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Fiches/HLP — Humanités, littérature et philosophie/Les expressions de la sensibilité
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Les expressions de la sensibilité

« Les expressions de la sensibilité » est la deuxième entrée de l'objet d'étude « La recherche de soi » (terminale, semestre 1), dont la période de référence va du romantisme au XXe siècle. Le programme n'y demande pas une psychologie des émotions : il retrace une conquête. La revendication des droits de la sensibilité s'affirme au XVIIIe siècle chez Diderot, Rousseau et Goethe, qui introduisent « un nouveau langage, au plus près de la variation et de la complexité des sentiments » et ouvrent la voie aux romantismes européens. Le thème étudie ensuite comment la littérature et les arts restituent, sur des modes divers — direct ou indirect, analytique ou symbolique —, les perceptions subjectives, les passions dans leur développement et les pensées telles qu'elles surviennent ; comment la philosophie et la psychologie explorent les données premières de la conscience, l'expérience du corps, les rapports de la sensibilité et de l'intelligence, jusqu'à la description du flux du vécu ; comment se forment les sentiments moraux et l'émotion esthétique, d'où une nouvelle sacralisation de l'art. Il se referme sur une question qui commande tout le reste : lorsque nous communiquons, comment donnons-nous le même sens aux mots que nous employons, alors que ce que nous éprouvons est privé ?

5 sections·~58 min de lecture·5 compétences·Vérifié · 06/2026

T·0444 / 8
Profil d’examen
Interpréter un texte littéraire ou philosophique de la période en montrant quel affect il restitue, sur quel mode et par quels moyens.Distinguer et employer avec exactitude le vocabulaire de la vie sensible : affect, émotion, sentiment, passion, sensibilité, sentiment moral.Situer une œuvre dans la période de référence (du romantisme au XXe siècle) et la confronter à une autre autour d'une même notion.Mobiliser la réflexion philosophique et psychologique sur les données de la conscience, l'expérience du corps et le flux du vécu.Problématiser les rapports entre l'expérience privée et le langage commun, et rédiger une réponse étayée à une question soulevée par un texte.
Opérateurs :interpréter un texteanalyserdistinguersituerconfronterproblématisernuancerciterargumenterréfuter

niveau de base

Assurez d'abord trois choses. Le vocabulaire : émotion, sentiment, passion, affect, sensibilité, avec un exemple pour chacun et le sens de patior, « subir ». Les modes de restitution : direct, indirect, analytique, symbolique, avec une œuvre pour chacun. Les bornes de la période : le prélude du XVIIIe siècle (Rousseau, Goethe), le cœur romantique, puis le XXe siècle. Avec cela, aucun texte du thème ne vous prend au dépourvu.

niveau approfondi

Pour viser l'excellence, quittez l'opposition scolaire entre la raison et la sensibilité et entrez dans la question que la période s'est réellement posée : peut-on décrire ce qui se passe en nous ? Articulez Bergson (la durée, le moi fondamental, l'Essai sur les données immédiates de la conscience, 1889), James (le courant de la pensée), Husserl (revenir au vécu tel qu'il se donne) et Wittgenstein (l'argument du langage privé, Recherches philosophiques, 1953). Croisez-les avec les moyens littéraires de la restitution — discours indirect libre, correspondances, mémoire involontaire — et vous tenez le fil qui relie les deux moitiés du thème.

Profondeur

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Texte

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Sommaire · 5 sections▾
  1. Les expressions de la sensibilité
    • 01Les droits de la sensibilité : émotions, sentiments, passions○
    • 02Dire l'intériorité : les modes de restitution du sensible◐
    • 03Sensibilité et intelligence : décrire le flux du vécu●
    • 04Repères d'œuvres : du romantisme au XXe siècle◐
    • 05Méthode : l'interprétation et l'essai sur un texte de la sensibilité◐

5 sections · 25 points clés · 0 formule · 25 pièges signalés

§ 01
§ 01

Les droits de la sensibilité : émotions, sentiments, passions#

~11 min de lecture●○○BaseBOHLP-Tle-S1-La recherche de soi-§Les expressions de la sensibilité

Points clés

« La revendication des droits de la sensibilité s'est progressivement affirmée au XVIIIe siècle » : le programme n'ouvre pas cette entrée sur une définition, mais sur une histoire. Ce qui se joue alors n'est pas la découverte des émotions — on aimait et l'on souffrait avant Rousseau — c'est la revendication d'un droit : ce que j'éprouve vaut, mérite d'être écrit, et me dit quelque chose de vrai sur moi. Diderot, Rousseau et Goethe « introduisent dans leurs œuvres un nouveau langage, au plus près de la variation et de la complexité des sentiments », et ouvrent ainsi « la voie aux romantismes européens, attentifs à tous les mouvements de l'âme ». Tout le thème découle de cette conquête, et la première tâche est d'en tenir le vocabulaire.
Ce vocabulaire doit couper net (voir Fig. 1). L'affect est le terme générique et neutre : tout ce qui affecte l'âme, toute modification que nous subissons — Spinoza dit affectus. L'émotion est un mouvement vif et bref, lié à une cause immédiate et accompagné de signes corporels : la peur qui saisit, la colère qui monte, la joie qui surprend. Le sentiment est un état durable, plus élaboré, qui peut intégrer du jugement et de la mémoire : l'amour, l'amitié, la mélancolie, l'admiration. La passion est un affect intense et durable qui envahit l'âme et oriente toute la conduite ; son nom vient du latin patior, « subir », d'où vient aussi passivité. Écrire « j'ai eu une émotion d'amour, une vraie passion » revient à confondre trois choses de durée et de nature différentes ; la gradation exacte est : un trouble bref, puis un état durable, puis un affect envahissant que l'on subit.

Le vocabulaire de la vie sensible

Le vocabulaire de la vie sensibleArbre de probabilité, 4 chemins, Données: Émotion — vive, brève, corporelle; Sentiment — durable, élaboré; Passion — subie, envahissante; Sentiment moral — pitié, sympathieAffect — ce qui affecte l'âmeÉmotion — vive, brève, corporelleSentiment — durable, élaboréPassion — subie, envahissanteSentiment moral — pitié, sympathie
Fig. 1Quatre distinctions à tenir. « Affect » est le terme générique ; les trois autres se séparent par la durée, l'origine et le rapport à autrui. La passion est mise en évidence : c'est celle dont le nom dit qu'on la subit (patior).
Fig. 1 ↓
Le « nouveau langage » dont parle le programme a des formes repérables (voir Fig. 2). Rousseau écrit La Nouvelle Héloïse (1761) en lettres : la lettre restitue le sentiment dans son mouvement même, avec ses reprises et ses contradictions, au lieu de le résumer après coup. Goethe reprend le dispositif dans Les Souffrances du jeune Werther (1774), où la passion cesse d'être un travers de caractère pour devenir une destinée. Et dans la Cinquième promenade des Rêveries du promeneur solitaire (1782), Rousseau nomme l'expérience limite de cette conquête : « Le sentiment de l'existence dépouillé de toute autre affection est par lui-même un sentiment précieux de contentement et de paix. » Sentir suffit alors à se savoir exister : la sensibilité n'accompagne plus la pensée, elle la précède.

La revendication des droits de la sensibilité

La revendication des droits de la sensibilitéFrise chronologique de 1755 à 1835, 1761: Rousseau · Julie, 1774: Goethe · Werther, 1782: Rousseau · Rêveries, 1802: Chateaubriand · René, 1820: Lamartine · Le Lac, 1755–1789: Lumières · sensibilité, 1789–1820: Vers le romantisme, 1820–1835: Romantismes17551835annéeLumières ·sensibilitéVers le romantismeRomantismes1761Rousseau · Julie1774Goethe · Werther1782Rousseau ·Rêveries1802Chateaubriand ·René1820Lamartine · LeLac
Fig. 2Le prélude que le programme nomme, et son débouché. Les cinq jalons sont les œuvres par lesquelles le « nouveau langage » se met en place ; la bande mise en évidence marque le début de la période de référence, qui commence au romantisme et non aux Lumières.
Fig. 2 ↓
Cette revendication se détache d'un fond de méfiance qu'il faut connaître sans le caricaturer. Les stoïciens visaient l'apatheia, l'absence de passions, condition de la sagesse : la passion y est une maladie du jugement. Mais Descartes, dans Les Passions de l'âme (1649), ne demande pas de les détruire ; il écrit au contraire, à l'article 211, que les passions « sont toutes bonnes de leur nature, et que nous n'avons rien à éviter que leurs mauvais usages ou leurs excès ». Il s'agit de les connaître et de les régler, non de les anéantir. Spinoza, dans l'Éthique, va plus loin encore : il refuse de les blâmer et veut les traiter « comme s'il était question de lignes, de plans et de corps ». Prêter à la tradition philosophique le projet de supprimer les affects est le contresens le plus coûteux du thème, parce qu'il fait disparaître le problème lui-même.
Le programme demande explicitement d'examiner « la formation des sentiments moraux ». Un affect n'est pas seulement subi : il est aussi ce par quoi autrui compte pour moi. Rousseau fait de la pitié une disposition antérieure à toute réflexion, une répugnance à voir souffrir son semblable ; la morale ne commencerait donc pas par un raisonnement, mais par une manière d'être affecté. Au XXe siècle, Max Scheler consacre à ce mécanisme un livre entier, Nature et formes de la sympathie (1913), où il sépare la contagion affective — je suis gagné par l'humeur d'une foule sans rien comprendre —, l'identification, et la sympathie proprement dite, qui suppose que l'autre reste un autre. Un sentiment moral n'est donc pas une émotion agréable : c'est une sensibilité tournée vers autrui, et qui engage une conduite.
D'où la tension que l'entrée installe et que le devoir doit tenir plutôt que trancher. Si la sensibilité est ce que l'on subit, elle menace la maîtrise de soi : la passion aveugle, l'émotion emporte, le sentiment se trompe sur son objet. Mais si elle est ce par quoi le monde et autrui me touchent, alors la neutraliser reviendrait à se rendre étranger à soi-même autant qu'indifférent aux autres. Les deux propositions se défendent, et c'est précisément ce qui en fait un problème plutôt qu'une opinion. Une copie qui choisit son camp dès la première ligne s'interdit ce que l'épreuve évalue ; une copie qui nomme la tension et la fait travailler sur un texte a déjà fait la moitié du chemin.

Vocabulaire

→ Cartes
  • sensibilitéCapacité d'être affecté — par soi, par autrui, par le monde ; la dimension affective de la vie intérieure, par distinction d'avec la seule activité de penser.
  • affectTerme générique et neutre : toute modification que l'âme subit, quelle qu'en soit l'intensité ou la durée. Englobe émotions, sentiments et passions sans jugement de valeur.
  • émotionMouvement affectif vif et bref, lié à une cause immédiate et accompagné de manifestations corporelles : peur, colère, joie soudaine.
  • passionAffect intense et durable qui envahit l'âme et oriente toute la conduite ; du latin patior, « subir », d'où l'idée d'une passivité et d'un risque d'excès.
  • sentiment moralDisposition affective par laquelle autrui compte pour moi et qui oriente ma conduite : la pitié chez Rousseau, la sympathie chez Scheler.
  • apathie (apatheia)Idéal stoïcien de l'absence de passions, tenu pour la condition de la sagesse ; l'arrière-plan antique contre lequel se détache la revendication moderne de la sensibilité.
Exemple corrigé

Interprétation philosophique — Rousseau, Cinquième promenade

Texte : dans la Cinquième promenade des Rêveries du promeneur solitaire (1782), Rousseau décrit un état où l'âme peut « rassembler là tout son être, sans avoir besoin de rappeler le passé ni d'enjamber sur l'avenir », où « le présent dure toujours sans néanmoins marquer sa durée », et où l'on ne jouit « de rien d'extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence ». Il conclut : « Le sentiment de l'existence dépouillé de toute autre affection est par lui-même un sentiment précieux de contentement et de paix. » Question d'interprétation philosophique : en quoi ce texte fait-il du sentir une manière de se connaître ?

  1. 01Repérer que le texte procède par retranchement

    La page avance par négations successives : sans passé ni avenir, sans privation ni jouissance, sans désir ni crainte, dépouillé de toute autre affection. Rousseau ne décrit pas un contenu, il en retire un à un. Le premier geste de l'interprétation est de nommer cette opération — une soustraction — et de demander ce qu'elle laisse.

  2. 02Nommer ce qui reste après le retranchement

    Ce qui reste n'est pas une idée ni un souvenir, mais un affect sans objet : « le sentiment de l'existence ». La formule est déjà une thèse. Elle ne dit pas que Rousseau pense qu'il existe ; elle dit qu'il l'éprouve, et que cet éprouver se suffit. Le mot « sentiment » y porte tout le poids de l'argument.

  3. 03Mesurer la distance avec le cogito

    Chez Descartes, l'existence du sujet s'établit par un acte de pensée qui se saisit lui-même. Ici, aucune démonstration : c'est un affect, et un affect vidé de tout contenu particulier, qui donne le sujet à lui-même. Le sentir cesse d'accompagner le penser pour occuper sa place. C'est là que le texte engage la conception de la vie sensible qui traverse tout le thème.

  4. 04Suivre le traitement du temps

    « Le présent dure toujours sans néanmoins marquer sa durée » : la conscience obtenue n'est pas une suite d'instants comptables, mais une continuité sans repères. Le texte oppose ainsi une durée éprouvée à un temps mesuré — distinction que la philosophie de la fin du XIXe siècle reprendra pour son compte, et qu'il est légitime de signaler à condition de ne pas la prêter à Rousseau.

  5. 05Formuler l'enjeu majeur

    L'enjeu n'est pas le bonheur du promeneur mais le statut du sentir. Si l'on peut se savoir exister par le seul fait d'être affecté, alors la sensibilité n'est plus seulement ce que la raison doit régler : elle est une voie d'accès à soi. Le texte fonde par avance la revendication que le programme date du XVIIIe siècle.

Résultat : L'enjeu majeur du texte est le renversement du rapport entre sentir et connaître. En retirant un à un tous les contenus de la conscience, Rousseau ne trouve pas une pensée mais un affect — « le sentiment de l'existence » —, et cet affect suffit à donner le sujet à lui-même. Le sentir cesse d'être l'accompagnement trouble de la pensée pour devenir le lieu où le moi se rejoint. Une copie qui se contente de dire que Rousseau est heureux au bord du lac a raconté le texte ; une copie qui montre la soustraction, nomme le reste et discute son statut a interprété.

Objectif Bac

  • Distinguer : sachez opposer en une phrase émotion, sentiment et passion, et donner un exemple pour chacun. Cette précision sépare, dans un essai, l'analyse de la simple impression.
  • Citer : le sens de patior, « subir », n'est pas une curiosité étymologique mais un argument — il explique en une ligne pourquoi la tradition tient la passion pour une passivité, et pourquoi la sensibilité a dû revendiquer des droits.
  • Situer : le programme date cette revendication du XVIIIe siècle et nomme Diderot, Rousseau et Goethe. Dire ce que « nouveau langage » veut dire concrètement — le roman par lettres, la rêverie, le journal — vaut mieux que réciter trois noms.
  • Nuancer : Descartes juge les passions « toutes bonnes de leur nature » et ne combat que leurs excès ; Spinoza veut les comprendre au lieu de les blâmer. Une copie qui fait de la philosophie classique l'ennemie des affects se prive de la moitié du problème.
  • Interpréter : devant un texte, demandez-vous d'abord de quel affect il s'agit, puis quelle conception de la vie sensible il engage — la sensibilité y est-elle un trouble à régler, une richesse à cultiver, ou un moyen de connaître ?

Erreurs fréquentes

  • Employer émotion, sentiment et passion comme des synonymes : « j'ai eu une émotion d'amour, une vraie passion ». Forme correcte : « un trouble vif (émotion) a laissé place à un sentiment durable, qui s'est intensifié jusqu'à devenir une passion » — trois affects, trois durées, une gradation.
  • Écrire que Descartes ou les philosophes veulent « supprimer les passions ». L'article 211 des Passions de l'âme dit exactement l'inverse : elles « sont toutes bonnes de leur nature », et l'on ne combat que « leurs mauvais usages ou leurs excès ». La thèse à attribuer est la régulation, non la destruction.
  • Poser la sensibilité comme le contraire de la pensée (« les émotions, ce n'est pas rationnel »). Un sentiment intègre du jugement et de la mémoire, et le programme parle lui-même des « relations de la sensibilité et de l'intelligence » : la formule juste est que ce sont deux dimensions de l'esprit à articuler, non deux camps.
  • Traiter le XVIIIe siècle comme le cœur du thème parce que le programme l'évoque en premier. La période de référence est « du romantisme au XXe siècle » : Rousseau, Diderot et Goethe sont le prélude que le programme nomme comme tel, et une copie qui s'y arrête sort du cadre.
  • Confondre le sentiment moral avec une émotion agréable (« la pitié, c'est être triste pour quelqu'un »). Le sentiment moral est une disposition à être affecté par autrui qui oriente la conduite : la pitié chez Rousseau, la sympathie distinguée de la contagion affective chez Scheler (Nature et formes de la sympathie, 1913).

§ 01

Révision active

Rédigez une réfutation, puis sa limite. Un lecteur soutient : « les passions sont toujours à combattre, puisqu'on les subit ». Appuyez-vous sur l'article 211 des Passions de l'âme et sur ce que le programme nomme « la formation des sentiments moraux » pour réfuter cette thèse en un paragraphe ; indiquez ensuite, en trois phrases, ce qui reste malgré tout défendable dans la position réfutée.

S’entraîner sur des exercices associés50 questions sur ce thème→

Rappel actif

Rappelle-toi les points clés — puis révèle.

Sources : Programme d'enseignement de spécialité « Humanités, littérature et philosophie », classe terminale — objet d'étude « La recherche de soi », entrée « Les expressions de la sensibilité » (Éduscol — ministère de l'Éducation nationale) · Jean-Jacques Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire, Cinquième promenade (1782) — texte intégral en ligne (Wikisource — la bibliothèque libre)

§ 02
§ 02

Dire l'intériorité : les modes de restitution du sensible#

~10 min de lecture●●○StandardBOHLP-Tle-S1-La recherche de soi-§Les expressions de la sensibilité

Points clés

La question de cette entrée n'est pas « qu'éprouve-t-on ? » mais « comment le dire ? ». Le programme est très précis sur ce point : « La restitution, sur divers modes (direct ou indirect, analytique ou symbolique…), des perceptions dans ce qu'elles ont de subjectif, des passions dans leur développement, des pensées telles qu'elles surviennent, constitue l'un des grands objets de la littérature et des arts dans la période de référence. » Trois objets, donc : la perception en tant qu'elle est vécue par quelqu'un, la passion prise dans son mouvement et non dans son résultat, la pensée saisie à l'instant où elle survient. Et quatre modes de restitution, qu'une interprétation littéraire doit savoir reconnaître avant d'analyser quoi que ce soit (voir Fig. 3).

Les modes de restitution du sensible

Les modes de restitution du sensibleArbre de probabilité, 4 chemins, Données: Direct — je lyrique, lettre, journal; Indirect — discours indirect libre; Analytique — le roman d'analyse; Symbolique — correspondances, paysageRestituer le sensibleDirect — je lyrique, lettre, journalIndirect — discours indirect libreAnalytique — le roman d'analyseSymbolique — correspondances, paysage
Fig. 3Les quatre modes que le programme énumère — « direct ou indirect, analytique ou symbolique » — avec, pour chacun, sa forme littéraire caractéristique. Le mode indirect est mis en évidence : c'est celui que les copies reconnaissent le moins souvent.
Fig. 3 ↓
Le mode direct est celui du lyrisme. Le mot vient de la lyre, l'instrument qui accompagnait le chant des poètes antiques : est lyrique le texte où un « je » dit ce qu'il éprouve et le fait partager. Ses moyens sont repérables et s'analysent : la première personne, l'apostrophe qui interpelle un absent, une abstraction ou un élément du paysage, les images qui donnent un corps à l'invisible affectif, le rythme et les sonorités qui font sentir l'émotion autant qu'ils la nomment. Dans « Le Lac » — dixième méditation des Méditations poétiques de 1820, où le poème s'intitule « Le Lac de B*** » —, Lamartine rapporte la prière de la femme aimée : « Ô temps ! suspends ton vol ; et vous, heures propices, / Suspendez votre cours ». L'apostrophe personnifie le temps, l'impératif le supplie, la reprise fait entendre l'insistance d'un désir qui sait déjà qu'il échouera.
Le mode indirect est celui où l'intériorité d'un personnage se donne sans qu'il prenne la parole. Sa forme majeure est le discours indirect libre, dont Flaubert fait un instrument de précision : le narrateur garde la troisième personne et les temps du récit, mais adopte le lexique, les images et les jugements du personnage, si bien que l'on ne sait plus qui parle. On lit une conscience de l'intérieur sans quitter le récit. Proust, qui consacre en 1920 un article au style de Flaubert, voit dans cette continuité grammaticale une véritable vision du monde. La question du programme — « Comment caractériser la vie intérieure d'un personnage de fiction et dépeindre sa sensibilité ? » — trouve là sa réponse technique.
Le mode analytique est celui du roman d'analyse : le narrateur nomme les affects, en suit le développement, en démonte le mécanisme. Constant, dans Adolphe (1816), fait raconter une passion par celui-là même qui l'a subie, et l'exactitude de l'analyse devient le sujet du livre autant que la passion analysée. Balzac, dans Le Lys dans la vallée (1836), déploie la même exigence sur un amour empêché. Le mode symbolique, lui, fait dire l'intériorité par le monde sensible : dans « Correspondances » (Les Fleurs du mal, 1861), Baudelaire pose que « les parfums, les couleurs et les sons se répondent » et fait de la nature « un temple » traversé de « forêts de symboles ». Aucun « je » ne s'y épanche : c'est la sensation elle-même qui devient signe.
Le programme ajoute un fait d'histoire qu'on oublie souvent : « Ce souci a croisé les courants réaliste ou naturaliste et le nouveau regard porté sur des sociétés transformées par la révolution industrielle. » L'attention à la vie intérieure n'a donc pas été le privilège des poètes solitaires ; elle a nourri le roman qui prétendait décrire la société. Flaubert, dans L'Éducation sentimentale (1869), suit les affects d'une génération à travers les décors et les revenus. Maupassant, dans Une vie (1883), mesure l'usure d'une sensibilité par le détail matériel. Huysmans, dans À rebours (1884), pousse l'expérience jusqu'au retrait complet du monde social. Sensibilité et description sociale se sont développées ensemble, non l'une contre l'autre.
Reste le problème qui referme l'entrée dans le programme, et qui est le plus intéressant à traiter (voir Fig. 4) : « Ces questions sont aussi celles des rapports entre l'expérience privée et le langage commun : lorsque nous communiquons les uns avec les autres, comment faisons-nous pour donner le même sens aux mots que nous employons ? » Ce que j'éprouve n'appartient qu'à moi ; les mots dont je dispose appartiennent à tout le monde. Écrire suppose donc de faire passer un affect singulier par une langue partagée, et c'est ce passage — non l'émotion de départ — que l'interprétation littéraire analyse. Un texte réussi n'est pas celui qui a le plus senti, c'est celui qui a trouvé, dans une langue commune, la forme qui fait éprouver.

De l'expérience privée au langage commun

De l'expérience privée au langage communGraphe, Ce qu’éprouve le sujet → Forme : image, rythme, Ce qu’éprouve le sujet → Mots de tout le monde, Forme : image, rythme → Le texte, Mots de tout le monde → Le texte, Le texte → Ce qu’éprouve le lecteurCe qu’éprouve lesujetForme : image,rythmeMots de tout lemondeLe texteCe qu’éprouve lelecteur
Fig. 4Le trajet que tout texte de ce thème doit accomplir, et que l'interprétation littéraire analyse. Un affect qui n'appartient qu'à un sujet passe par des mots qui appartiennent à tous et par une forme, pour produire chez un lecteur un affect à son tour.
Fig. 4 ↓

Vocabulaire

→ Cartes
  • lyrismeMode d'expression où un « je » dit ses émotions et les fait partager ; du nom de la lyre, instrument qui accompagnait le chant des poètes antiques.
  • apostropheProcédé par lequel le texte interpelle directement un absent, une abstraction ou un élément du monde comme s'il pouvait entendre : « Ô temps ! suspends ton vol ».
  • discours indirect libreRestitution des pensées d'un personnage dans la grammaire du récit — troisième personne et temps du passé — mais avec son lexique et ses jugements, de sorte que les deux voix se superposent.
  • roman d'analyseRoman dont l'objet principal est le développement d'un affect, nommé et démonté par le récit lui-même ; Adolphe de Constant en est le modèle.
  • correspondancesChez Baudelaire, équivalences entre les sensations de sens différents (parfums, couleurs, sons) et entre le monde sensible et un sens caché : la sensation y devient un signe à déchiffrer.
  • synesthésieFigure qui associe des sensations relevant de sens distincts, par exemple un parfum « vert » ou « doux comme les hautbois ».
Exemple corrigé

Interprétation littéraire — Baudelaire, « Correspondances »

Texte : Charles Baudelaire, « Correspondances », Les Fleurs du mal (1861). Le sonnet s'ouvre sur « La Nature est un temple où de vivants piliers / Laissent parfois sortir de confuses paroles ; / L'homme y passe à travers des forêts de symboles / Qui l'observent avec des regards familiers » ; le deuxième quatrain affirme, après avoir évoqué « de longs échos qui de loin se confondent / Dans une ténébreuse et profonde unité », que « les parfums, les couleurs et les sons se répondent » ; le premier tercet énumère des parfums « frais comme des chairs d'enfants, / Doux comme les hautbois, verts comme les prairies ». Question d'interprétation littéraire : par quels moyens ce poème fait-il de la sensation une voie de connaissance ?

  1. 01Identifier le mode de restitution

    Aucun « je » ne dit ici ce qu'il éprouve, et aucun narrateur n'analyse un sentiment : le poème relève du mode symbolique. Le constater d'emblée écarte la lecture lyrique, qui chercherait en vain une confidence, et oriente l'analyse vers ce que le texte fait de la sensation elle-même.

  2. 02Analyser la métaphore inaugurale

    Le temple, les « vivants piliers », les « confuses paroles », les « forêts de symboles » : la nature est donnée d'emblée comme un texte, obscur mais lisible. L'homme n'y contemple pas, il « y passe », et il y est regardé. La sensation se trouve ainsi rangée, dès le premier quatrain, du côté du signe plutôt que du côté de l'impression.

  3. 03Suivre le fonctionnement de la synesthésie

    « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent » énonce l'équivalence ; le tercet la met en œuvre. Un parfum est dit « doux comme les hautbois », donc traduit en son ; puis « vert comme les prairies », donc traduit en couleur. Le poème ne compare pas des objets, il fait passer une sensation d'un sens à l'autre, et rend ce passage sensible au lecteur.

  4. 04Écouter ce que le vers ajoute au sens

    L'alexandrin régulier, les rimes du quatrain et la reprise des sonorités dans « de longs échos qui de loin se confondent » produisent, dans l'oreille, l'unité que le vers suivant nomme. La forme ne décore pas la thèse : elle en donne l'expérience, ce qui est exactement l'attendu d'une interprétation littéraire.

  5. 05Formuler l'enjeu majeur

    Si les sensations se répondent, alors sentir n'est plus recevoir passivement des impressions séparées : c'est apercevoir des relations, donc une « ténébreuse et profonde unité ». La sensibilité cesse d'être l'obstacle du savoir pour en devenir l'organe. C'est cette conversion qu'il faut nommer, et non le seul plaisir des images.

Résultat : Le poème fait de la sensation une voie de connaissance par trois moyens solidaires : une métaphore inaugurale qui présente la nature comme un texte à déchiffrer, une synesthésie qui fait circuler la sensation d'un sens à l'autre au lieu de la laisser cloisonnée, et une forme — mètre, rimes, échos sonores — qui donne au lecteur l'expérience de l'unité qu'elle affirme. L'enjeu majeur est le changement de statut du sentir : de réception passive, il devient déchiffrement. Une copie qui se contente d'admirer les images n'a pas atteint la thèse ; une copie qui montre comment le texte fait de la sensation un signe l'a atteinte.

Objectif Bac

  • Analyser : nommez le mode de restitution avant de commenter. Un texte direct, un discours indirect libre, une analyse de narrateur et un réseau de symboles ne s'étudient pas avec les mêmes outils, et se tromper de mode fait manquer le texte.
  • Citer puis interpréter, jamais l'inverse : une citation courte, exactement délimitée, suivie de ce qu'elle produit. « Ô temps ! suspends ton vol » n'est un argument que si vous montrez ce que l'apostrophe et l'impératif font au lecteur.
  • Interpréter : reliez systématiquement un fait de langue à un effet. « Le poète est triste » n'est pas une analyse ; « la reprise de l'impératif fait entendre une prière qui se sait vaine » en est une.
  • Confronter : le programme relie explicitement la restitution du sensible aux courants réaliste et naturaliste. Savoir rapprocher un poème lyrique et une page de roman social sur un même affect vaut mieux que d'opposer poésie et réalisme.
  • Problématiser : l'expérience est privée, le langage est commun. Faire de cet écart la question du devoir — comment des mots de tout le monde peuvent-ils faire éprouver ce que personne d'autre n'a senti ? — donne à l'essai sa hauteur.

Erreurs fréquentes

  • Paraphraser en croyant analyser : « le poète dit qu'il voudrait arrêter le temps ». Forme correcte : nommer le procédé et son effet — l'apostrophe personnifie le temps, l'impératif le supplie, la reprise fait entendre l'insistance d'un désir déjà perdu.
  • Réduire le lyrisme à la sincérité (« il livre ses émotions »). Le lyrisme est un art de l'expression : il choisit un mètre, des images, un rythme. Confondre l'émotion vécue et l'émotion écrite fait disparaître le travail littéraire, qui est précisément l'objet de l'exercice.
  • Attribuer au narrateur les jugements portés en discours indirect libre. Quand Flaubert écrit une phrase où le lexique et les valeurs sont ceux du personnage, la voix est partagée : dire « le narrateur pense que… » revient à effacer le procédé le plus fin du roman du XIXe siècle.
  • Traiter la synesthésie comme une simple image (« Baudelaire compare les parfums à des couleurs »). Dans « Correspondances », l'équivalence des sensations est une thèse sur la connaissance : percevoir, c'est déchiffrer une « ténébreuse et profonde unité ». La formule juste est que la sensation y devient signe.
  • Opposer l'écriture de l'intériorité au réalisme, comme deux camps. Le programme dit que le souci de restituer le sensible « a croisé les courants réaliste ou naturaliste » : L'Éducation sentimentale (1869) et Une vie (1883) sont des romans de la sensibilité autant que de la société.

§ 02

Révision active

Prenez une même situation intime — par exemple apprendre une nouvelle qui bouleverse. Rédigez-en trois versions de six à huit lignes chacune, sur trois des modes que le programme distingue : direct, avec un « je » qui dit ; indirect, où le narrateur prête sa grammaire aux pensées du personnage ; analytique, où le narrateur nomme et suit le développement de l'affect. Indiquez ensuite en trois phrases ce que chaque mode fait gagner et ce qu'il fait perdre.

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Rappel actif

Rappelle-toi les points clés — puis révèle.

Sources : Alphonse de Lamartine, « Le Lac », Méditations poétiques, édition originale de 1820 (dixième méditation, intitulée « Le Lac de B*** ») (Wikisource — la bibliothèque libre) · Charles Baudelaire, « Correspondances », Les Fleurs du mal, édition de 1861 (section « Spleen et Idéal ») (Wikisource — la bibliothèque libre)

§ 03
§ 03

Sensibilité et intelligence : décrire le flux du vécu#

~12 min de lecture●●●ApprofondissementBOHLP-Tle-S1-La recherche de soi-§Les expressions de la sensibilité

Points clés

Le programme énumère avec précision ce que la philosophie et la psychologie de la période ont exploré : « les données premières de la conscience, l'expérience subjective du corps, les relations de la sensibilité et de l'intelligence, les pathologies de l'esprit et des sens, et jusqu'à la possibilité de décrire le flux du vécu ». La question du XIXe et du XXe siècle n'est donc pas seulement celle, ancienne, de savoir s'il faut se méfier de ses passions. Elle est plus radicale et plus intéressante : peut-on décrire exactement ce qui se passe en nous, ou toute description en fausse-t-elle la nature (voir Fig. 5) ?

Explorer la vie sensible au XIXe et au XXe siècle

Explorer la vie sensible au XIXe et au XXe siècleArbre de probabilité, 5 chemins, Données: Le corps éprouvé — Maine de Biran; L'habitude — Ravaisson, 1838; Les données immédiates — Bergson; Le flux de la pensée — James; Le vécu décrit — Husserl, 1907Explorer la vie sensibleLe corps éprouvé — Maine de BiranL'habitude — Ravaisson, 1838Les données immédiates — BergsonLe flux de la pensée — JamesLe vécu décrit — Husserl, 1907
Fig. 5Les cinq chantiers que le programme énumère, chacun avec son texte de référence. Bergson est mis en évidence : le titre de son Essai (1889) reprend presque mot pour mot la formule du programme, « les données premières de la conscience ».
Fig. 5 ↓
L'arrière-plan classique doit être connu, mais tenu à sa place. Descartes, dans Les Passions de l'âme (1649), analyse les passions au lieu de les condamner et vise leur régulation par une volonté éclairée. Spinoza, dans l'Éthique, refuse de traiter les affects comme des vices et veut les considérer « comme s'il était question de lignes, de plans et de corps » : on ne se libère pas d'un affect par un décret de volonté, mais par une connaissance adéquate qui le transforme. Pascal, enfin, écrit que « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point » — non pour opposer l'irrationnel au rationnel, mais pour reconnaître au sentiment un ordre de connaissance propre, celui de l'esprit de finesse à côté de l'esprit de géométrie. Ces trois références précèdent la période de référence : elles s'invoquent comme origines, jamais comme cœur du thème.
L'exploration proprement moderne commence par le corps. Maine de Biran, dont le programme retient des extraits du journal, cherche dans l'effort musculaire — la résistance que mon corps m'oppose quand je veux le mouvoir — le fait primitif où le moi se saisit comme volonté, avant toute idée. Ravaisson, dans De l'habitude (1838), décrit le mouvement inverse : à force d'être répété, un acte volontaire descend dans la nature et se fait spontanéité ; l'habitude est ainsi le lieu où l'esprit se dépose en sensibilité. Ces deux analyses répondent exactement à ce que le programme nomme « l'expérience subjective du corps », et elles fournissent des exemples autrement plus précis que les généralités sur le corps et l'esprit.
Le texte central de l'entrée est l'Essai sur les données immédiates de la conscience de Bergson (1889) : son titre reprend, presque mot pour mot, la formule du programme. Bergson y soutient que nous nous représentons notre vie intérieure sur le modèle de l'espace, en juxtaposant des états séparés comme on aligne des objets. Or les états de conscience réels « se pénètrent les uns les autres », forment une « multiplicité qualitative » et une durée dont « la succession n'a rien de commun avec une juxtaposition dans l'espace homogène ». D'où la distinction décisive entre un moi fondamental, saisi par une réflexion profonde, et un moi superficiel, découpé et solidifié pour les besoins de la vie sociale et du langage (voir Fig. 6). Bergson en tire une conséquence morale : « les moments où nous nous ressaisissons ainsi nous-mêmes sont rares, et c'est pourquoi nous sommes rarement libres. »

Moi fondamental et moi superficiel selon Bergson

Moi fondamental et moi superficiel selon Bergsoncercles concentriques, 3 anneaux, Données: Je, Moi fondamental · durée, Moi superficiel · espace, Langage · vie socialeLangage · vie socialeMoi superficiel · espaceMoi fondamental · duréeJe
Fig. 6La stratification que décrit l'Essai de 1889. Le moi fondamental, au centre, est saisi dans sa durée ; il se projette au dehors en un moi superficiel découpé selon l'espace, lui-même façonné par les exigences du langage et de la vie sociale. Les trois cercles sont un seul et même moi, non trois personnes.
Fig. 6 ↓
La même intuition traverse la période dans d'autres langues et d'autres disciplines. William James, dans son Précis de psychologie (1892), décrit la pensée comme un courant continu — ce qu'on traduit par flux ou courant de conscience — et non comme une chaîne d'états distincts. Husserl, dans L'Idée de la phénoménologie (1907), veut revenir à l'expérience telle qu'elle se donne, avant les constructions qui la recouvrent. Taine, dans De l'intelligence (1870), avait déjà voulu construire une psychologie des sensations et de leurs troubles, du côté de ce que le programme appelle « les pathologies de l'esprit et des sens ». Et la littérature suit : Proust fait de la mémoire involontaire un instrument de connaissance de soi, Woolf, dans Les Vagues (1931), donne une forme romanesque au flux même du vécu.
Reste l'obstacle que le programme place en dernier, et qui est le plus fort : « les rapports entre l'expérience privée et le langage commun ». Si mes états ne ressemblent à rien de mesurable, comment les mots de tout le monde pourraient-ils les dire ? Bergson lui-même reconnaît que le moi superficiel « se prête infiniment mieux aux exigences de la vie sociale en général et du langage en particulier » : parler de soi, c'est déjà se spatialiser. Wittgenstein pousse l'objection à sa limite dans les Recherches philosophiques (1953) : au paragraphe 243, il imagine un langage dont les mots renverraient aux seules sensations que le locuteur peut connaître, et il argumente qu'un tel langage privé est impossible — faute de tout critère public, rien n'y distinguerait employer le mot correctement de croire l'employer correctement. La conséquence pour le thème est nette : décrire son vécu n'est jamais un acte solitaire ; c'est un travail dans une langue partagée, et c'est ce travail que la littérature accomplit.
L'essai attend donc mieux qu'un arbitrage entre la raison et la sensibilité. Les auteurs de la période ne demandent pas de choisir : Bergson veut une intuition plus exacte que l'analyse, Spinoza une connaissance qui transforme l'affect, Pascal deux ordres complémentaires. La bonne question n'est pas « faut-il se fier à ses sentiments ? » mais « qu'est-ce qui, dans un sentiment, peut être connu, et à quel prix ? ». Formulée ainsi, elle porte un devoir entier.

Vocabulaire

→ Cartes
  • duréeChez Bergson, le temps tel qu'il est vécu : une continuité où les états se pénètrent et se transforment, par distinction d'avec le temps mesuré, qui les juxtapose comme des points dans l'espace.
  • moi fondamentalChez Bergson, le moi saisi dans sa durée propre, atteint par une réflexion profonde ; il ne fait qu'une seule personne avec le moi superficiel, qui en est la projection dans l'espace et le langage.
  • multiplicité qualitativePluralité d'états qui ne se comptent pas parce qu'ils ne sont pas extérieurs les uns aux autres ; le mode d'être propre aux faits de conscience selon Bergson.
  • phénoménologieDémarche philosophique qui décrit l'expérience telle qu'elle se donne à la conscience, en suspendant les théories qui la recouvrent ; Husserl en formule le programme en 1907.
  • langage privéLangage supposé dont les mots renverraient aux seules sensations que le locuteur peut connaître ; Wittgenstein en montre l'impossibilité au paragraphe 243 des Recherches philosophiques.
  • habitudeChez Ravaisson, disposition acquise par laquelle un acte d'abord volontaire devient spontané : le lieu où l'esprit se dépose en sensibilité.
Exemple corrigé

Interprétation philosophique — Bergson, la conclusion de 1889

Texte : Henri Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience (1889), conclusion. Bergson y décrit une « réflexion approfondie, qui nous fait saisir nos états internes comme des êtres vivants, sans cesse en voie de formation, comme des états réfractaires à la mesure, qui se pénètrent les uns les autres, et dont la succession dans la durée n'a rien de commun avec une juxtaposition dans l'espace homogène ». Il ajoute : « Mais les moments où nous nous ressaisissons ainsi nous-mêmes sont rares, et c'est pourquoi nous sommes rarement libres. La plupart du temps, nous vivons extérieurement à nous-mêmes, nous n'apercevons de notre moi que son fantôme décoloré, ombre que la pure durée projette dans l'espace homogène. » Question d'interprétation philosophique : pourquoi la description exacte de la vie intérieure est-elle, pour Bergson, une question de liberté ?

  1. 01Relever l'opposition qui structure le passage

    Deux régimes s'opposent terme à terme : d'un côté des états « en voie de formation » qui « se pénètrent », de l'autre une « juxtaposition dans l'espace homogène » ; d'un côté la « pure durée », de l'autre son « ombre ». Toute l'interprétation tient dans le repérage de ce couple, car c'est lui qui portera l'argument sur la liberté.

  2. 02Comprendre pourquoi la mesure est ici disqualifiée

    Les états sont dits « réfractaires à la mesure ». Mesurer suppose des unités séparées, égales et extérieures les unes aux autres. Or ce que la conscience contient ne se laisse ni séparer ni répéter : chaque état est modifié par ceux qui le précèdent. Compter des états revient donc à les remplacer d'abord par autre chose qu'eux.

  3. 03Analyser la métaphore du fantôme et de l'ombre

    « Fantôme décoloré », « ombre que la pure durée projette » : Bergson ne dit pas que le moi superficiel est faux, il dit qu'il est une projection — la même chose vue dans un autre milieu, et appauvrie par lui. La métaphore optique fait tout le travail : une ombre ressemble, mais elle a perdu une dimension.

  4. 04Nouer la description et la liberté

    C'est le pas décisif du texte. Si je ne me connais que par ma projection spatiale, mes actes m'apparaissent comme les effets de causes juxtaposées, donc comme prévisibles ; agir librement suppose au contraire que l'acte émane de la durée entière, c'est-à-dire de tout ce que je suis devenu. La rareté des moments de ressaisissement explique alors la rareté des actes libres.

  5. 05Nommer l'obstacle que Bergson reconnaît lui-même

    Le passage n'idéalise pas cette ressaisie : elle est « rare », et Bergson note ailleurs que le moi découpé « se prête infiniment mieux aux exigences de la vie sociale en général et du langage en particulier ». Autrement dit, l'obstacle n'est pas une faiblesse individuelle mais l'instrument même dont nous disposons pour nous dire. Le signaler évite de conclure trop vite à un simple appel à l'introspection.

  6. 06Formuler l'enjeu majeur

    L'enjeu majeur est que la question psychologique — comment décrire ce que j'éprouve ? — est immédiatement une question pratique. Une description qui spatialise le moi produit un sujet déterminé ; une description qui respecte la durée rend l'acte libre pensable. La forme de la description engage la conception de l'agent.

Résultat : Pour Bergson, décrire exactement la vie intérieure et se rendre libre sont un seul et même problème. Nos états se pénètrent et sont « réfractaires à la mesure » ; les représenter comme des unités juxtaposées dans un espace homogène revient à n'en saisir que « l'ombre », un moi projeté dont les actes semblent enchaînés par des causes extérieures. La liberté suppose l'autre description, celle qui rapporte l'acte à la durée entière du sujet — d'où la conclusion du texte : ces moments étant rares, « nous sommes rarement libres ». L'enjeu majeur n'est donc pas psychologique mais pratique : la manière dont on décrit un sujet décide de ce dont on le tient pour capable.

Objectif Bac

  • Problématiser : ne demandez pas si la sensibilité est bonne ou mauvaise, demandez ce qu'elle permet de connaître et ce que la description lui fait perdre. C'est la question que la période s'est réellement posée, et elle soutient un essai entier.
  • Citer avec exactitude : « les données premières de la conscience » est la formule du programme, et l'Essai sur les données immédiates de la conscience de Bergson (1889) en est le texte. Une référence datée et titrée pèse dix fois une allusion à « la philosophie ».
  • Distinguer : le temps mesuré et la durée vécue, le moi superficiel et le moi fondamental, l'analyse et l'intuition. Ces couples bergsoniens sont les outils les plus rentables du thème, à condition d'être définis avant d'être employés.
  • Nuancer : ni Descartes, ni Spinoza, ni Pascal ne rejettent les affects ; et ils précèdent la période de référence. Les invoquer comme origines est juste, les présenter comme le cœur du thème est une faute de cadrage.
  • Confronter : l'objection du langage privé (Wittgenstein, Recherches philosophiques, 1953, paragraphe 243) et la description bergsonienne du moi fondamental se répondent. Faire dialoguer ces deux positions vaut mieux que d'exposer l'une puis l'autre.

Erreurs fréquentes

  • Réduire la question à « la raison contre les émotions » et conclure qu'il faut équilibrer les deux. Le programme parle des « relations de la sensibilité et de l'intelligence » et de « la possibilité de décrire le flux du vécu » : la question est celle de la connaissance du vécu, pas d'un arbitrage moral.
  • Faire de Descartes, Spinoza et Pascal le centre du thème. Leurs textes datent de 1649, 1677 et du XVIIe siècle ; la période de référence commence au romantisme. La formule correcte est de les nommer comme l'arrière-plan que la période discute, puis de passer à Bergson, James, Husserl ou Wittgenstein.
  • Traduire la durée bergsonienne par « le temps passe plus ou moins vite selon notre humeur ». La thèse est plus forte : les états de conscience « se pénètrent les uns les autres » et forment une multiplicité qualitative, non des unités juxtaposées. C'est le mode d'être des états, pas leur vitesse apparente, qui est en cause.
  • Écrire que Bergson oppose le moi profond, vrai, au moi social, faux. Bergson précise que « ce moi plus profond ne fait qu'une seule et même personne avec le moi superficiel » : il s'agit de deux aspects du même moi, dont l'un est une projection de l'autre dans l'espace, et non de deux personnes.
  • Confondre l'argument du langage privé avec l'idée qu'on ne peut pas parler de ses sentiments. Wittgenstein vise un langage dont les mots renverraient aux seules sensations connues du locuteur ; il montre qu'un tel langage manquerait de critère, ce qui ne rend pas impossible mais au contraire nécessaire l'usage public des mots de la sensibilité.

§ 03

Révision active

Rédigez une objection, puis votre réponse à cette objection. L'objection : « si le moi fondamental échappe aux mots, en parler le trahit déjà ; toute description du vécu est donc vaine ». Appuyez-vous sur ce que le programme nomme les rapports entre l'expérience privée et le langage commun, et sur l'argument du langage privé de Wittgenstein. Comptez six à dix lignes pour chaque temps, et terminez par la thèse que vous soutiendriez dans un essai.

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Rappel actif

Rappelle-toi les points clés — puis révèle.

Sources : Henri Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience (1889), Conclusion — texte intégral en ligne (Wikisource — la bibliothèque libre) · « Private Language » — exposé de l'argument du langage privé de Wittgenstein (Recherches philosophiques, paragraphe 243) (Stanford Encyclopedia of Philosophy (en anglais)) · Programme d'enseignement de spécialité « Humanités, littérature et philosophie », classe terminale — objet d'étude « La recherche de soi », entrée « Les expressions de la sensibilité » (Éduscol — ministère de l'Éducation nationale)

§ 04
§ 04

Repères d'œuvres : du romantisme au XXe siècle#

~11 min de lecture●●○StandardBOHLP-Tle-S1-La recherche de soi

Points clés

La période de référence de ce semestre est, verbatim, « du romantisme au XXe siècle ». Avant de retenir des titres, retenez une chose que le programme dit de sa propre bibliographie : elle « est fournie à titre d'illustration et ne prédétermine en aucun cas le choix des textes proposés dans le cadre des épreuves du baccalauréat ». Aucune œuvre n'est donc obligatoire, et aucune n'est garantie de tomber. Ce que l'épreuve suppose n'est pas une liste apprise mais un paysage : savoir, devant un texte inconnu, où il se situe et à quoi le rapprocher (voir Fig. 7). Huit repères sûrs et mobilisables valent mieux que quarante titres récités.

La période de référence : du romantisme au XXe siècle

La période de référence : du romantisme au XXe siècleFrise chronologique de 1760 à 1955, 1774: Goethe · Werther, 1820: Lamartine · Méditations, 1857: Baudelaire · Fleurs du mal, 1889: Bergson · Données, 1913: Proust · Recherche, 1931: Woolf · Les Vagues, 1760–1800: Prélude · XVIIIe, 1800–1850: Romantismes, 1850–1890: Réalisme, naturalisme, 1890–1955: Psychologie, phénoménologie17601955annéePrélude · XVIIIeRomantismesRéalisme,naturalismePsychologie,phénoménologie1774Goethe · Werther1820Lamartine ·Méditations1857Baudelaire ·Fleurs du mal1889Bergson ·Données1913Proust ·Recherche1931Woolf · LesVagues
Fig. 7Le paysage à tenir en tête. Les quatre bandes donnent les moments de la période, les six jalons donnent des ancrages datés. Le jalon mis en évidence est l'Essai sur les données immédiates de la conscience de Bergson, dont le titre reprend la formule même du programme.
Fig. 7 ↓
Le prélude est celui que le programme nomme en ouvrant l'entrée : Rousseau, La Nouvelle Héloïse (1761) et Les Rêveries du promeneur solitaire (1782) ; Kant, Observations sur le sentiment du beau et du sublime (1764) ; Goethe, Les Souffrances du jeune Werther (1774) puis Les Années d'apprentissage de Wilhelm Meister (1795) ; Schiller, Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme (1795). Ces textes ne sont pas au cœur de la période, mais ils en sont la condition : c'est là que le sentiment gagne le droit d'être dit, et que l'éducation par le beau devient une idée philosophique.
La première moitié du XIXe siècle est celle du moi sensible. Chateaubriand, René (1802) ; Madame de Staël, Corinne ou l'Italie (1807) ; Austen, Raison et sentiments (1811) ; Constant, Adolphe (1816) ; Lamartine, Méditations poétiques (1820) ; Hugo, Les Chants du crépuscule (1835) ; Musset, La Confession d'un enfant du siècle (1836) ; Balzac, Le Lys dans la vallée (1836) ; Stendhal, La Chartreuse de Parme (1839) ; Nerval, Sylvie (1853) et Les Chimères (1854) ; Hugo, Les Contemplations (1856). Dans la préface de ce dernier recueil, Hugo formule la prétention du lyrisme romantique en une phrase : « quand je vous parle de moi, je vous parle de vous », et il appelle son livre « les Mémoires d'une âme ».
La seconde moitié du siècle croise cette exploration avec le regard neuf porté sur des sociétés transformées. Ruskin, Les Pierres de Venise (1853) ; Thoreau, Walden ou la vie dans les bois (1854) ; Fromentin, Dominique (1863) ; Baudelaire, Le Peintre de la vie moderne (1863-1869) et Le Spleen de Paris (1869) ; Flaubert, L'Éducation sentimentale (1869) ; Taine, De l'intelligence (1870) ; Nietzsche, La Naissance de la tragédie (1871) ; Maupassant, Une vie (1883) ; Huysmans, À rebours (1884). On notera que la bibliographie du programme retient de Baudelaire Le Spleen de Paris et Le Peintre de la vie moderne plutôt que Les Fleurs du mal ; rien n'interdit d'employer le recueil de 1857, mais mieux vaut savoir ce que la liste officielle privilégie.
Le versant philosophique et psychologique de la période est celui que les fiches oublient le plus souvent, et c'est celui qui rapporte le plus en essai : Ravaisson, De l'habitude (1838) ; Taine, De l'intelligence (1870) et Philosophie de l'art (1881) ; Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience (1889) puis L'Énergie spirituelle (1919) ; William James, Précis de psychologie (1892) et Les Formes multiples de l'expérience religieuse (1902) ; Husserl, L'Idée de la phénoménologie (1907) ; Scheler, Nature et formes de la sympathie (1913) et L'Homme du ressentiment (1919) ; Wittgenstein, Recherches philosophiques (1953) et Le Cahier bleu (1958). Le programme y ajoute une ressource singulière et peu exploitée : « des extraits des journaux de Maine de Biran (1827), Joubert (1838), Berlioz (1870), Amiel (1882) » — l'écriture au jour le jour d'une vie sensible.
Le programme demande enfin d'examiner « les formes et objets de l'émotion esthétique en lien avec les différents arts », d'où « une nouvelle sacralisation de l'art et de la personnalité créatrice, et la recherche de nouvelles relations entre art et spiritualité » (voir Fig. 8). Les repères sont ici Schiller (1795), Hegel et son Cours d'esthétique (1818-1829), Schopenhauer, Ruskin, Fromentin et Les Maîtres d'autrefois (1876), Taine, puis Kandinsky, Du spirituel dans l'art et dans la peinture en particulier (1911), Focillon, Vie des formes (1934), et Bachelard, Psychanalyse du feu (1938). Cette veine permet de traiter la sensibilité autrement que par la confidence : le beau y est un objet de connaissance et l'artiste une figure quasi sacrée.

L'émotion esthétique et la sacralisation de l'art

L'émotion esthétique et la sacralisation de l'artArbre de probabilité, 4 chemins, Données: Éducation esthétique — Schiller; Le beau et l'esprit — Hegel; Le peintre de la vie moderne; Art et spiritualité — KandinskyL'émotion esthétiqueÉducation esthétique — SchillerLe beau et l'esprit — HegelLe peintre de la vie moderneArt et spiritualité — Kandinsky
Fig. 8La veine que le programme nomme et que les copies négligent : l'émotion devant l'œuvre comme objet de réflexion. Les quatre repères vont de l'éducation par le beau à la recherche d'un lien entre art et spiritualité, mise en évidence ici parce qu'elle est le terme du mouvement décrit par le programme.
Fig. 8 ↓
Le XXe siècle enfin conduit l'exploration jusqu'à la forme du récit lui-même : Proust, À la recherche du temps perdu, dont Du côté de chez Swann paraît en 1913 ; Woolf, Les Vagues (1931) ; Sartre, La Nausée (1938) ; Camus, Noces (1938). Ce qui change n'est pas la matière — on y parle encore d'amour, de mémoire, de dégoût — mais le fait que la sensibilité y devienne le principe de composition du livre. Pour l'épreuve, la bonne pratique est de choisir deux repères par tiers de la période et de savoir, pour chaque couple, la notion sur laquelle les confronter : ni catalogue, ni collage.

Vocabulaire

→ Cartes
  • période de référenceCadre chronologique assigné par le programme à un objet d'étude ; ici, pour « La recherche de soi », du romantisme au XXe siècle.
  • bibliographie indicativeListe d'œuvres fournie à titre d'illustration par le programme, sans caractère prescriptif : elle ne prédétermine pas le choix des textes des épreuves.
  • spleenChez Baudelaire, ennui profond et angoisse sans objet assignable, opposé à l'idéal ; forme moderne de la mélancolie romantique.
  • mémoire involontaireChez Proust, retour du passé déclenché par une sensation présente, hors de tout effort de rappel, et tenu pour plus révélateur que le souvenir volontaire.
  • émotion esthétiqueAffect suscité par une œuvre ou par le beau, tenu par la période comme un objet de connaissance à part entière et non comme un simple agrément.
Exemple corrigé

Essai littéraire — Hugo, préface des Contemplations

Texte : Victor Hugo, préface des Contemplations (1856). Hugo y présente son recueil comme « ce qu'on pourrait appeler, si le mot n'avait quelque prétention, les Mémoires d'une âme », affirme que « nul de nous n'a l'honneur d'avoir une vie qui soit à lui », invite le lecteur — « Prenez donc ce miroir, et regardez-vous-y » — et répond à ceux qui reprochent aux écrivains de dire moi : « quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas ? Ah ! insensé, qui crois que je ne suis pas toi ! » Essai littéraire : l'expression d'une sensibilité singulière peut-elle valoir pour tous ?

  1. 01Partir de la difficulté que le texte lui-même soulève

    Hugo répond à une objection qu'il rapporte : on reproche aux écrivains de dire moi. La question de l'essai naît donc du texte, comme l'exige l'épreuve. La difficulté est nette : ce que j'éprouve n'appartient qu'à moi, et pourtant Hugo prétend qu'en le disant il parle de son lecteur. L'essai doit examiner cette prétention plutôt que l'admirer.

  2. 02Examiner d'abord la thèse adverse

    On peut soutenir que le singulier ne se transmet pas. Ma peur, mon deuil, ma joie ont un objet, une histoire, un corps qui ne sont pas les vôtres ; c'est d'ailleurs l'objection que Wittgenstein pousse à sa limite en montrant qu'un langage renvoyant aux seules sensations du locuteur n'aurait aucun critère. À ce compte, « les Mémoires d'une âme » ne seraient lisibles que par cette âme.

  3. 03Chercher ce qui, dans le texte, rend le passage possible

    Hugo n'affirme pas que ses sentiments sont les nôtres ; il propose un « miroir ». Le mot désigne un dispositif, non un contenu : le poème donne une forme dans laquelle un autre affect que celui de l'auteur peut venir se loger. C'est le déplacement décisif — ce qui est communiqué n'est pas l'émotion mais la forme qui permet d'en éprouver une.

  4. 04Éprouver la thèse sur un autre repère de la période

    La confrontation confirme et corrige. Chez Baudelaire, « Correspondances » ne raconte aucune expérience privée et communique pourtant une manière de sentir ; chez Proust, au contraire, une sensation strictement singulière — un goût — devient exemplaire parce que le livre en dégage la loi. Deux voies distinctes vers la même généralité : par la forme, ou par l'analyse du cas.

  5. 05Poser la limite de la thèse

    La généralité n'est jamais acquise d'avance. Elle suppose un lecteur qui accepte le miroir, et une communauté de langue et de références : le « nous » de Hugo est daté, masculin, français, romantique. Reconnaître cette limite n'affaiblit pas la réponse, elle la rend défendable — et c'est le genre de restriction que le sujet appelle.

  6. 06Conclure sans forcer la réponse

    L'expression d'une sensibilité singulière ne vaut pas pour tous en droit ; elle peut valoir pour d'autres en fait, à condition de passer par une forme partageable. C'est pourquoi le travail littéraire — le mètre, l'image, le rythme, la composition — n'est pas un ornement de la confidence : c'est ce qui la rend transmissible.

Résultat : La réponse défendable est une réponse conditionnelle. La singularité d'un affect ne se transmet pas telle quelle, et l'objection du caractère privé de l'expérience reste solide. Mais Hugo ne prétend pas transmettre son émotion : il tend un « miroir », c'est-à-dire une forme dans laquelle le lecteur loge la sienne. L'expression d'une sensibilité singulière vaut donc pour d'autres dans la mesure exacte où elle a été mise en forme dans une langue partagée — et elle cesse de valoir dès que cette langue ou cette expérience commune manque. La formule « quand je vous parle de moi, je vous parle de vous » n'est pas une évidence : c'est une thèse dont l'essai doit établir la portée et les limites.

Objectif Bac

  • Situer avant de citer : devant un texte inconnu, dites d'abord de quel tiers de la période il vient et quel mode de restitution il emploie. Un repère mal daté fait plus de dégâts qu'un repère absent.
  • Confronter, et non aligner : la capacité attendue est de faire dialoguer deux œuvres sur une même notion — la mémoire affective, le paysage-miroir, l'émotion esthétique. « Lamartine, Baudelaire, Proust » sans lien argumenté n'est pas une culture, c'est une liste.
  • Nuancer l'usage de la bibliographie : le programme précise qu'elle est indicative et « ne prédétermine en aucun cas le choix des textes ». Écrire dans une copie qu'une œuvre est « au programme » est une erreur de fait ; dire qu'elle figure dans la bibliographie indicative est exact.
  • Interpréter le versant philosophique : Bergson, James, Husserl, Scheler et Wittgenstein appartiennent pleinement à cette entrée. Un essai qui ne mobilise que des poètes se prive de la moitié des ressources et de la coopération disciplinaire que l'épreuve suppose.
  • Argumenter à partir de l'émotion esthétique : Schiller, Hegel, Baudelaire critique d'art, Kandinsky permettent de traiter la sensibilité sans passer par la confidence intime. C'est souvent la voie la plus originale sur un sujet rebattu.

Erreurs fréquentes

  • Présenter la bibliographie du programme comme une liste d'œuvres obligatoires. Le programme écrit qu'elle est « fournie à titre d'illustration » et « ne prédétermine en aucun cas le choix des textes proposés dans le cadre des épreuves ». La formule correcte, dans une copie comme dans une fiche, est « bibliographie indicative ».
  • Faire commencer la période au XVIIIe siècle parce que le programme ouvre l'entrée sur les Lumières. La période de référence est « du romantisme au XXe siècle » : Rousseau et Goethe sont nommés comme les précurseurs qui « ont ouvert la voie aux romantismes européens ».
  • Dater Les Contemplations de la mort de Léopoldine plutôt que de leur publication. Le recueil paraît en 1856 ; la préface, où Hugo appelle le livre « les Mémoires d'une âme », date de la même année. Une date d'événement biographique ne remplace jamais une date de publication.
  • Réciter des noms sans notion commune : « Lamartine exprime ses sentiments, Baudelaire aussi, Proust également ». La confrontation attendue exige un point de comparaison explicite — par exemple le rapport au temps : Lamartine supplie qu'il s'arrête, Proust montre qu'une sensation le restitue.
  • Ignorer les journaux intimes que le programme nomme expressément (Maine de Biran 1827, Joubert 1838, Berlioz 1870, Amiel 1882). Ce sont des textes courts, faciles à citer, et ils illustrent exactement la restitution d'une vie sensible au jour le jour.

§ 04

Révision active

Construisez votre socle personnel de repères. Retenez huit entrées seulement, réparties ainsi : trois œuvres littéraires, une par tiers de la période ; trois textes de philosophie ou de psychologie ; deux références prises aux arts ou à l'esthétique. Pour chacune, écrivez une seule ligne — titre, date, et la thèse qu'elle vous permet de soutenir. Vérifiez pour finir que deux de vos huit entrées au moins peuvent être confrontées sur une même notion, et écrivez la phrase qui les relie.

S’entraîner sur des exercices associés50 questions sur ce thème→

Rappel actif

Rappelle-toi les points clés — puis révèle.

Sources : Programme d'enseignement de spécialité « Humanités, littérature et philosophie », classe terminale — objet d'étude « La recherche de soi », entrée « Les expressions de la sensibilité » (Éduscol — ministère de l'Éducation nationale) · Victor Hugo, préface des Contemplations (1856) : « les Mémoires d’une âme » — texte intégral en ligne (Wikisource — la bibliothèque libre) · Lamartine et les Méditations poétiques — notice des Essentiels de la littérature (Bibliothèque nationale de France — Gallica, Les Essentiels)

§ 05
§ 05

Méthode : l'interprétation et l'essai sur un texte de la sensibilité#

~12 min de lecture●●○StandardBOHLP-Tle-S1-La recherche de soi

Points clés

L'épreuve écrite de spécialité dure quatre heures et porte le coefficient 16. Sa forme est fixée par la note de service consolidée en vigueur depuis la session 2024 : « L'épreuve consiste en une épreuve écrite composée de deux questions portant sur un texte relatif à l'un des thèmes du programme. » Un seul texte, donc, et deux questions. La première est « intitulée soit interprétation littéraire, soit interprétation philosophique » et « appelle un développement écrit exposant la compréhension et l'analyse d'un enjeu majeur du texte ». La seconde, « appelée essai littéraire ou essai philosophique, conduit le candidat à rédiger une réponse étayée à une question soulevée par le texte ». Chaque question est notée sur 10 et leur somme fait la note globale ; les deux développements sont d'ampleur comparable et se rendent sur deux copies distinctes, corrigées séparément par un professeur de lettres et par un professeur de philosophie (voir Fig. 9).

L'épreuve écrite de HLP

L'épreuve écrite de HLPArbre de probabilité, 4 chemins, Données: Interprétation — sur 10; Essai — sur 10; Deux copies, deux correcteurs; Orientations croisées, non figéesUn texte, deux questionsInterprétation — sur 10Essai — sur 10Deux copies, deux correcteursOrientations croisées, non figées
Fig. 9Quatre faits à ne pas confondre. Un seul texte porte les deux questions ; chacune vaut 10 points et se rend sur sa propre copie. La branche mise en évidence est celle que les fiches se transmettent faussement : l'orientation littéraire ou philosophique de chaque exercice est annoncée par l'intitulé du sujet et n'est pas fixée d'avance.
Fig. 9 ↓
Le point que les fiches se transmettent faux mérite d'être posé nettement : l'orientation disciplinaire de chaque exercice n'est pas fixée. Le texte officiel dit que « chacun de ces deux exercices relève tantôt d'une approche philosophique, tantôt d'une approche littéraire, selon ce qu'indique explicitement l'intitulé du sujet ». L'appariement « interprétation littéraire plus essai philosophique » est fréquent, mais il n'est pas la règle : c'est l'intitulé imprimé sur le sujet qui l'annonce, et il faut le lire avant de commencer. La seule contrainte constante est que les deux exercices n'ont pas la même orientation, puisque deux correcteurs de disciplines différentes se les partagent.
Le périmètre a changé et beaucoup de documents encore en ligne ne l'ont pas enregistré. Depuis la note de service du 26 septembre 2023, « l'épreuve porte sur le programme de l'enseignement de spécialité de la classe de terminale en vigueur » : les six entrées de terminale sont évaluables, et le programme limitatif de 2020, qui n'en retenait que quatre, est abrogé. Les sujets zéro publiés par Éduscol en 2020 impriment encore cette ancienne restriction ; leur méthode reste utile, leur page de périmètre est périmée. Le texte officiel ajoute que les notions de première « doivent être connues et mobilisables » mais « ne peuvent cependant pas constituer un ressort essentiel du sujet ». Enfin, les deux semestres tombent chaque session : en 2024, le premier jour portait sur Aragon et le second sur Ruy Blas de Victor Hugo ; en 2025, le premier sur Condorcet et le second sur Wisława Szymborska. Calculatrice et dictionnaire sont interdits.
L'interprétation se conduit à partir du texte et vers un enjeu. Le mot est celui du texte officiel : « un enjeu majeur », au singulier. Ce n'est donc ni un commentaire composé exhaustif, ni la liste de tous les procédés repérables. Sur un texte de ce thème, la marche est régulière : identifier l'affect en cause, reconnaître le mode de restitution employé — direct, indirect, analytique ou symbolique —, relever les faits de langue qui le portent, puis dire ce qu'ils produisent et quelle conception de la vie sensible ils engagent. La règle d'écriture est constante : citer d'abord, brièvement et exactement, interpréter ensuite ; jamais l'inverse, et jamais une citation laissée sans commentaire (voir Fig. 10).

De la paraphrase à l'interprétation

De la paraphrase à l'interprétationcolonne stratifiée, 5 couches, Données: Interpréter, Problématiser, Relier, Repérer, ParaphraserExigenceInterpréterproposer une lectureProblématisernommer la tensionRelierla forme au sensRepérernommer un procédéParaphraserredire le texte
Fig. 10Les cinq degrés que franchit une copie, du plus bas au plus haut. Chaque degré suppose le précédent : on ne problématise pas sans avoir relié un procédé à un effet. Le degré supérieur, mis en évidence, est le seul que le texte officiel nomme, puisqu'il demande l'analyse d'« un enjeu majeur du texte ».
Fig. 10 ↓
L'essai n'est pas une dissertation, et c'est la méprise la plus répandue. Éduscol l'écrit dans le commentaire de ses sujets zéro : « On n'attend pas du candidat qu'il compose une dissertation répondant de manière exhaustive ou même en format réduit aux canons rhétoriques coutumiers », et « s'agissant de sa structuration formelle, l'essai est ouvert aux choix du candidat ». Le plan en trois parties n'est donc pas obligatoire ; il reste un outil commode, à condition qu'il serve un problème et non l'inverse. Ce qui est réellement attendu est nommé sans ambiguïté : « un questionnement précis, articulé et réellement conduit ». Et une contrainte de fond s'y ajoute : « si la question posée a une signification générale, on attend qu'elle soit aussi et d'abord travaillée à partir du texte ». Un essai qui oublie le texte se coupe de sa source.
Problématiser, dans ces conditions, ne consiste pas à annoncer un plan mais à montrer que la réponse évidente ne tient pas. Sur ce thème, les tensions productives sont connues : la sensibilité comme obstacle à la connaissance de soi ou comme accès privilégié ; l'expérience privée et le langage commun ; l'exactitude de la description et la nature de ce qui est décrit ; la singularité de l'affect et la prétention de l'œuvre à valoir pour tous. Une bonne introduction prend la question, montre en deux phrases pourquoi elle n'a pas de réponse immédiate, et annonce la manière dont on va la conduire. Une mauvaise introduction récite « depuis toujours, l'homme s'est interrogé sur ses sentiments ».
Reste la gestion des quatre heures et de la culture. Les deux développements devant être « d'ampleur comparable », il est coûteux de consacrer trois heures à l'interprétation. Une répartition raisonnable réserve une trentaine de minutes à la lecture du texte et des deux intitulés, puis un peu moins de deux heures par exercice, relecture comprise. Quant aux références : mieux vaut six à huit repères réellement maîtrisés, que l'on sait dater, citer et faire travailler, qu'une trentaine de noms cités sans emploi. Une référence ne vaut que par l'usage qu'on en fait dans l'argument.

Vocabulaire

→ Cartes
  • interprétationPremier exercice de l'épreuve : un développement écrit exposant la compréhension et l'analyse d'un enjeu majeur du texte proposé, dans une orientation littéraire ou philosophique annoncée par l'intitulé.
  • essaiSecond exercice de l'épreuve : une réponse étayée à une question soulevée par le texte, de forme libre, littéraire ou philosophique selon l'intitulé.
  • enjeu majeurCe qui se joue de décisif dans un texte, et que l'interprétation doit dégager puis établir : une seule question centrale, non un relevé de tous les procédés.
  • problématiserTransformer une question en problème, en montrant que la réponse spontanée se heurte à une difficulté ou à une tension que le devoir devra conduire.
  • paraphraseReformulation du contenu d'un texte sans analyse de ses moyens ni de ses effets ; défaut principal de l'interprétation, à distinguer de la citation commentée.
Exemple corrigé

Un sujet complet au format de l’épreuve — Lamartine, « Le Lac »

Sujet. Texte : Alphonse de Lamartine, « Le Lac », Méditations poétiques (1820). Revenu seul au bord du lac où il était venu l'année précédente avec la femme aimée, le poète interroge le lieu — « Ô lac ! l'année à peine a fini sa carrière […] Regarde ! je viens seul m'asseoir sur cette pierre / Où tu la vis s'asseoir ! » — puis rapporte la prière qu'elle y prononça : « Ô temps ! suspends ton vol ; et vous, heures propices, / Suspendez votre cours : / Laissez-nous savourer les rapides délices / Des plus beaux de nos jours ! » Première partie, interprétation littéraire : comment le poème fait-il entendre l'impuissance du désir ? Seconde partie, essai philosophique : le temps vécu se mesure-t-il ?

  1. 01Lire les deux intitulés avant de lire le texte

    Ici l'interprétation est annoncée littéraire et l'essai philosophique ; la répartition inverse est possible sur un autre sujet et se lit au même endroit. Repérer d'emblée qui reçoit quoi évite l'erreur la plus coûteuse : traiter l'essai comme un second commentaire, ou l'interprétation comme une dissertation.

  2. 02Choisir l'enjeu de l'interprétation, un seul

    L'intitulé donne l'affect — l'impuissance du désir — et demande comment le poème le fait entendre. On ne relèvera donc pas tout : on retiendra ce qui produit cet effet précis. Une bonne copie annonce en deux lignes la lecture qu'elle va établir, puis l'établit.

  3. 03Étayer par des faits de langue et leurs effets

    Trois appuis suffisent et se tiennent. L'apostrophe « Ô temps ! » adresse une prière à ce qui ne peut ni entendre ni consentir : le destinataire choisi condamne d'avance la demande. Les impératifs « suspends », « suspendez » disent l'ordre là où le poète n'a aucun pouvoir. Enfin la prière n'est pas prononcée par le poète mais rapportée d'une autre voix, et à l'imparfait du souvenir : le désir est déjà passé au moment où on le lit.

  4. 04Faire naître la question de l'essai du texte

    La question « le temps vécu se mesure-t-il ? » n'est pas plaquée : elle sort du vers « Laissez-nous savourer les rapides délices ». Rapides par rapport à quoi ? Un même intervalle passe vite quand on est heureux et n'en finit pas quand on attend. Le texte pose donc, sans le nommer, l'écart entre le temps compté et le temps éprouvé.

  5. 05Conduire une réponse étayée plutôt qu’un plan récité

    On accordera d'abord que le temps se mesure : les heures du poème sont des heures d'horloge, et sans cette mesure commune aucun rendez-vous ne serait possible. On objectera ensuite que ce qui est mesuré n'est pas ce qui est vécu — Bergson soutient que nos états « se pénètrent les uns les autres » et sont « réfractaires à la mesure ». On soutiendra pour finir que les deux ne sont pas concurrents : la mesure est l'instrument par lequel une vie privée devient communicable, au prix d'une perte que le poème, lui, refuse d'accepter.

  6. 06Répartir les quatre heures entre les deux copies

    Les deux développements doivent être « d'ampleur comparable ». Une répartition tenable réserve une demi-heure à la lecture et aux deux intitulés, puis un peu moins de deux heures à chaque exercice, relecture comprise. Sacrifier l'essai après avoir soigné l'interprétation revient à renoncer à la moitié des points.

Résultat : Le sujet se traite en deux copies distinctes, notées chacune sur 10. Pour l'interprétation, l'enjeu retenu est que le poème ne dit pas seulement l'impuissance du désir, il la met en scène : la prière s'adresse au temps, c'est-à-dire à ce qui ne peut pas répondre ; elle emploie l'impératif là où le locuteur n'a aucun pouvoir ; et elle est rapportée d'une voix disparue, de sorte que le lecteur l'entend déjà comme perdue. Pour l'essai, la réponse défendable est double : le temps vécu se mesure, mais la mesure ne porte pas sur ce qui est vécu — elle rend l'expérience communicable au prix de ce qui en faisait la qualité, ce que la prière du poème refuse précisément d'accepter. Dans les deux cas, ce qui est évalué n'est pas la quantité de connaissances mobilisées mais la conduite du raisonnement.

Objectif Bac

  • Lire l'intitulé avant le texte : il annonce l'orientation de chaque exercice — interprétation littéraire ou philosophique, essai littéraire ou philosophique. Se tromper d'approche coûte plus cher qu'une analyse imparfaite.
  • Interpréter, c'est choisir : le texte officiel demande « un enjeu majeur du texte », au singulier. Une copie qui relève dix procédés sans hiérarchie a inventoriée, elle n'a pas interprété.
  • Citer court et exact, puis commenter : une citation de quelques mots, entre guillemets, suivie de ce qu'elle produit. Une citation posée sans commentaire ne rapporte rien, et une paraphrase ne fait pas office de preuve.
  • Problématiser : montrez que la réponse spontanée à la question de l'essai se heurte à une difficulté. C'est ce que le document officiel appelle « un questionnement précis, articulé et réellement conduit ».
  • Nuancer sans se dédire : la conclusion doit répondre. Poser une thèse, puis en marquer la limite et le domaine de validité vaut mieux que renvoyer les deux positions dos à dos.

Erreurs fréquentes

  • Écrire que l'épreuve donne deux textes, ou que chaque question est notée sur 20. Le texte officiel dit « deux questions portant sur un texte » et « chaque question est notée sur 10 » ; la somme des deux notes forme la note globale unique de l'épreuve.
  • Tenir pour acquis l'appariement « interprétation littéraire plus essai philosophique ». La note de service précise que chaque exercice « relève tantôt d'une approche philosophique, tantôt d'une approche littéraire, selon ce qu'indique explicitement l'intitulé du sujet » : l'ordre disciplinaire se lit sur le sujet, il ne se devine pas.
  • Croire qu'un programme limitatif restreint encore l'épreuve, ou qu'un semestre serait tiré au sort. Depuis la session 2024, l'épreuve porte sur le programme de terminale en vigueur, donc sur les six entrées ; et les deux semestres sont représentés chaque session, comme le montrent les sujets de 2024 et de 2025.
  • Traiter l'essai comme une dissertation à trois parties obligatoires. Éduscol écrit qu'on n'attend pas « une dissertation répondant de manière exhaustive ou même en format réduit aux canons rhétoriques coutumiers » et que « l'essai est ouvert aux choix du candidat ». Le plan est un moyen, le questionnement conduit est la fin.
  • Rédiger l'essai sans revenir au texte, comme s'il s'agissait d'un sujet de philosophie isolé. Le document officiel demande que la question, même générale, soit « aussi et d'abord travaillée à partir du texte » : l'essai s'adosse au texte, sinon il perd sa raison d'être dans cette épreuve.

§ 05

Révision active

Évaluez, puis réécrivez. Voici deux ouvertures rédigées par des élèves sur la question « Nos sentiments nous renseignent-ils sur nous-mêmes ? ». La première : « Depuis toujours, les hommes s'interrogent sur leurs sentiments. Nous verrons d'abord que…, ensuite que…, enfin que… ». La seconde : « Dire qu'un sentiment me renseigne suppose qu'il porte une information sur moi ; or il peut aussi se tromper sur son propre objet. » Expliquez en quelques lignes laquelle engage un questionnement et pourquoi, puis réécrivez l'autre en deux phrases de manière qu'elle pose un problème.

S’entraîner sur des exercices associés50 questions sur ce thème→

Rappel actif

Rappelle-toi les points clés — puis révèle.

Sources : Définition de l'épreuve terminale de spécialité « Humanités, littérature et philosophie » — version consolidée en vigueur à compter de la session 2024 (Éduscol — ministère de l'Éducation nationale) · Sujet zéro n° 2 commenté (2020) : éléments d'évaluation de l'interprétation et de l'essai — attention, la page de périmètre de ce document imprime le programme limitatif abrogé depuis la session 2024 (Éduscol — ministère de l'Éducation nationale) · Mémento du cadre réglementaire des évaluations au baccalauréat (septembre 2025) — tableau des coefficients : « Épreuve de spécialité 1 : 16 » et « Épreuve de spécialité 2 : 16 » en voie générale (Éduscol — ministère de l'Éducation nationale)

Vérifié · 06/2026 · Version complète via le réglage de profondeur — même endroit, mêmes ancres

Sommaire

Section -- / 05

    • 01Les droits de la sensibilité : émotions, sentiments, passions○
    • 02Dire l'intériorité : les modes de restitution du sensible◐
    • 03Sensibilité et intelligence : décrire le flux du vécu●
    • 04Repères d'œuvres : du romantisme au XXe siècle◐
    • 05Méthode : l'interprétation et l'essai sur un texte de la sensibilité◐

0/5 Lues

Des fiches à l'entraînement

Les expressions de la sensibilité

Consolide ce thème avec des questions de la banque de questions.

~58
min
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Compétences
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Références et sources

Sources

Éduscol — ministère de l'Éducation nationale

  • Programme d'enseignement de spécialité « Humanités, littérature et philosophie », classe terminale — objet d'étude « La recherche de soi », entrée « Les expressions de la sensibilité »
  • Définition de l'épreuve terminale de spécialité « Humanités, littérature et philosophie » — version consolidée en vigueur à compter de la session 2024
  • Sujet zéro n° 2 commenté (2020) : éléments d'évaluation de l'interprétation et de l'essai — attention, la page de périmètre de ce document imprime le programme limitatif abrogé depuis la session 2024
  • Mémento du cadre réglementaire des évaluations au baccalauréat (septembre 2025) — tableau des coefficients : « Épreuve de spécialité 1 : 16 » et « Épreuve de spécialité 2 : 16 » en voie générale

Wikisource — la bibliothèque libre

  • Jean-Jacques Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire, Cinquième promenade (1782) — texte intégral en ligne
  • Alphonse de Lamartine, « Le Lac », Méditations poétiques, édition originale de 1820 (dixième méditation, intitulée « Le Lac de B*** »)
  • Charles Baudelaire, « Correspondances », Les Fleurs du mal, édition de 1861 (section « Spleen et Idéal »)
  • Henri Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience (1889), Conclusion — texte intégral en ligne
  • Victor Hugo, préface des Contemplations (1856) : « les Mémoires d’une âme » — texte intégral en ligne

Stanford Encyclopedia of Philosophy (en anglais)

  • « Private Language » — exposé de l'argument du langage privé de Wittgenstein (Recherches philosophiques, paragraphe 243)

Bibliothèque nationale de France — Gallica, Les Essentiels

  • Lamartine et les Méditations poétiques — notice des Essentiels de la littérature

Voir aussi

  • Les métamorphoses du moiDe la vie sensible aux questions d'identité : le même sujet moderne, l'autre versant.
  • Création, continuités et rupturesLa sensibilité comme matière de l'œuvre : ce que le XXe siècle en fait.
  • Éducation, transmission et émancipationFormer la sensibilité est aussi un problème d'éducation.

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Éducation, transmission et émancipation

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Les métamorphoses du moi

EuraStudy·Fiches T·04·MMXXVI

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