut en avance sur son temps, rompt délibérément avec l’art établi et publie ses principes ; le mot est emprunté au vocabulaire militaire.
  • ManifesteTexte programmatique et polémique qui énonce au nom d’un groupe les principes d’un art à venir ; il précède l’œuvre au lieu de la commenter.
  • TransgressionFranchissement délibéré d’une règle esthétique ou morale ; elle ne se remarque que là où la règle est encore vive, et s’use dès qu’elle se répète.
  • Crise de la rationalitéFormule du programme désignant l’ébranlement, au XXe siècle, des fondements que la raison se supposait, sous l’effet des bouleversements de la logique, de la physique et de l’anthropologie.
  • PhénoménologieCourant issu de Husserl qui prescrit de revenir aux choses mêmes et de décrire les phénomènes tels qu’ils se donnent à la conscience avant de les expliquer.
  • Empirisme logiqueProgramme du Cercle de Vienne (manifeste de 1929) : ne tenir pour sensés que les énoncés vérifiables ou logiquement valides, et éliminer par là les propositions métaphysiques.
La lecture charge du contenu depuis YouTube (Google).Ouvrir sur YouTube ↗
Exemple corrigé

Essai philosophique — la transgression suffit-elle à faire une œuvre ?

Le sujet donne les articles 4 et 10 du Manifeste du futurisme (Le Figaro, 20 février 1909). Article 4 : « Nous déclarons que la splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle ; la beauté de la vitesse. Une automobile de course […] est plus belle que la Victoire de Samothrace. » Article 10 : « Nous voulons démolir les musées, les bibliothèques, combattre le moralisme, le féminisme et toutes les lâchetés opportunistes et utilitaires. » — Question d’essai philosophique, notée sur 10 : la transgression suffit-elle à faire une œuvre ?

  1. 01Dégager la thèse implicite du texte

    Le manifeste ne compare pas deux beautés, il en substitue une à l’autre : la vitesse contre la statue, l’automobile contre le marbre. Et il ne s’arrête pas à l’esthétique, puisque l’article 10 réclame la destruction des lieux où le passé se conserve. La thèse implicite est donc forte : la valeur d’une œuvre tiendrait à l’intensité de son rejet de ce qui précède. C’est cette thèse que la question met à l’épreuve.

  2. 02Reconnaître ce que la transgression rend possible

    Il faut d’abord lui donner ses raisons. Sans transgression, un art se fige dans l’académisme et ne fait plus que reproduire ses propres réussites. C’est en violant les règles de la perspective, de la tonalité, de l’intrigue que le XXe siècle a rendu pensables le cubisme, le dodécaphonisme, le roman de la conscience. La transgression est donc une condition réelle du renouvellement, et il serait faible de la traiter d’emblée comme un caprice.

  3. 03Montrer qu’elle vit de ce qu’elle nie

    Mais l’argument se retourne. Une transgression n’est perceptible que là où la règle est encore vivante : la comparaison futuriste ne fait effet que parce que la Victoire de Samothrace est admirée, et le mot d’ordre de l’article 10 n’a de sens que parce que les musées existent. La rupture emprunte donc son énergie à ce qu’elle attaque, ce qui a deux conséquences : elle ne peut pas faire table rase sans se priver de son propre effet, et elle s’use par répétition, puisqu’une provocation attendue n’est plus une provocation.

  4. 04Séparer le geste et l’œuvre

    La distinction décisive est là. Un geste transgressif est un événement, il a lieu une fois ; une œuvre est ce qui continue de valoir quand l’événement est passé. On peut être neuf et insignifiant, et l’histoire des avant-gardes est pleine de scandales dont il ne reste rien. Inversement, Le Sacre du printemps a survécu à l’émeute de 1913 parce qu’il possédait une nécessité interne indépendante d’elle. Le critère de l’œuvre n’est donc pas la quantité de règles enfreintes, mais la cohérence de ce que l’infraction instaure.

  5. 05Éprouver la thèse sur son versant politique

    L’article 10 offre une objection supplémentaire, et elle est sévère. Le même texte réclame la destruction des bibliothèques et « le mépris de la femme », et son auteur se rallie au fascisme italien dès 1919. Si la transgression suffisait à fonder la valeur, il faudrait tenir ces énoncés pour aussi créateurs que la beauté de la vitesse. Le refus de cette conséquence prouve qu’un autre critère est déjà à l’œuvre, que le manifeste ne dit pas et que la copie doit expliciter.

  6. 06Conclure par le renversement

    Il reste à retourner l’argument du manifeste contre lui-même. Le futurisme figure aujourd’hui dans les musées qu’il voulait démolir, et il y figure comme œuvre, non comme geste. Ce qui a duré n’est pas la destruction proclamée mais les formes qu’elle a permises. La transgression est donc un moyen, parfois nécessaire, jamais suffisant ; ce qui fait l’œuvre est ce qu’elle institue.

Résultat : Non : la transgression est une condition fréquente du renouvellement, elle n’est pas un critère de valeur. Trois raisons le montrent. Elle est parasitaire, puisqu’elle n’est perceptible que sur le fond d’une règle vivante, et s’use donc par répétition. Elle confond un événement, qui a lieu une fois, avec une œuvre, qui est ce qui vaut encore quand l’événement est passé. Elle laisse enfin indéterminé le contenu de ce qu’elle instaure, comme le prouve l’article 10, où le même mouvement réclame la destruction des bibliothèques et le mépris de la femme. Le sort du futurisme fait la démonstration : il est entré au musée qu’il voulait démolir, et il y est entré pour les formes qu’il a rendues possibles, non pour le bruit qu’il a fait.

Objectif Bac

  • Problématiser : la question la plus rentable de cette section n’est pas « qu’est-ce qu’une avant-garde ? » mais « la transgression suffit-elle à faire une œuvre ? ». Elle oblige à séparer la valeur d’un geste et l’effet qu’il produit, ce que l’essai attend explicitement.
  • Confronter : mettez en présence deux ruptures qui s’opposent, Heidegger et Carnap par exemple, plutôt que d’aligner des courants. Une copie qui montre que les avant-gardes de la pensée se combattent entre elles se distingue immédiatement d’un exposé de manuel.
  • Citer : le manifeste futuriste, le manifeste du Cercle de Vienne et le Manifeste du surréalisme se datent respectivement de 1909, 1929 et 1924. Ces trois dates suffisent à couvrir les deux premiers fronts du programme ; sans elles, votre développement flotte.
  • Nuancer : signalez toujours la face politique des manifestes esthétiques. Rappeler que le texte futuriste glorifie la guerre et le mépris de la femme n’est pas un hors-sujet moral, c’est la lecture que le programme demande en écrivant « à la fois esthétiques et politiques ».
  • Interpréter : devant un manifeste, analysez la structure de l’énonciation avant le contenu. Un manifeste dit « nous », il compte ses adversaires, il emploie le futur et l’impératif : ces traits font partie de l’enjeu majeur du texte, autant que les thèses avancées.

Erreurs fréquentes

  • Dater le Manifeste du futurisme de 1908 sans plus de précision. La bibliographie du programme porte cette date de rédaction, mais l’événement est la publication parisienne : le texte paraît dans Le Figaro du 20 février 1909. Forme correcte : « rédigé en 1908, publié par Le Figaro le 20 février 1909 », qui montre que vous savez ce que fait un manifeste, c’est-à-dire paraître.
  • Présenter les avant-gardes comme un mouvement d’émancipation homogène. L’article 9 du manifeste futuriste glorifie la guerre, « seule hygiène du monde », et le mépris de la femme, et Marinetti se rallie au fascisme dès 1919. Forme correcte : distinguer la rupture des formes et le contenu politique, qui peuvent aller en sens contraires.
  • Lire « crise de la rationalité » comme une faillite de la raison. Le programme écrit que les bouleversements du savoir font naître l’idée d’une crise, non l’abdication de la pensée rationnelle. Forme correcte : dire que la raison perd les fondations qu’elle se croyait et doit se refaire, comme le soutient Bachelard en 1934.
  • Ranger phénoménologie et empirisme logique sous une même étiquette de philosophie moderne. Carnap prend en 1932 les énoncés de Heidegger pour exemple de propositions vides de sens ; les deux courants ne se distinguent pas seulement par la méthode, ils s’excluent. Forme correcte : nommer le désaccord au lieu de l’aplanir.
  • Traiter le cinéma et la radio comme un décor d’époque. Le programme leur attribue un effet précis : ils « redessinent la physionomie du monde et transforment l’environnement culturel ». Forme correcte : montrer qu’un moyen technique change ce qu’une œuvre peut être — montage, simultanéité, diffusion de masse — et non qu’il l’illustre.

§ 03

Révision active

Question d’interprétation littéraire d’entraînement : Valéry ouvre « La Crise de l’esprit » (1919) sur la phrase « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles », puis énumère les biens d’une culture — grammaires, dictionnaires, classiques, romantiques et symbolistes, critiques et critiques des critiques — comme on ferait l’inventaire d’un naufrage. Analysez l’enjeu majeur de ce mouvement de phrase : quel effet l’énumération produit-elle sur le lecteur, et que dit-elle du statut que la guerre vient de donner à la culture ?

S’entraîner sur des exercices associés50 questions sur ce thème→

Rappel actif

Rappelle-toi les points clés — puis révèle.

Sources : F. T. Marinetti, « Le Futurisme » — le Manifeste du futurisme, publié par Le Figaro dans son numéro du 20 février 1909, repris en préface de Poupées électriques (Sansot, 1909) (Wikisource (texte intégral, domaine public)) · Vienna Circle — notice de référence sur l’empirisme logique et le manifeste « La conception scientifique du monde » (Carnap, Hahn et Neurath, 1929) (Stanford Encyclopedia of Philosophy (en anglais)) · Paul Valéry, « La Crise de l’esprit » (La Nouvelle Revue française, 1919) — les deux lettres écrites pour The Athenaeum en avril et mai 1919 (Wikisource (texte intégral, domaine public))

§ 04
§ 04

Continuités et ruptures : y a-t-il des ruptures radicales ?#

~13 min de lecture●●●ApprofondissementBOHLP-Tle-S2-L’Humanité en question-§Création, continuités et ruptures

Points clés

Le programme referme l’entrée sur une question, et c’est presque toujours d’elle qu’un sujet de baccalauréat procède : « Y a-t-il des ruptures radicales en art, en littérature ou dans la pensée ? L’ancien — qui remplit les musées, les bibliothèques, les cinémathèques, et dont on célèbre la valeur patrimoniale — ne subsiste-t-il pas, en accord ou en tension, à côté du nouveau ou à travers lui ? » Cette section vous donne de quoi y répondre, et de quoi conduire les deux exercices de l’épreuve.
Le couple continuité-rupture nomme les deux mouvements par lesquels les formes évoluent. Continuité : une manière se transmet, un genre se perpétue, un modèle fait autorité. Rupture : une œuvre brise le modèle et rend visible qu’il était un modèle. Les deux termes se supposent l’un l’autre, et il ne sert à rien de les opposer. On ne rompt jamais qu’avec un héritage donné, faute de quoi la rupture ne se remarque pas ; et une tradition qui n’intègre aucune rupture cesse d’être transmise pour n’être plus que conservée.
Certaines propositions du siècle, écrit le programme, « ont proclamé la fin de l’art et de la littérature ». Ce geste a une histoire. Hegel, dans le cours d’esthétique qu’il donne entre 1818 et 1829 et que ses élèves publient en 1835, soutient déjà que l’art, quant à sa destination suprême, est pour nous une chose du passé — non qu’on cesse d’en produire, mais qu’il n’est plus le lieu le plus haut où un peuple dit sa vérité. Le XXe siècle multiplie les variantes. Dada annonce la fin de l’art. Le Nouveau Roman annonce la fin du personnage et de l’intrigue, avec L’Ère du soupçon de Sarraute (1956), La Modification de Butor (1957), Pour un nouveau roman de Robbe-Grillet (1963). Le théâtre annonce la fin du dialogue, avec La Cantatrice chauve d’Ionesco (1950) et Fin de partie de Beckett (1957). Arthur Danto reprend philosophiquement la thèse après avoir vu les boîtes Brillo de Warhol : ce qui s’achève n’est pas la production des œuvres mais l’histoire de l’art comme récit orienté. Lisez donc toujours « fin » comme fin d’un récit, non comme arrêt d’une activité — la confusion est le contresens le plus fréquent sur ce point.
Les mêmes décennies produisent, le programme le note aussitôt, des œuvres qui « ont assumé leur lien avec les œuvres du passé qu’elles réinterprètent. C’est aussi le cas en philosophie ». Joyce construit l’Ulysse de 1922 sur l’Odyssée ; Yourcenar fait écrire ses mémoires à un empereur romain en 1951 ; Heidegger relit les Grecs pour poser à neuf la question de l’être ; Deleuze relit les stoïciens dans Logique du sens (1969). Le siècle des ruptures est donc aussi celui des retours, et il faut se garder de le décrire par sa seule moitié spectaculaire.
Le patrimoine est l’épreuve décisive de la question, et il fournit l’exemple qui convainc. En 1909, le manifeste futuriste voulait « démolir les musées, les bibliothèques » ; un siècle plus tard, le futurisme est au musée, catalogué, enseigné, restauré. Le circuit se referme, et il vaut pour toute avant-garde (voir Fig. 5) : une tradition instituée, un manifeste qui la transgresse, un scandale, une reconnaissance, une entrée dans les collections, une nouvelle norme qui devient à son tour le fond de la rupture suivante. Malraux ajoute une pièce à ce dossier avec Le Musée imaginaire (1947) : la photographie ayant rendu toutes les œuvres consultables côte à côte, le passé n’est plus derrière nous, il est disponible à côté de nous. La valeur patrimoniale ne conserve pas seulement l’ancien, elle le rend contemporain.

Le circuit d’une rupture

Le circuit d’une rupture : du manifeste au muséeGraphe, Tradition instituée → Manifeste, transgression, Manifeste, transgression → Scandale, Scandale → Reconnaissance, Reconnaissance → Musée, bibliothèque, Musée, bibliothèque → Nouvelle norme, Nouvelle norme → Tradition instituéeTraditioninstituéeManifeste,transgressionScandaleReconnaissanceMusée,bibliothèqueNouvelle normeon rompt avec1909, 1913,1917une générationvaleurpatrimonialeon l’enseigneelle devientle fond
Fig. 5Le circuit que le programme met en question. Marinetti réclamait en 1909 la destruction des musées ; le futurisme y est entré. Le nœud mis en valeur est celui où l’ancien se fabrique.
Fig. 5 ↓
Le programme invite enfin à « se demander si d’autres époques ont connu des querelles et débats comparables ». La réponse est oui, et la structure se répète assez pour être instructive. La querelle des Anciens et des Modernes s’ouvre avec le poème de Perrault en 1687 et rebondit au siècle suivant autour de la traduction d’Homère ; la bataille d’Hernani oppose en 1830 les tenants de la règle classique et ceux du drame romantique. Chaque fois, un camp fait de l’ancien la norme, l’autre fait du présent la mesure, et l’histoire ne donne jamais tout à fait raison à l’un des deux. La comparaison est utile parce qu’elle empêche de croire que la querelle du nouveau serait née au XXe siècle ; elle reste une comparaison, et non le sujet.
Voici donc la réponse défendable à la question du programme, celle que l’on attend dans un essai. Une rupture radicale au sens strict, c’est-à-dire une œuvre sans aucun rapport à ce qui précède, serait tout simplement illisible : elle n’aurait ni langue, ni genre, ni horizon d’attente à décevoir. Ce qui existe, ce sont des ruptures réelles, datables, parfois violentes, qui demeurent lisibles parce qu’elles visent ce qu’elles brisent. La radicalité se mesure à l’ampleur de l’écart, jamais à l’absence de lien. Et le mot le plus juste pour décrire l’histoire des formes n’est ni progrès, puisque le récent ne vaut pas mieux par sa date, ni retour du même, puisque rien ne revient identique : c’est relance. Apollinaire l’avait dit dès 1918, lui qui parlait au nom de l’esprit nouveau : « le nouveau existe bien, sans être en progrès ».
Un mot de méthode, puisque cette section ferme le thème. L’épreuve dure quatre heures et propose deux questions portant sur un seul texte relatif à l’un des thèmes du programme. La première, intitulée « interprétation littéraire » ou « interprétation philosophique », appelle « un développement écrit exposant la compréhension et l’analyse d’un enjeu majeur du texte ». La seconde, « essai littéraire » ou « essai philosophique », conduit à « rédiger une réponse étayée à une question soulevée par le texte ». Chaque question est notée sur 10, les deux développements sont d’ampleur comparable et se rendent sur deux copies distinctes, corrigées séparément par un professeur de lettres et un professeur de philosophie. L’orientation disciplinaire de chaque exercice est annoncée par l’intitulé du sujet et n’est pas fixée d’avance : l’appariement interprétation littéraire plus essai philosophique n’a rien d’obligatoire. Il n’existe pas non plus de programme limitatif ni de tirage au sort du semestre : la note de service en vigueur porte que l’épreuve « porte sur le programme de l’enseignement de spécialité de la classe de terminale en vigueur », et les deux semestres tombent chaque session, comme le montrent les sujets récents, Aragon puis Hugo en 2024, Condorcet puis Szymborska en 2025. L’oral de contrôle, enfin, dure vingt minutes après vingt minutes de préparation, avec une réponse de dix minutes au maximum suivie d’un entretien.

Vocabulaire

→ Cartes
  • ContinuitéTransmission et prolongement d’un héritage de formes dans le temps ; elle n’est vivante que si elle intègre des transformations partielles.
  • RuptureMoment où une œuvre brise un modèle établi et rend visible qu’il était un modèle ; elle reste lisible parce qu’elle vise ce qu’elle brise.
  • Fin de l’artThèse selon laquelle l’art cesse d’occuper la place la plus haute (Hegel) ou que son histoire comme récit orienté s’achève (Danto) ; jamais l’annonce d’un arrêt de la production.
  • Valeur patrimonialeStatut donné à une œuvre du passé conservée, exposée et enseignée ; il fait de l’ancien un contemporain disponible plutôt qu’un vestige.
  • Querelle des Anciens et des ModernesDébat ouvert en 1687 sur la supériorité des œuvres antiques ou de celles du siècle présent ; le programme y renvoie comme précédent des querelles contemporaines.
La lecture charge du contenu depuis YouTube (Google).Ouvrir sur YouTube ↗
La lecture charge du contenu depuis YouTube (Google).Ouvrir sur YouTube ↗
Exemple corrigé

Interprétation littéraire — Apollinaire, le nouveau et l’héritage

Texte : Guillaume Apollinaire, « L’Esprit nouveau et les Poètes » (conférence de 1917, publiée au Mercure de France le 1er décembre 1918). Le poète y écrit que « l’esprit nouveau qui s’annonce prétend avant tout hériter des classiques un solide bon sens, un esprit critique assuré, des vues d’ensemble sur l’univers et dans l’âme humaine », et « prétend encore hériter des romantiques une curiosité qui le pousse à explorer tous les domaines ». Plus loin, il ajoute : « Mais le nouveau existe bien, sans être en progrès. Il est tout dans la surprise. […] La surprise est le grand ressort nouveau. » — Question d’interprétation littéraire, notée sur 10 : dégagez et analysez l’enjeu majeur de ce texte pour la manière dont une avant-garde se rapporte à son passé.

  1. 01Relever le paradoxe de l’énonciation

    Le texte est signé d’un poète que l’on range parmi les inventeurs de la modernité, et il emploie deux fois le verbe hériter. Le paradoxe n’est pas de contenu, il est de posture : celui qui parle au nom du nouveau commence par revendiquer des ancêtres, et il en revendique deux lignées à la fois, les classiques et les romantiques, que le XIXe siècle avait passé son temps à opposer. Une avant-garde se choisit donc des ascendants, et ce choix est le premier de ses actes.

  2. 02Analyser ce qui est réclamé en héritage

    Regardez la nature des biens hérités : aux classiques, « un solide bon sens », « un esprit critique assuré », des « vues d’ensemble » ; aux romantiques, une « curiosité ». Ce ne sont ni des formes, ni des thèmes, ni des règles, mais des dispositions d’esprit. Apollinaire ne reprend donc pas un répertoire, il reprend une manière de se tenir devant le monde, ce qui lui permet de tout hériter sans rien imiter. La distinction est décisive pour votre analyse : on peut hériter d’une exigence sans hériter d’une forme.

  3. 03Suivre la disjonction du nouveau et du progrès

    La formule « le nouveau existe bien, sans être en progrès » sépare deux notions que le siècle industriel confondait. Le progrès est cumulatif et orienté, il suppose une échelle sur laquelle chaque étape vaut mieux que la précédente ; le nouveau est simplement ce qui n’était pas là. En les disjoignant, Apollinaire retire à la modernité son argument le plus commode, celui de la supériorité par la date, et il l’oblige à trouver ailleurs sa justification.

  4. 04Mesurer ce que la surprise met à la place

    Cet ailleurs, il le nomme : « la surprise est le grand ressort nouveau ». Le critère devient un effet, produit sur un lecteur, à un moment donné. Cela a une conséquence que le texte ne dissimule pas : une surprise ne surprend qu’une fois, et suppose une attente à décevoir, donc une tradition partagée. Loin d’affranchir l’œuvre du passé, la surprise l’y attache plus étroitement encore, puisqu’elle a besoin de lui pour être perceptible.

  5. 05Formuler l’enjeu majeur

    L’enjeu est une redéfinition du rapport de l’avant-garde à son passé, et elle est faite de l’intérieur. Le texte substitue à l’image de la table rase celle d’un héritage choisi et d’un écart calculé. Ce faisant, il fournit une réponse à la question terminale du programme, celle des ruptures radicales : il n’y en a pas, non par prudence, mais parce que le ressort même du nouveau, la surprise, exige un fond de continuité pour fonctionner. On mesure la distance avec le manifeste futuriste de 1909, écrit huit ans plus tôt, qui réclamait la démolition des musées.

Résultat : L’enjeu majeur est que le texte, écrit au nom de l’esprit nouveau, fonde le nouveau sur la continuité au lieu de l’en affranchir. Apollinaire revendique un double héritage, classique et romantique, mais sous forme de dispositions et non de modèles, ce qui lui permet d’hériter sans imiter. Il disjoint ensuite le nouveau et le progrès, retirant à la modernité l’argument de la supériorité par la date, et lui substitue un critère d’effet, la surprise. Or la surprise suppose une attente, donc une tradition partagée, et elle ne joue qu’une fois : elle attache l’œuvre à son passé au moment même où elle l’en distingue. Le texte offre ainsi, depuis l’intérieur de l’avant-garde et huit ans après le manifeste futuriste, la réfutation la plus économique de l’idée de rupture radicale.

Objectif Bac

  • Problématiser : traitez la question du programme comme une question, pas comme un thème. « Y a-t-il des ruptures radicales ? » se règle en distinguant la rupture radicale au sens strict, qui serait illisible, et la rupture réelle, qui reste lisible parce qu’elle vise ce qu’elle brise.
  • Nuancer : évitez le plan dialectique mécanique où la troisième partie répète les deux premières. La synthèse attendue ici est un mot juste, la relance, qui écarte à la fois le progrès et le retour du même ; annoncez-le et servez-vous-en.
  • Citer : disposez d’au moins un exemple d’avant-garde devenue patrimoine, avec ses deux dates. Marinetti réclame la destruction des musées en 1909 ; le futurisme y est aujourd’hui conservé. Un exemple qui se referme sur lui-même vaut mieux que trois allusions.
  • Distinguer : lisez toujours « fin de l’art » comme fin d’un récit, non comme arrêt de la production. Hegel, Dada et Danto ne disent pas que l’on cessera de peindre, mais que l’art cesse d’occuper une certaine place ; la confusion coûte cher.
  • Interpréter : sur un texte qui proclame une rupture, cherchez ce qu’il conserve. Presque toujours le texte hérite d’un genre, d’une langue, d’une polémique antérieure, et l’enjeu majeur se loge dans l’écart entre ce qu’il proclame et ce qu’il pratique.

Erreurs fréquentes

  • Écrire que « la fin de l’art » signifie que l’on ne produira plus d’art. Hegel soutient que l’art n’est plus la forme la plus haute où un peuple exprime sa vérité, et Danto que le récit orienté de l’histoire de l’art s’achève ; ni l’un ni l’autre n’annonce l’arrêt de la production. Forme correcte : parler de fin d’un récit ou d’une fonction, et le dire explicitement.
  • Faire de l’histoire de l’art un progrès où le récent vaut mieux que l’ancien. C’est précisément ce que la querelle des Anciens et des Modernes mettait en débat, et Apollinaire, pourtant homme de l’esprit nouveau, écrit en 1918 que « le nouveau existe bien, sans être en progrès ». Forme correcte : distinguer changement et amélioration, une date et une valeur.
  • Affirmer que le sujet du baccalauréat relève d’un semestre tiré au sort. Rien ne le fonde, et les sujets récents le démentent : en 2024, Aragon puis Hugo ; en 2025, Condorcet puis Szymborska. Forme correcte : les deux semestres tombent chaque session, et l’on révise les six entrées de terminale.
  • Écrire que l’épreuve associe toujours une interprétation littéraire et un essai philosophique. La note de service précise que chacun des deux exercices « relève tantôt d’une approche philosophique, tantôt d’une approche littéraire, selon ce qu’indique explicitement l’intitulé du sujet ». Forme correcte : lire l’intitulé le jour de l’épreuve, et s’être préparé aux quatre combinaisons.
  • Noter chaque partie sur 20. Chaque question est notée sur 10 et la somme fait la note globale unique, sur deux copies distinctes corrigées séparément. Forme correcte : calibrer un devoir blanc sur 10 par exercice, et surveiller l’équilibre, puisque les deux développements doivent être d’ampleur comparable.

§ 04

Révision active

Sujet d’essai philosophique d’entraînement : « Une œuvre peut-elle rompre avec tout son passé ? » Construisez le développement en trois mouvements et concluez par un critère explicite. Vous éprouverez la thèse sur un cas limite au choix, la page blanche, le silence de John Cage ou le monochrome, en demandant chaque fois ce qui, dans l’œuvre, permet encore de la reconnaître comme une œuvre.

S’entraîner sur des exercices associés50 questions sur ce thème→

Rappel actif

Rappelle-toi les points clés — puis révèle.

Sources : Note de service relative aux modalités d’évaluation des candidats — définition de l’épreuve d’humanités, littérature et philosophie (version consolidée, août 2024) (Éduscol — ministère de l’Éducation nationale) · Guillaume Apollinaire, « L’Esprit nouveau et les Poètes » (conférence de 1917, Mercure de France, 1er décembre 1918) — « le nouveau existe bien, sans être en progrès » (Wikisource (texte intégral, domaine public)) · Notice de référence sur la définition de l’art : les théories institutionnelles, l’artworld de Danto et le statut des ready-made (Stanford Encyclopedia of Philosophy (en anglais))

Vérifié · 06/2026 · Version complète via le réglage de profondeur — même endroit, mêmes ancres

Sommaire

Section -- / 04

    • 01Créer au XXe siècle : invention, originalité, inspiration○
    • 02Tradition et imitation : l’héritage des formes et sa réinterprétation◐
    • 03Modernité et ruptures : avant-gardes, manifestes, crise de la rationalité●
    • 04Continuités et ruptures : y a-t-il des ruptures radicales ?●

0/4 Lues

Des fiches à l'entraînement

Création, continuités et ruptures

Consolide ce thème avec des questions de la banque de questions.

~52
min
5
Compétences
50
questions
S'entraîner
Planifier une révision

Références et sources

Sources

Éduscol — ministère de l’Éducation nationale

  • Programme d’humanités, littérature et philosophie de terminale générale — objet d’étude « L’Humanité en question », entrée « Création, continuités et ruptures » (arrêté du 19 juillet 2019)
  • Note de service relative aux modalités d’évaluation des candidats — définition de l’épreuve d’humanités, littérature et philosophie (version consolidée, août 2024)

Wikisource (texte intégral, domaine public)

  • Henri Bergson, L’Évolution créatrice (1907), chapitre IV — le peintre, la palette et « cet imprévisible rien qui est le tout de l’œuvre d’art »
  • Charles Perrault, « Le Siècle de Louis le Grand » (1687) — le poème lu devant l’Académie française qui ouvre la querelle des Anciens et des Modernes
  • F. T. Marinetti, « Le Futurisme » — le Manifeste du futurisme, publié par Le Figaro dans son numéro du 20 février 1909, repris en préface de Poupées électriques (Sansot, 1909)
  • Paul Valéry, « La Crise de l’esprit » (La Nouvelle Revue française, 1919) — les deux lettres écrites pour The Athenaeum en avril et mai 1919
  • Guillaume Apollinaire, « L’Esprit nouveau et les Poètes » (conférence de 1917, Mercure de France, 1er décembre 1918) — « le nouveau existe bien, sans être en progrès »

Stanford Encyclopedia of Philosophy (en anglais)

  • Walter Benjamin — notice de référence : aura, reproductibilité technique et crise de l’expérience
  • Vienna Circle — notice de référence sur l’empirisme logique et le manifeste « La conception scientifique du monde » (Carnap, Hahn et Neurath, 1929)
  • Notice de référence sur la définition de l’art : les théories institutionnelles, l’artworld de Danto et le statut des ready-made

Voir aussi

  • Les expressions de la sensibilitéLa nouvelle sacralisation de l'art et de la personnalité créatrice s'y prépare.
  • Les représentations du monde« Décrire, figurer, imaginer » : les régimes de représentation dont les avant-gardes se déprennent.
  • Histoire et violenceLes ruptures esthétiques du XXe siècle ne se comprennent pas hors de ses catastrophes.

Chapitre précédent

Les métamorphoses du moi

Chapitre suivant

Histoire et violence

EuraStudy·Fiches T·06·MMXXVI

Continuez avec le chapitre suivant — le parcours est conservé.