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Le temps

Le temps est une notion du programme de terminale (perspectives : « l’existence humaine et la culture », « la connaissance »). On y interroge la nature même du temps — énigme augustinienne —, l’opposition du temps objectif (mesuré, spatialisé) et du temps vécu (la durée de Bergson), la temporalité de la conscience (mémoire du passé, attention au présent, attente de l’avenir), enfin le rapport du temps à l’existence : finitude, mortalité, et la question de donner sens à une vie temporelle. Cette notion est pleinement au programme et évaluable à l’écrit (dissertation et explication de texte).

5 sections·~50 min de lecture·4 compétences·Vérifié · 06/2026

T·0777 / 13
Profil d’examen
Analyser la notion de temps et distinguer avec rigueur le temps mesuré (objectif, spatialisé) du temps vécu (la durée subjective de la conscience).Problématiser l’expérience de la temporalité : le temps est-il dans les choses ou dans la conscience ? Comment le sujet existe-t-il dans le temps — par la mémoire, l’attention et l’attente ?Interroger le rapport du temps à l’existence : finitude, mortalité, et la possibilité de donner sens à une vie temporelle.Mobiliser des distinctions conceptuelles (en acte/en puissance, médiat/immédiat, contingent/nécessaire, transcendant/immanent, objectif/subjectif) pour conduire une réflexion argumentée sur le temps.
Opérateurs :analyserdéfinirdistinguerproblématiserconfronterargumenterobjecterjustifierillustrer par un exempleinterpréter un texte

niveau de base

Maîtrisez d’abord les distinctions fondamentales — temps objectif (mesuré, le « combien de temps ») / temps vécu (la durée, le « comment je le vis »), passé / présent / avenir — et sachez résumer en une phrase la thèse de chaque auteur clé (Augustin : le temps se mesure dans l’âme ; Bergson : la durée n’est pas de l’espace).

niveau approfondi

Pour viser l’excellence, articulez le niveau de la connaissance (le temps de la science est-il le vrai temps ?) et le niveau de l’existence (comment vivre une vie finie ?). Confrontez précisément Augustin (le temps comme distension de l’âme), Bergson (la durée hétérogène) et Heidegger (l’existence comme être-vers-la-mort), et tenez la tension : si le temps n’existe que pour une conscience, qu’en est-il du temps « en soi » ?

Profondeur

Profondeur de lecture : Approfondi

Texte

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Sommaire · 5 sections▾
  1. Le temps
    • 01Qu’est-ce que le temps ? L’énigme augustinienne○
    • 02Temps objectif et temps vécu : la durée (Bergson)◐
    • 03Conscience et temporalité : passé, présent, avenir◐
    • 04Le temps et l’existence : finitude et mortalité●
    • 05Maîtriser le temps, lui donner sens : le présent, l’attente et la mémoire●

5 sections · 25 points clés · 3 formules · 25 pièges signalés

§ 01
§ 01

Qu’est-ce que le temps ? L’énigme augustinienne#

~10 min de lecture●○○BaseBOBO-2019-philosophie-terminale-§Le temps

Les trois présents de l’âme (Augustin)

Les trois présents de l'âme (Augustin)Arbre de probabilité, 3 chemins, Données: Présent du passé : la mémoire; Présent du présent : l'attention; Présent de l'avenir : l'attenteL'âme (présent vivant)Présent du passé : la mémoirePrésent du présent : l'attentionPrésent de l'avenir : l'attente
Fig. 1Augustin intériorise le temps : il n'y a que trois présents dans l'âme — le présent du passé (mémoire), le présent du présent (attention), le présent de l'avenir (attente). Le temps est une distension de l'âme (distentio animi), tendue entre mémoire et attente, mesurée dans l'esprit.

Points clés

Le temps est une notion paradoxale : il nous est parfaitement familier dans l’usage, et pourtant insaisissable dès qu’on cherche à le définir. Augustin résume cette aporie au livre XI des « Confessions » : « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; mais si on me le demande et que je veuille l’expliquer, je ne le sais plus. » L’énigme tient à ce que le temps semble fait de ce qui n’est pas.
La difficulté de l’être du temps : le passé n’est plus, l’avenir n’est pas encore, et le présent, s’il était toujours présent sans passer, ne serait pas du temps mais de l’éternité. Le temps n’a donc d’être que dans son passage : il « tend à ne pas être ». Comment alors mesurer une chose qui n’est jamais pleinement là — comment dire qu’un temps est « long » ou « court » s’il n’a pas d’extension réelle hors de l’instant ?
La solution d’Augustin : ce ne sont pas les trois temps (passé, présent, avenir) qui existent à proprement parler, mais trois présents dans l’âme. « Il y a trois temps : le présent du passé, le présent du présent et le présent de l’avenir. » Le présent du passé est la mémoire ; le présent du présent est l’attention (la vision directe) ; le présent de l’avenir est l’attente (l’anticipation). Le temps n’existe donc pleinement que dans la conscience qui le tient ensemble.
Augustin propose une définition décisive : le temps est une « distentio animi », une distension (un étirement) de l’âme. Quand je récite un vers que je connais, mon attention présente fait passer ce que j’attends (la suite du vers) vers ce dont je me souviens (ce qui est déjà dit) : l’âme s’étend entre l’attente et la mémoire. Mesurer le temps, ce n’est pas mesurer une chose extérieure, mais mesurer l’impression qui demeure dans l’esprit lorsque les choses passent.
Cette thèse subjective ouvre un problème central de toute la notion : si le temps se mesure « dans l’âme », est-il pour autant purement subjectif ? Y a-t-il un temps « en soi », celui des horloges et des astres, indépendant de toute conscience ? Augustin pose ici la tension — temps objectif des choses / temps vécu de l’esprit — que Bergson, Husserl et Heidegger reprendront. Repères à mobiliser : médiat / immédiat (le présent est-il une intuition immédiate ou tendu vers ce qui n’est plus / pas encore ?), transcendant / immanent (le temps est-il au-dehors ou une dimension de la conscience ?).
L’éternité n’est pas un temps très long, et c’est la confusion que le livre XI des Confessions écarte d’abord. À ceux qui demandaient ce que Dieu faisait avant de créer le monde, Augustin répond que la question se détruit elle-même : « avant » est un mot temporel, et le temps commence avec le monde créé, dont il est une des dimensions. Il n’y a donc pas un temps vide qui aurait précédé la création et dans lequel elle serait tombée. L’éternité, corrélativement, n’est pas une durée sans commencement ni fin : c’est un mode d’être sans succession, où rien n’advient ni ne s’écoule, un présent qui ne passe pas. Le contraste éclaire en retour ce qu’est le temps : non pas ce qui dure longtemps, mais ce qui n’est qu’en cessant.
Le livre XI vaut aussi comme modèle d’exercice, et c’est à ce titre qu’il faut le lire avant l’épreuve. Augustin part d’une évidence de l’usage — chacun sait ce qu’est le temps et le mesure tous les jours —, montre que cette évidence recèle une contradiction qu’elle ne voit pas, refuse la définition qui viendrait clore la difficulté trop tôt, et avance en s’adressant à lui-même les objections qu’un contradicteur lui ferait. Il retire même certaines de ses réponses en cours de route. Une dissertation fait exactement ce chemin : elle transforme une question en problème, examine les réponses possibles au lieu de choisir d’emblée, et ne conclut qu’après avoir éprouvé sa propre thèse. Lire cette page comme un contenu à restituer, c’est en manquer l’essentiel ; la lire comme une démarche, c’est y trouver la forme même de ce qu’on attend d’une copie.

Vocabulaire

→ Cartes
  • AporieDifficulté à laquelle la pensée se heurte sans pouvoir la lever d’emblée, et qui oblige à reprendre la question au lieu d’y répondre.
  • Distentio animiChez Augustin, étirement de l’âme entre l’attente de ce qui vient et la mémoire de ce qui est passé, dans lequel seul le temps se laisse mesurer.
  • ÉternitéMode d’être sans succession ni passage, où rien ne commence ni ne finit ; à ne pas confondre avec une durée indéfiniment prolongée.
  • InstantLimite sans épaisseur entre le passé et l’avenir, qui sépare deux durées sans en constituer aucune par lui-même.
  • PassageLe fait, pour le temps, de n’avoir d’être qu’en cessant : ce par quoi il se distingue à la fois de l’éternité et de l’espace.
  • Mesure du tempsOpération qui compare des durées ; Augustin en cherche le sujet réel, puisque ce qui est mesuré, étant passé, n’est plus là pour l’être.

Les trois présents d’Augustin

temps=preˊsent du passeˊ⏟meˊmoire  +  preˊsent du preˊsent⏟attention  +  preˊsent de l’avenir⏟attente\text{temps} = \underbrace{\text{présent du passé}}_{\text{mémoire}} \;+\; \underbrace{\text{présent du présent}}_{\text{attention}} \;+\; \underbrace{\text{présent de l'avenir}}_{\text{attente}}temps=meˊmoirepreˊsent du passeˊ​​+attentionpreˊsent du preˊsent​​+attentepreˊsent de l’avenir​​

Pour Augustin, ni le passé ni l’avenir n’existent comme tels : seul existe un présent, mais sous trois formes tenues ensemble par l’âme. Le passé subsiste comme mémoire, l’avenir comme attente, et le présent comme attention. Le temps est ainsi une « distentio animi », une distension de l’âme entre ces trois pôles.

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Exemple corrigé

Le temps existe-t-il hors de la conscience ?

Le temps existe-t-il en dehors de la conscience ? Dégagez le problème à partir de l’aporie augustinienne, examinez la thèse de la mesure du temps dans l’âme, puis demandez-vous ce qu’elle laisse subsister du temps « objectif ».

  1. 01Dégager l’aporie

    Le temps semble fait de ce qui n’est pas : le passé n’est plus, l’avenir n’est pas encore, et le présent, s’il ne passait pas, serait l’éternité. Or je mesure pourtant des durées (cette attente fut longue). Le problème est : comment une chose qui « tend à ne pas être » peut-elle être mesurée — et donc, a-t-elle un être hors de l’esprit qui la mesure ?

  2. 02Poser la solution d’Augustin

    Augustin répond que ce ne sont pas les choses passées ou futures que je mesure, mais l’impression qu’elles laissent en moi. Il n’existe pas trois temps, mais trois présents dans l’âme : le présent du passé (mémoire), du présent (attention), de l’avenir (attente). Le temps est une « distentio animi », une distension de l’âme : c’est en elle, non dans les corps, que je trouve l’extension du temps.

  3. 03Objecter le temps des choses

    On peut objecter qu’il y a bien un temps indépendant de moi : les astres tournent, les horloges battent, les corps vieillissent même quand nul ne les regarde. Le mouvement du monde semble fournir une mesure objective du temps, antérieure à toute conscience. Augustin distingue d’ailleurs le temps du mouvement des corps : le mouvement est dans le temps, il ne se confond pas avec lui.

  4. 04Conclure par la distinction des plans

    Il faut distinguer deux questions. Au plan de la connaissance, un temps physique se mesure par le mouvement régulier des choses (le temps objectif). Mais au plan de l’expérience vécue, ce que je saisis et que je dis « long » ou « court » est l’impression dans l’âme (le temps vécu). Augustin ne supprime pas le temps des choses ; il montre que le temps comme durée éprouvée a son lieu dans la conscience. La tension objectif / subjectif reste le cœur de la notion.

Résultat : Le temps ne se réduit pas à une chose extérieure : c’est dans l’âme, comme distension entre mémoire, attention et attente, qu’on le mesure (Augustin). Mais cette thèse subjective ne nie pas tout temps objectif — le mouvement régulier des corps fournit une mesure indépendante de moi. Il faut donc distinguer le temps physique, objet de la science, et le temps vécu, éprouvé par la conscience : c’est cette dualité que la suite du cours va creuser avec Bergson.

Objectif Bac

  • Objectif Bac : savoir exposer précisément l’aporie augustinienne (le passé n’est plus, l’avenir pas encore, le présent passe) et la solution des « trois présents » (mémoire / attention / attente), sans réciter une simple liste.
  • Objectif Bac : montrer en quoi la définition « distentio animi » déplace le problème — du temps comme chose mesurée à la conscience qui mesure —, et savoir poser à partir de là la question objectif / subjectif qui structure toute la notion.
  • Objectif Bac : distinguer l’éternité et la durée sans fin avant d’écrire une ligne sur le temps et l’éternel. L’éternité augustinienne est un présent sans succession, non un temps indéfiniment prolongé ; la confusion ruine la partie entière qu’elle ouvre.
  • Objectif Bac : transformer le thème en question. « Le temps » n’est pas un sujet ; « Le temps est-il en nous ou hors de nous ? » en est un, et c’est la question qu’Augustin lègue à toute la notion.
  • Objectif Bac : traiter le livre XI comme une démarche autant que comme une doctrine — partir de l’usage, en tirer une contradiction, avancer par objections qu’on s’adresse à soi-même. C’est la structure attendue d’une dissertation, montrée par un texte.

Erreurs fréquentes

  • Conclure trop vite qu’« Augustin prouve que le temps n’existe pas » : Augustin ne nie pas le temps, il en cherche le mode d’être. Sa thèse est que le temps a son lieu dans l’âme, non qu’il est une pure illusion.
  • Confondre le présent et l’instant ponctuel : pour Augustin, le présent vécu n’est jamais un point sans épaisseur ; il est toujours tendu (distendu) entre une mémoire et une attente — c’est ce qui lui donne une « durée ».
  • Écrire « pour Augustin, le temps est subjectif ». La forme correcte : il soutient que la mesure du temps a son lieu dans l’âme, ce qui laisse entière la question de savoir si le passage lui-même y a le sien. Le monde créé passe réellement chez lui, et rien dans le texte n’en fait une illusion de la conscience.
  • Écrire que Dieu existait « avant » le monde, ou « depuis toujours ». La forme correcte : pour Augustin le temps naît avec la création, donc « avant la création » est une expression sans objet ; et l’éternité n’a pas d’avant, puisqu’elle n’a pas de succession.
  • Ouvrir la copie par une définition du temps donnée comme acquise — par exemple le nombre du mouvement — puis n’y jamais revenir. La forme correcte : la définition est le point d’arrivée problématique de l’enquête, pas son préalable ; une introduction qui tranche en première phrase a supprimé son propre sujet.

§ 01

Révision active

Le temps existe-t-il en dehors de la conscience ? En vous appuyant sur l’analyse d’Augustin (le passé n’est plus, l’avenir pas encore, la mesure du temps dans l’âme), demandez-vous si le temps est une réalité des choses ou une dimension de l’esprit.

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Rappel actif

Rappelle-toi les points clés — puis révèle.

Sources : Programme de philosophie de terminale générale — annexe 1 de l’arrêté du 19-7-2019 (NOR MENE1921238A) (Ministère de l’Éducation nationale — Éduscol)

§ 02
§ 02

Temps objectif et temps vécu : la durée (Bergson)#

~10 min de lecture●●○StandardBOBO-2019-philosophie-terminale-§Le tempsBOBO-2019-philosophie-terminale-§La conscience

Points clés

Bergson part d’une distinction décisive entre le temps de la science et le temps vécu (« Essai sur les données immédiates de la conscience », 1889). Le temps de la science est un temps « spatialisé » : pour le mesurer, on le représente comme une ligne, une suite de positions juxtaposées sur le cadran d’une horloge. Or, en faisant cela, on traite le temps comme de l’espace — une grandeur homogène, divisible, faite d’instants identiques placés côte à côte.
À ce temps mesuré, Bergson oppose la « durée » (durée réelle, durée vécue) : le temps tel que la conscience le vit de l’intérieur. La durée n’est pas une succession d’instants séparés, mais un écoulement continu où le passé se prolonge dans le présent et le gonfle. Elle est « hétérogène » : aucun moment ne ressemble à un autre. Une heure d’ennui et une heure de plaisir « durent » la même chose pour l’horloge, mais ne sont pas du tout la même durée vécue.
L’image bergsonienne célèbre est celle du sucre qui fond (« L’Évolution créatrice », 1907) : « Si je veux me préparer un verre d’eau sucrée, j’ai beau faire, je dois attendre que le sucre fonde. » Je ne peux pas accélérer l’attente : elle coïncide avec une durée réelle, vécue avec une certaine impatience, irréductible au temps abstrait que je calculerais. La durée se vit, elle ne se mesure pas comme une longueur.
Le reproche de Bergson à la science (et à une certaine philosophie) est d’avoir confondu le temps avec l’espace. En spatialisant le temps, on en perd ce qui en fait le temps : le passage, la nouveauté, la continuité de la mémoire. Le temps spatialisé est immobile (on peut parcourir une ligne dans les deux sens) ; la durée, elle, est irréversible et créatrice — elle invente du nouveau à chaque instant.
Conséquence : le « moi » profond se révèle dans la durée. Le moi de surface (utile, social) découpe la vie en états distincts, juxtaposés comme des choses ; le moi profond la vit comme un flux continu où les états se pénètrent. Saisir la durée, pour Bergson, c’est retrouver l’intuition de soi comme conscience qui dure, contre l’habitude qui spatialise. Repères à mobiliser : objectif / subjectif (le « vrai » temps est-il celui de l’horloge ou celui du vécu ?), médiat / immédiat (la durée est une donnée immédiate de la conscience, que l’analyse spatialisante recouvre).
La durée demande à être énoncée exactement, faute de quoi elle se dilue en impression vague. Elle n’est pas une succession d’instants juxtaposés : c’est une continuité qualitative où les moments se pénètrent au lieu de se placer côte à côte, et où le passé, loin de s’abolir derrière le présent, se conserve et grossit à mesure, de sorte qu’une conscience porte à chaque instant tout ce qu’elle a vécu. De là deux multiplicités qu’il faut apprendre à séparer (voir Fig. 2) : la multiplicité numérique, faite d’unités distinctes et extérieures les unes aux autres, qu’on ne peut compter qu’en les posant dans un espace ; et la multiplicité qualitative, faite de moments qui fusionnent sans se distinguer, et qu’on détruit en la comptant. Entendre les coups d’une cloche, c’est les laisser se fondre en une impression unique ; les compter, c’est les avoir déjà alignés hors de soi.

Le temps spatialisé et la durée (Bergson)

Le temps spatialisé et la durée (Bergson)Tableau de 2 colonnes et 4 lignes, Données: Temps spatialisé (horloge) · La durée (le vécu); homogène · hétérogène; divisible en instants · continue, sans coupures; réversible · irréversible; instants juxtaposés · le passé se prolongeTemps spatialisé(horloge)La durée (le vécu)homogènehétérogènedivisible en instantscontinue, sans coupuresréversibleirréversibleinstants juxtaposésle passé se prolonge
Fig. 2Bergson oppose le temps spatialisé — ligne d'instants identiques juxtaposés, homogène, divisible, réversible (le temps des horloges et de la science) — à la durée, écoulement continu et hétérogène où le passé se prolonge dans le présent, irréversible. Spatialiser le temps, c'est en perdre le passage.
Fig. 2 ↓
L’horloge en donne la preuve la plus nette, à condition de regarder ce qu’elle livre au juste. Quand je suis des yeux le mouvement de l’aiguille, je ne vois jamais qu’une position, puis une autre ; la ligne parcourue, elle, est donnée tout entière à la fois, ses parties coexistent, et rien n’empêche de la parcourir dans les deux sens. Or le temps qu’elle est censée mesurer ne coexiste jamais avec lui-même : ses moments ne sont pas ensemble. Ce que le cadran fournit n’est donc pas du temps, mais des simultanéités, la coïncidence d’un mouvement extérieur avec un point de la graduation. Pour que ces simultanéités fassent un intervalle, il faut une conscience qui retienne la précédente pendant que la suivante arrive. Sans mémoire, il n’y aurait à chaque fois qu’une position, jamais une durée. Le temps mesuré présuppose ainsi le temps vécu, ce qui renverse le rapport ordinaire où le vécu passe pour une approximation confuse du mesuré.

Vocabulaire

→ Cartes
  • DuréeLe temps tel que la conscience le vit : continuité qualitative où les moments se pénètrent et où le passé se conserve en grossissant.
  • Temps spatialiséReprésentation du temps comme une ligne d’instants identiques juxtaposés, homogène et divisible, qui le rend mesurable en cessant d’en être.
  • Multiplicité qualitativePluralité dont les termes se fondent les uns dans les autres et qu’on ne peut dénombrer sans la détruire, par opposition à une collection d’unités séparées.
  • HomogèneSe dit d’un milieu dont toutes les parties sont interchangeables ; l’espace l’est, la durée vécue ne l’est jamais.
  • SimultanéitéCoïncidence de deux événements en un même instant ; c’est tout ce qu’une horloge enregistre, la durée exigeant en outre une mémoire.
  • Moi profondChez Bergson, le soi saisi comme flux continu où les états se pénètrent, par opposition au moi de surface qui les découpe en états distincts.

Temps mesuré vs durée vécue (Bergson)

t  (temps spatialiseˊ)⏟homogeˋne, divisible, reˊversible  ≠  la dureˊe⏟heˊteˊrogeˋne, continue, irreˊversible\underbrace{t \;\text{(temps spatialisé)}}_{\text{homogène, divisible, réversible}} \;\neq\; \underbrace{\text{la durée}}_{\text{hétérogène, continue, irréversible}}homogeˋne, divisible, reˊversiblet(temps spatialiseˊ)​​=heˊteˊrogeˋne, continue, irreˊversiblela dureˊe​​

Le temps de la science est traité comme une ligne : on le découpe en instants identiques juxtaposés, on peut le parcourir dans les deux sens. La durée vécue, au contraire, est un écoulement continu et hétérogène où le passé se prolonge dans le présent ; elle est irréversible et créatrice. Spatialiser le temps, c’est en perdre l’essence : le passage.

Exemple corrigé

Le temps de la conscience est-il celui des horloges ?

Le temps de la conscience est-il le même que le temps des horloges ? Exposez la distinction bergsonienne du temps spatialisé et de la durée, mesurez sa portée, puis demandez-vous si la durée prive le temps mesuré de toute légitimité.

  1. 01Partir de l’expérience commune

    Une même heure peut sembler interminable (l’ennui, l’attente) ou s’écouler en un éclair (le plaisir, l’absorption dans une tâche). L’horloge, elle, ne fait aucune différence : soixante minutes. Il y a donc un écart entre le temps mesuré, identique pour tous, et le temps vécu, propre à chacun. Le problème : lequel est le « vrai » temps ?

  2. 02Exposer le temps spatialisé

    Bergson montre que, pour mesurer le temps, la science le représente comme une ligne : une succession de positions sur un cadran, d’instants identiques juxtaposés. Ce temps est homogène (tous les instants se valent), divisible et même réversible (on peut parcourir la ligne dans les deux sens). Mais ce faisant, on a traité le temps comme de l’espace — on l’a « spatialisé ».

  3. 03Opposer la durée vécue

    La durée réelle, telle que la conscience la vit, est tout autre : un écoulement continu et hétérogène, où le passé se prolonge dans le présent et où aucun moment ne ressemble au précédent. Elle est irréversible : on ne revient pas en arrière. L’image du sucre qui fond le montre : « je dois attendre que le sucre fonde », je ne peux pas hâter cette durée — elle coïncide avec ma vie intérieure, non avec un nombre.

  4. 04Conclure sans rejeter la mesure

    Faut-il alors disqualifier le temps des horloges ? Non : il est indispensable à la science, à l’action commune, à la coordination des hommes. Bergson lui reproche seulement de se faire passer pour LE temps, alors qu’il est une reconstruction abstraite et seconde. Le « vrai » temps, au sens de la donnée immédiate, est la durée ; le temps mesuré en est une projection spatiale, utile mais appauvrie.

Résultat : Le temps de la conscience n’est pas celui des horloges : le second est un temps spatialisé (homogène, divisible, réversible), le premier une durée vécue (hétérogène, continue, irréversible). Bergson ne supprime pas le temps mesuré — il en dénonce la prétention à être le temps réel. La durée est la donnée immédiate de la conscience ; le temps de la science en est l’abstraction. Le « vrai » temps, éprouvé, est celui que l’on vit, non celui que l’on compte.

Explication pas à pas4 étapes
  1. 1

    Posez-vous une question simple : une heure d’ennui et une heure de bonheur durent-elles la même chose ? Pour l’horloge, oui — soixante minutes. Pour vous qui les vivez, certainement pas. C’est de cet écart que part Bergson.

    Même heure, deux durées

    Même heure, deux duréesTableau de 3 colonnes et 2 lignes, Données: Situation · Temps mesuré · Durée vécue; Ennui · 1 heure · « interminable »; Bonheur · 1 heure · « un éclair »SituationTemps mesuréDurée vécueEnnui1 heure« interminable »Bonheur1 heure« un éclair »
    Fig.Une même heure d'horloge (temps mesuré, identique) est vécue tout autrement : interminable dans l'ennui, fugace dans le bonheur. La durée vécue n'est pas le temps mesuré (Bergson).
  2. 2

    Comment la science mesure-t-elle le temps ? En le représentant comme une ligne : une suite d’instants identiques, posés côte à côte sur un cadran. Mais en faisant cela, dit Bergson, on traite le temps comme de l’espace : on le « spatialise ».

    Le temps spatialisé

    Le temps spatialisé : une ligne d'instantsDroite numérique, t1, t2, t3, t41234t1t2t3t4
    Fig.Le temps de la science, « spatialisé » : une ligne d'instants identiques juxtaposés — homogène, divisible, parcourable dans les deux sens (réversible).
  3. 3

    À ce temps spatialisé, Bergson oppose la durée : un écoulement continu, sans coupures, où le passé se prolonge dans le présent. Aucun instant n’y ressemble au précédent : elle est hétérogène, et surtout irréversible — on ne revient jamais en arrière.

    La durée

    La durée : un écoulement continu et irréversibleGraphe, Passé → Présent (le passé s'y prolonge), Présent (le passé s'y prolonge) → AvenirPasséPrésent (lepassé s'yprolonge)Avenirse prolongeirréversible
    Fig.La durée vécue (Bergson) : un écoulement continu et hétérogène, sans coupures, où le passé se prolonge dans le présent — et qui ne se parcourt que dans un seul sens (irréversible), à la différence du temps spatialisé.
  4. 4

    La leçon : le temps des horloges reste utile, mais ce n’est pas le temps réel. Le temps vécu, la durée, est la donnée immédiate de la conscience. Spatialiser le temps, c’est en perdre l’essence même — le passage, la nouveauté, la vie qui s’écoule.

    temps mesureˊ (utile)  ⊊  la dureˊe veˊcue (reˊelle)\text{temps mesuré (utile)} \;\subsetneq\; \text{la durée vécue (réelle)}temps mesureˊ (utile)⊊la dureˊe veˊcue (reˊelle)

Objectif Bac

  • Objectif Bac : opposer rigoureusement le temps spatialisé (homogène, divisible, mesurable, réversible) et la durée (hétérogène, continue, vécue, irréversible), et savoir l’illustrer (le sucre qui fond, l’heure d’attente).
  • Objectif Bac : montrer la portée critique de la thèse — Bergson ne nie pas l’utilité du temps mesuré, il en dénonce la prétention à être LE temps ; il s’agit d’une critique de la spatialisation, non de la science en général.
  • Objectif Bac : définir la durée par ce qu’elle est et non par ce qu’elle n’est pas — une continuité qualitative où le passé se conserve et grossit —, puis seulement l’opposer au temps homogène. Une copie qui n’en dit que « c’est le temps ressenti » n’a pas encore commencé.
  • Objectif Bac : montrer que l’horloge donne des simultanéités et non des durées, et qu’il faut une mémoire pour qu’un intervalle apparaisse. C’est l’argument qui retourne le rapport entre les deux temps, et il vaut mieux que trois exemples d’ennui et de plaisir.
  • Objectif Bac : manier la distinction des deux multiplicités (numérique et qualitative) sur un cas — les coups d’une cloche, les notes d’une mélodie, les battements d’un pouls — plutôt que de l’exposer en abstraction ; c’est là que la thèse devient démonstrative.

Erreurs fréquentes

  • Croire que Bergson « rejette » le temps de la science : il en reconnaît la valeur pratique et scientifique ; il refuse seulement qu’on prenne ce temps spatialisé pour le temps réel, vécu.
  • Réduire la durée à un simple « ressenti subjectif » vague, comme si elle était moins réelle que le temps des horloges : pour Bergson, c’est l’inverse — la durée est la donnée immédiate, et le temps mesuré une reconstruction abstraite et seconde.
  • Écrire que la durée est « le temps psychologique » ou « le temps subjectif ». La forme correcte : pour Bergson la durée est le temps réel, dont le temps homogène de la mesure est une traduction dans l’espace ; la ranger du côté du subjectif revient à accorder d’avance à la science ce que Bergson lui conteste.
  • Illustrer la durée par la seule variation du ressenti — une heure d’ennui, une heure de plaisir. La forme correcte : cet écart montre au mieux que nous estimons mal les durées ; ce que Bergson établit est plus fort, à savoir que le temps mesuré n’est pas du temps mais de l’espace, et cela ne se prouve pas par une impression.
  • Faire de Bergson un adversaire de la science ou un défenseur de l’intuition contre la raison. La forme correcte : il attribue au temps spatialisé une valeur pratique et scientifique entière, et conteste seulement qu’on le prenne pour le temps lui-même ; sa critique porte sur une confusion, pas sur une méthode.

§ 02

Révision active

Le temps de la conscience est-il le même que le temps des horloges ? En vous appuyant sur la distinction bergsonienne entre temps spatialisé et durée, demandez-vous lequel des deux mérite le nom de « vrai » temps, et ce que l’un fait perdre de l’autre.

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Rappel actif

Rappelle-toi les points clés — puis révèle.

Sources : Programme de philosophie de terminale générale — annexe 1 de l’arrêté du 19-7-2019 (NOR MENE1921238A) (Ministère de l’Éducation nationale — Éduscol)

§ 03
§ 03

Conscience et temporalité : passé, présent, avenir#

~9 min de lecture●●○StandardBOBO-2019-philosophie-terminale-§Le tempsBOBO-2019-philosophie-terminale-§La conscience

Le présent épais : rétention, présent, protention (Husserl)

Le présent épais : rétention, présent, protention (Husserl)Graphe, Rétention (proche-passé) → Présent vécu (« maintenant »), Présent vécu (« maintenant ») → Protention (proche-avenir)Rétention(proche-passé)Présent vécu («maintenant »)Protention(proche-avenir)retientanticipe
Fig. 3Pour Husserl, le présent vécu n'est jamais un point isolé : il retient le proche-passé (rétention) et anticipe le proche-avenir (protention). D'où l'audition d'une mélodie, non de sons épars : la conscience constitue le temps en liant les trois dimensions.

Points clés

Si le temps a son lieu dans la conscience, il faut décrire comment la conscience « tient ensemble » les trois dimensions du temps. Husserl (« Leçons pour une phénoménologie de la conscience intime du temps ») montre que le présent vécu n’est jamais un point isolé : il est entouré d’une « rétention » (le passé immédiat qui résonne encore : la note de musique que je viens d’entendre persiste dans celle que j’entends) et d’une « protention » (l’anticipation immédiate de ce qui vient : j’attends déjà la note suivante).
C’est pourquoi je perçois une mélodie, et non une suite de sons disjoints : la rétention retient les notes passées et la protention prépare les suivantes, de sorte que le présent est toujours « épais », chargé de proche-passé et de proche-avenir. La conscience est par nature temporelle : elle ne subit pas le temps de l’extérieur, elle le constitue en synthétisant les trois dimensions.
Le passé est sauvé par la mémoire, mais il faut distinguer deux mémoires (Bergson). La « mémoire-habitude » est un savoir-faire inscrit dans le corps par la répétition (réciter une leçon, faire du vélo) : elle agit, elle ne se représente pas le passé. La « mémoire-souvenir » (souvenir pur) fait revivre un événement daté et unique (mon premier jour d’école) : elle représente le passé comme passé. C’est elle qui me donne le sentiment de durer, d’avoir une histoire.
L’avenir n’est pas seulement attendu : il est projeté. Le sujet humain ne fait pas que subir ce qui vient ; il anticipe, fait des projets, espère ou redoute. C’est ce qui distingue le temps humain d’une simple succession : l’homme vit toujours « en avance sur lui-même », tendu vers ce qu’il n’est pas encore. Sans cette ouverture à l’avenir, il n’y aurait ni inquiétude ni espérance, ni véritable action.
Les trois dimensions ne sont donc pas séparées : c’est leur unité dans la conscience qui fait le temps humain. Le présent n’a de sens que chargé d’un passé retenu et ouvert sur un avenir anticipé. Repères à mobiliser : médiat / immédiat (le passé est-il saisi immédiatement dans la rétention, ou re-présenté par la mémoire-souvenir ?), en acte / en puissance (l’avenir est ce qui est encore en puissance, que le projet vise à faire passer à l’acte).
La mémoire n’est pas un magasin, et l’image du tiroir où dormiraient des souvenirs intacts fausse tout. Se souvenir est un acte du présent : c’est une situation actuelle qui appelle un passé et l’oblige à revenir. Bergson décrit ce mouvement dans Matière et mémoire (1896) : on ne remonte pas une file d’images du plus récent au plus ancien, on se place d’un coup dans une région du passé, puis on descend vers le souvenir cherché en le laissant se préciser. La conséquence est considérable pour la notion d’identité : le passé n’est pas un bloc fixé une fois pour toutes, il se recompose selon le présent qui l’interroge. Un même épisode ne se raconte pas de la même façon à vingt ans et à soixante, sans qu’aucun des deux récits soit un mensonge. Ce qui demeure n’est donc pas une collection d’images conservées, mais la capacité de reprendre son passé autrement.
L’oubli n’est pas une défaillance de la mémoire, et Nietzsche en fait une condition de la vie. Dans la deuxième des Considérations inactuelles (1874), consacrée à l’utilité et à l’inconvénient de l’histoire pour la vie, il soutient qu’on peut vivre presque sans mémoire, mais nullement sans oubli : un être incapable de rien déposer resterait suspendu à tout ce qui lui est arrivé et ne pourrait plus rien commencer. Agir suppose de laisser tomber, de refermer, de ne pas tout traîner avec soi. Le passé n’est donc pas seulement un trésor à sauver ; c’est aussi un poids dont il faut savoir se délier, et une conscience qui retiendrait tout serait paralysée par ce qu’elle sait. Mémoire et oubli ne s’opposent pas comme la santé et la panne : ils règlent ensemble le rapport vivable au temps.

Vocabulaire

→ Cartes
  • RétentionChez Husserl, présence du proche-passé au sein même du présent perçu, qui fait qu’une mélodie s’entend au lieu de sons épars.
  • ProtentionChez Husserl, anticipation du proche-avenir incluse dans le présent perçu, par quoi la suite est déjà attendue avant d’arriver.
  • Mémoire-habitudeSavoir-faire inscrit dans le corps par la répétition, qui agit sans se représenter le passé comme passé.
  • Mémoire-souvenirActe par lequel un événement daté et unique est re-présenté en tant que passé, et qui fonde le sentiment d’avoir une histoire.
  • ProjetFin qu’un sujet se donne et qui rassemble ses actions présentes en étapes d’une même entreprise, au lieu d’une suite d’instants dispersés.
  • OubliFait de ne plus disposer d’un contenu passé ; considéré par Nietzsche non comme une panne de la mémoire mais comme une condition de l’action.
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Exemple corrigé

Vivre dans le seul présent serait-il vivre dans le temps ?

Le présent suffit-il à définir notre rapport au temps ? Montrez que le présent vécu est toujours « épais » (Husserl), distinguez les fonctions de la mémoire et du projet, puis demandez-vous ce que serait une existence enfermée dans l’instant.

  1. 01Poser l’apparente évidence du présent

    On peut soutenir que seul le présent existe vraiment : le passé n’est plus, l’avenir pas encore. Notre rapport au temps se ramènerait à une succession de « maintenant ». Le « carpe diem » semble même en faire une sagesse : ne vivre que l’instant. Mais le présent est-il vraiment un point sans épaisseur ?

  2. 02Montrer l’épaisseur du présent

    Husserl montre que non : tout présent vécu est entouré d’une rétention (le proche-passé qui résonne encore) et d’une protention (le proche-avenir anticipé). C’est pourquoi j’entends une mélodie et non des sons épars : les notes passées sont retenues, les suivantes attendues. Le présent est donc toujours chargé de passé et tendu vers l’avenir : il n’est jamais isolé.

  3. 03Ajouter mémoire et projet

    Au-delà du proche-passé, la mémoire-souvenir (Bergson) fait revivre des événements datés et fonde le sentiment de durer, d’avoir une histoire. Symétriquement, le projet ouvre l’avenir : l’homme vit « en avance sur lui-même », il anticipe, espère, redoute, agit. Sans mémoire ni projet, il n’y aurait ni identité personnelle ni action véritable.

  4. 04Conclure sur l’existence dans l’instant

    Une existence enfermée dans le seul présent serait sans mémoire (donc sans identité) et sans avenir (donc sans projet ni espérance) : ce ne serait pas vivre dans le temps, mais en être prisonnier, comme un animal qui n’aurait que l’instant. Notre rapport au temps suppose au contraire de relier les trois dimensions. Le « carpe diem » bien compris n’est pas l’oubli du passé et de l’avenir, mais l’art d’habiter pleinement un présent qui les porte.

Résultat : Le présent ne suffit pas à définir notre rapport au temps, car le présent vécu n’est jamais un point isolé : il retient un proche-passé (rétention) et anticipe un proche-avenir (protention), tandis que la mémoire-souvenir fonde notre histoire et le projet ouvre l’action. Une existence réduite à l’instant serait sans identité ni avenir. Vivre dans le temps, c’est lier passé, présent et avenir dans l’unité d’une conscience.

Objectif Bac

  • Objectif Bac : savoir décrire l’unité des trois dimensions du temps dans la conscience (rétention / présent / protention ; mémoire / attention / projet) et l’illustrer par l’exemple de la mélodie perçue.
  • Objectif Bac : distinguer mémoire-habitude et mémoire-souvenir (Bergson) et montrer que c’est la seconde qui fonde le sentiment de durer et d’avoir une identité dans le temps.
  • Objectif Bac : traiter la mémoire comme un acte du présent et non comme un stock. Dire que le passé se recompose selon le présent qui l’interroge ouvre un problème ; dire qu’on « conserve des souvenirs » n’en ouvre aucun.
  • Objectif Bac : mobiliser l’oubli comme thèse et non comme accident. Nietzsche soutient qu’aucune action n’est possible sans lui : c’est la seule manière de faire du couple mémoire / oubli autre chose qu’une opposition de sens commun.
  • Objectif Bac : sur un sujet portant sur le souvenir, poser d’emblée la question de sa fidélité — le repère objectif / subjectif se joue là : un souvenir sincère peut être faux, et la certitude intérieure n’est pas un critère de vérité.

Erreurs fréquentes

  • Traiter passé, présent et avenir comme trois « cases » étanches et successives : on manque alors l’idée essentielle que le présent vécu est toujours épais, retenant un proche-passé et anticipant un proche-avenir.
  • Confondre toute mémoire avec le souvenir conscient : oublier la mémoire-habitude (corporelle, agissante) conduit à ne pas voir que se souvenir — « se représenter le passé comme passé » — est un acte spécifique, distinct du simple automatisme acquis.
  • Écrire que la rétention est « un souvenir très récent ». La forme correcte : la rétention appartient encore au présent de la perception — la note qui vient de sonner résonne dans celle que j’entends —, alors que le souvenir re-présente un passé posé comme passé ; les confondre efface la distinction que Husserl établit.
  • Traiter l’oubli comme une simple défaillance à corriger. La forme correcte : la faculté d’oublier est une condition de l’action, selon Nietzsche ; une mémoire intégrale interdirait de commencer quoi que ce soit, et le problème n’est pas d’oublier moins mais d’oublier à propos.
  • Prendre un souvenir vif pour un souvenir exact. La forme correcte : la vivacité d’une image ne prouve pas sa fidélité, puisque le souvenir se reconstruit à chaque rappel en fonction du présent ; établir un fait passé exige des traces et des témoignages, pas une conviction intime.

§ 03

Révision active

Le présent suffit-il à définir notre rapport au temps ? En vous appuyant sur la rétention et la protention (Husserl) et sur les deux mémoires (Bergson), demandez-vous comment la conscience relie passé, présent et avenir, et ce que serait une existence enfermée dans le seul présent.

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Rappel actif

Rappelle-toi les points clés — puis révèle.

Sources : Programme de philosophie de terminale générale — annexe 1 de l’arrêté du 19-7-2019 (NOR MENE1921238A) (Ministère de l’Éducation nationale — Éduscol)

§ 04
§ 04

Le temps et l’existence : finitude et mortalité#

~12 min de lecture●●●ApprofondissementBOBO-2019-philosophie-terminale-§Le temps

Trois sagesses du temps mortel

Trois sagesses du temps mortelTableau de 3 colonnes et 3 lignes, Données: Auteur · Rapport à la mort · La sagesse; Épicure · « la mort n'est rien » · jouir du présent; Sénèque · la vie n'est pas courte · ne pas gaspiller le temps; Heidegger · être-vers-la-mort · exister authentiquementAuteurRapport à la mortLa sagesseÉpicure« la mort n'est rien »jouir du présentSénèquela vie n'est pas courtene pas gaspiller le tempsHeideggerêtre-vers-la-mortexister authentiquement
Fig. 4Trois sagesses du temps mortel : Épicure (« la mort n'est rien pour nous » → sérénité, jouir du présent), Sénèque (la vie n'est pas courte, nous la perdons → ne pas gaspiller le temps), Heidegger (l'homme est être-vers-la-mort → exister authentiquement). La finitude donne du prix aux instants.

Points clés

Le temps n’est pas seulement un objet de connaissance : il est l’étoffe même de l’existence humaine. Exister, c’est être un être temporel et fini, qui naît, dure et meurt. La conscience du temps est inséparable de la conscience de la mort : parce que nous savons que nous mourrons, le temps nous est compté, et cette finitude colore tout notre rapport à la vie. Le temps de l’existence est un temps mortel.
Heidegger fait du temps la clé de l’existence humaine (le « Dasein »). L’homme est essentiellement « être-vers-la-mort » (« Sein zum Tode ») : la mort n’est pas un événement lointain qui surviendra à la fin, mais une possibilité toujours présente qui donne à chaque instant son poids. Assumer lucidement sa finitude (au lieu de la fuir dans le divertissement et le « on ») permet d’exister de façon authentique, en faisant de sa vie un projet assumé.
Deux attitudes opposées devant la mort traversent la philosophie antique. Épicure ne console pas, il argumente, et l’argument se reconstruit en trois pas (Lettre à Ménécée). Premier pas : tout bien et tout mal résident dans la sensation, car ce qui n’est éprouvé par personne n’est un mal pour personne. Deuxième pas : la mort est la privation de toute sensation, puisque l’âme est faite d’atomes comme le reste et se défait avec le corps, sans que rien subsiste qui pût pâtir. Troisième pas : il n’existe donc aucun moment où la mort soit un mal pour moi, puisque tant que je suis elle n’est pas là, et que là où elle est je ne suis plus. La conclusion tient en une phrase : la mort n’est rien pour nous. La crainte qu’on en a porte sur un état qui n’appartient à l’expérience de personne, et la sagesse consiste à rendre au présent l’attention que cette crainte lui dérobe.
L’invitation à habiter le présent traverse les écoles : Horace la formule aux Odes (I, 11) dans un esprit plus épicurien que stoïcien — cueille le jour —, et les stoïciens y parviennent par un autre chemin. Les uns et les autres invitent à habiter le présent parce que l’avenir ne nous appartient pas. Sénèque montre que nous nous plaignons à tort de la brièveté de la vie : « ce n’est pas que nous ayons peu de temps, c’est que nous en perdons beaucoup. » La vie n’est pas courte en soi ; nous la rendons courte en la dissipant. Bien vivre le temps, c’est ne pas le gaspiller.
La finitude n’est pas seulement une limite, elle peut être une condition du sens. Une vie infinie, indéfiniment recommençable, risquerait de rendre tout choix indifférent (rien n’étant jamais irréversible, plus rien n’aurait de prix). C’est parce que le temps est compté que nos décisions engagent, que les instants ont une valeur, que l’existence a un sérieux. Repères à mobiliser : contingent / nécessaire (la mort est-elle un accident ou une nécessité de la condition humaine ?), en acte / en puissance (la mort comme possibilité — en puissance — qui éclaire l’existence en acte).
L’argument épicurien a des points de résistance qu’il faut savoir nommer, sous peine de le réciter. Il vaut contre la crainte de l’état d’être mort ; il laisse intactes deux craintes voisines, celle du mourir — l’agonie, la maladie, la douleur, qui sont bien des états éprouvés — et celle de la mort d’autrui, qui est un mal pour ceux qui restent et dont l’argument ne dit rien. Une objection plus profonde vise la première prémisse : est-il vrai que rien ne puisse être un mal sans être senti ? Un homme trahi ou calomnié à son insu subit un tort qu’il n’éprouve pas. Si l’on accorde qu’il existe des maux non sentis, la mort peut être le mal d’une privation, la perte de tous les biens qu’une vie plus longue aurait contenus, sans qu’il faille pour cela un sujet qui les regrette. Enfin l’argument suppose une physique, la dissolution de l’âme avec le corps : qui ne l’accorde pas n’est pas tenu par la conclusion.
Heidegger ne parle pas du décès mais d’une structure, et c’est le contresens le plus fréquent sur cette page d’Être et Temps (1927). L’être-pour-la-mort n’est ni une pensée qu’on aurait par moments, ni une humeur sombre : c’est la manière dont l’existence est d’emblée rapportée à sa propre fin, qu’elle y songe ou non. La mort y est décrite comme la possibilité la plus propre, puisque personne ne peut mourir à ma place ; sans rapport, parce qu’elle défait tout lien avec autrui ; indépassable, parce qu’aucune possibilité ne vient après elle ; certaine quant à son fait et indéterminée quant à son quand. La vie quotidienne désamorce précisément ces traits en portant la mort au compte de l’anonyme : on meurt, un jour, tout le monde meurt. La formule reconnaît le fait et en écarte la portée, puisque celui qui meurt dans « on meurt » n’est jamais moi. Ce que Heidegger nomme devancement n’est donc pas une méditation sur le cadavre : c’est tenir cette possibilité pour mienne, ce qui rend l’existence saisissable comme un tout et permet d’en répondre.
Jankélévitch introduit une distinction que la copie moyenne ignore et qui vaut cher : l’irréversible et l’irrévocable (L’Irréversible et la Nostalgie, 1974). Est irréversible le cours du temps lui-même — il ne revient pas en arrière, aucun moment ne se rejoue, et personne n’a de prise là-dessus. Est irrévocable ce qui a été fait — l’acte accompli ne peut être défait, et il ne cesse pas d’avoir eu lieu du fait qu’on le déplore. De là deux affects qu’on confond couramment. Le regret porte sur ce qui n’est plus, un lieu, un âge, un être perdu : il pleure une absence, et le temps l’adoucit. Le remords porte sur ce que j’ai fait : il ne se heurte pas à une absence mais à une présence qui ne passe pas, celle de mon acte, et c’est pourquoi il ne se console pas et demande autre chose, réparation ou pardon. Jankélévitch tire de l’irrévocabilité une conséquence inattendue : puisque ce qui a eu lieu ne peut plus ne pas avoir eu lieu, avoir vécu est indestructible. La mort prend l’avenir ; elle ne peut rien contre le fait qu’il y ait eu cette vie-là.

Vocabulaire

→ Cartes
  • FinitudeCaractère d’un être limité dans le temps comme dans ses pouvoirs, et qui sait cette limite ; chez l’homme, elle n’est pas seulement subie mais comprise.
  • AtaraxieTranquillité de l’âme délivrée du trouble, but de la sagesse épicurienne, obtenue en dissipant les craintes sans objet plutôt qu’en multipliant les plaisirs.
  • Être-pour-la-mortChez Heidegger, structure par laquelle l’existence est d’emblée rapportée à sa propre fin, indépendamment de toute pensée expresse de la mort.
  • DevancementChez Heidegger, fait de tenir la mort pour sa possibilité la plus propre au lieu de la renvoyer à l’anonyme, ce qui permet de saisir son existence comme un tout.
  • IrréversibleSe dit du cours du temps lui-même, qui ne revient pas en arrière et dont aucun moment ne se rejoue.
  • IrrévocableSe dit de l’acte accompli, qui ne peut être défait et ne cesse pas d’avoir eu lieu quel que soit le regret qu’on en ait.

L’argument d’Épicure sur la mort

tant que je suis⇒la mort n’est pas;quand la mort est⇒je ne suis plus\text{tant que je suis} \Rightarrow \text{la mort n'est pas} ; \quad \text{quand la mort est} \Rightarrow \text{je ne suis plus}tant que je suis⇒la mort n’est pas;quand la mort est⇒je ne suis plus

La mort et moi ne coexistons jamais : tant que je vis, la mort est absente ; lorsqu’elle survient, je ne suis plus là pour l’éprouver. La mort n’est donc jamais un objet d’expérience pour celui qui meurt. Épicure en conclut qu’il est vain de la craindre, et que la sagesse consiste à jouir sereinement du temps présent (l’ataraxie).

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Exemple corrigé

La conscience de la mort est-elle un malheur ?

Faut-il avoir peur du temps qui passe ? Analysez l’angoisse devant la finitude, opposez-lui l’argument d’Épicure et la sagesse du « carpe diem », puis demandez-vous si la conscience de la mort est un malheur ou une condition du sens.

  1. 01Reconnaître l’angoisse du temps

    Le temps qui passe semble un ennemi : il emporte ce que nous aimons, nous fait vieillir, nous conduit à la mort. La conscience de la finitude est source d’angoisse — c’est elle qui rend le temps « tragique ». On comprend qu’on cherche à l’oublier dans le divertissement (Pascal) ou à le fuir. Le problème : cette peur est-elle justifiée ?

  2. 02Opposer l’argument d’Épicure

    Épicure objecte que la crainte de la mort repose sur une confusion. La mort n’est jamais vécue : « tant que nous sommes, la mort n’est pas ; quand la mort est là, nous ne sommes plus. » La mort n’étant pour personne un objet d’expérience, il est vain de la redouter. Libéré de cette crainte, le sage peut jouir sereinement du présent : c’est l’ataraxie.

  3. 03Mobiliser la sagesse du présent

    Le « carpe diem » d’Horace et la leçon de Sénèque vont dans le même sens : puisque l’avenir ne nous appartient pas, habitons pleinement le présent. Mais attention : Sénèque ne dit pas que la vie est courte, il dit que nous la perdons (« ce n’est pas que nous ayons peu de temps, c’est que nous en perdons beaucoup »). Bien vivre le temps, c’est ne pas le gaspiller — ce qui suppose, loin de l’oublier, d’en avoir une conscience lucide.

  4. 04Renverser la perspective sur la finitude

    On peut aller plus loin : la finitude n’est pas qu’une limite subie, elle est une condition du sens. Une vie infinie, indéfiniment recommençable, rendrait tout choix indifférent : rien n’étant jamais irréversible, plus rien n’aurait de prix. C’est parce que le temps est compté que nos décisions engagent et que les instants ont de la valeur. Heidegger fait même de l’assomption lucide de la mort la condition d’une existence authentique.

Résultat : Il ne faut pas tant craindre le temps qui passe que craindre de le perdre. La mort n’étant jamais vécue, sa crainte est en partie vaine (Épicure) ; la sagesse consiste à habiter pleinement le présent sans gaspiller sa vie (Sénèque, le carpe diem). Mieux : la finitude n’est pas seulement une malédiction, elle est une condition du sens — c’est parce que le temps est compté que les instants ont du prix et que l’existence a du sérieux.

Objectif Bac

  • Objectif Bac : exposer et discuter l’argument d’Épicure sur la mort (« la mort n’est rien pour nous ») et l’analyse heideggérienne de l’« être-vers-la-mort », sans les confondre — l’un veut nous délivrer de la crainte, l’autre fait de la finitude le ressort d’une existence authentique.
  • Objectif Bac : savoir défendre l’idée, contre l’évidence commune, que la finitude n’est pas seulement une malédiction mais peut être une condition du sens et de la valeur de la vie (le temps compté donne du prix aux instants).
  • Objectif Bac : exposer Épicure comme un raisonnement en trois pas — tout mal est senti, la mort est privation de sensation, il n’y a donc aucun moment où elle soit un mal pour moi — et non comme une formule à placer. Un correcteur distingue immédiatement les deux.
  • Objectif Bac : traiter l’être-pour-la-mort comme une structure de l’existence, non comme un thème lugubre. Une copie qui écrit « Heidegger invite à penser à la mort » a manqué le point : la mort y est ce vers quoi l’existence est tendue avant même qu’on y pense.
  • Objectif Bac : mobiliser l’irréversible et l’irrévocable (Jankélévitch) dès qu’un sujet touche au regret, au remords, au pardon ou au « refaire sa vie » ; la distinction fournit à elle seule un moment de dissertation.

Erreurs fréquentes

  • Présenter Épicure comme un défenseur de la jouissance immédiate et débridée : l’épicurisme prône au contraire une jouissance mesurée et le calcul des plaisirs ; l’argument sur la mort vise la sérénité (l’ataraxie), non l’excès.
  • Réduire le « carpe diem » à « profite sans penser à demain » : chez Horace et les stoïciens, cueillir le jour suppose la conscience lucide de la finitude — c’est parce que le temps est compté qu’il faut bien l’employer, non l’oublier.
  • Écrire « Épicure prouve que la mort n’est pas un mal ». La forme correcte : il établit qu’elle n’est un mal pour personne au moment où elle est là, ce qui laisse ouverte la question de savoir si perdre une vie est un mal ; l’argument porte sur un état éprouvé, non sur une privation.
  • Faire de l’être-pour-la-mort un conseil de vie du type « vivre chaque jour comme si c’était le dernier ». La forme correcte : Heidegger décrit une structure de l’existence et ne prescrit rien sur l’emploi des journées ; à ses yeux, l’exhortation à jouir de l’instant relèverait plutôt de la fuite quotidienne devant cette possibilité.
  • Traiter le regret et le remords comme deux degrés d’un même chagrin. La forme correcte : le regret porte sur ce qui n’est plus et vise une absence, le remords sur ce que j’ai fait et se heurte à une présence — c’est la différence de l’irréversible et de l’irrévocable chez Jankélévitch.

§ 04

Révision active

Faut-il avoir peur du temps qui passe ? Examinez l’angoisse devant la finitude, opposez-lui l’argument d’Épicure sur la mort et la sagesse du « carpe diem », puis demandez-vous si la conscience de la mort est un malheur ou une condition du sens de la vie.

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Rappel actif

Rappelle-toi les points clés — puis révèle.

Sources : Programme de philosophie de terminale générale — annexe 1 de l’arrêté du 19-7-2019 (NOR MENE1921238A) (Ministère de l’Éducation nationale — Éduscol)

§ 05
§ 05

Maîtriser le temps, lui donner sens : le présent, l’attente et la mémoire#

~9 min de lecture●●●ApprofondissementBOBO-2019-philosophie-terminale-§Le temps

Donner sens au temps : mémoire, projet, présence

Donner sens au temps : mémoire, présence, projetroue segmentée, 3 segments, Données: Une vie orientée, Mémoire, Présence, ProjetMémoirele passé devient récitPrésencehabiter le présentProjetune fin, l'espéranceUne vie orientée
Fig. 5Donner sens au temps mortel par trois voies complémentaires : la mémoire (faire de son passé une histoire — l'identité narrative), la présence au présent (habiter pleinement le moment — carpe diem, « prendre son temps ») et le projet et l'espérance (se donner une fin qui rassemble l'existence).

Points clés

Le temps semble à la fois ce que nous subissons (il « passe » malgré nous, irréversible) et ce que nous pouvons habiter et orienter. La question pratique de la notion est : peut-on maîtriser le temps — non au sens de l’arrêter, ce qui est impossible, mais au sens de bien l’employer, de lui donner une forme et un sens ? « Perdre son temps », « gagner du temps », « prendre son temps » : ces expressions montrent que notre rapport au temps est aussi une affaire de liberté et de valeur.
Une première manière de donner sens au temps est par la mémoire. Se souvenir n’est pas seulement enregistrer : c’est reconstruire et interpréter son passé pour en faire une histoire cohérente. Par le récit que je fais de ma vie, je relie des événements épars en une trajectoire douée de sens — c’est ce qui fonde l’identité personnelle dans le temps (l’idée d’une identité « narrative » : je suis l’histoire que je peux raconter de moi).
Une deuxième manière est par le projet et l’espérance, qui orientent le temps vers l’avenir. Faire un projet, c’est se donner une fin qui rassemble le présent : mes actions cessent d’être une suite dispersée d’instants pour devenir les étapes d’une œuvre. L’espérance, de son côté, ouvre l’avenir comme porteur de possibles ; elle donne au temps une direction et une raison de durer. Sans projet ni espérance, le temps se réduirait à une attente vide.
Une troisième manière, en apparence opposée, est l’art d’habiter le présent. Contre la dispersion (toujours dans le regret du passé ou l’inquiétude de l’avenir), des sagesses invitent à la pleine présence : « carpe diem », attention au moment. Maîtriser le temps, ici, ce n’est pas le remplir frénétiquement, mais y être présent — savoir aussi « prendre son temps », ne pas le subir comme une course. Le loisir véritable (la « skholè » grecque) n’est pas du temps vide mais du temps libéré pour ce qui en vaut la peine.
Ces trois voies se complètent : donner sens au temps, c’est relier la mémoire (un passé assumé), le projet (un avenir ouvert) et la présence (un présent habité). Le temps n’est alors plus un pur écoulement subi, mais l’étoffe d’une vie orientée. Repères à mobiliser : en acte / en puissance (le projet vise à réaliser ce qui est en puissance dans l’avenir), médiat / immédiat (la présence au présent est immédiate, le sens de la vie se construit médiatement par le récit).
La première voie porte un nom d’auteur : Ricœur appelle identité narrative cette manière de tenir ensemble, par un récit, ce que je suis resté et ce que je suis devenu (Temps et récit). Elle répond à une difficulté ancienne. Ce qui demeure de moi au fil des années n’est ni une substance inaltérable — tout a changé, le corps, les opinions, les attachements — ni rien du tout, sans quoi promettre et répondre de ses actes n’aurait aucun sens. C’est la cohérence d’une histoire, celle que je peux raconter et reprendre autrement. Mais la souplesse qui fait la force du récit en fait aussi la fragilité : on se raconte volontiers une vie plus continue et mieux orientée qu’elle ne fut, en effaçant les bifurcations et les lâchetés. Donner sens à son passé n’est donc pas se le raconter comme on veut ; c’est en assumer les épisodes, y compris ceux qui refusent de s’intégrer à la belle histoire.
Deux traits du temps résistent à toute maîtrise, et Arendt montre que les hommes leur ont opposé non un pouvoir mais deux inventions (Condition de l’homme moderne, 1958). Contre l’irréversibilité, puisqu’on ne défait pas ce qu’on a fait : le pardon, qui ne supprime pas l’acte mais délie son auteur de ses conséquences et lui rend la possibilité de recommencer, au lieu de le fixer pour toujours dans ce qu’il a commis. Contre l’imprévisibilité de l’avenir, puisque nul ne sait ce qu’il voudra demain ni ce que feront les autres : la promesse, qui installe dans un avenir opaque quelques points sur lesquels autrui peut compter, et rend possible qu’on s’engage à plusieurs sur une durée. Ni l’une ni l’autre ne maîtrise le temps comme on maîtrise une force. Toutes deux le rendent habitable à plusieurs, ce qu’aucun projet purement individuel ne suffit à faire.

Vocabulaire

→ Cartes
  • Loisir (skholè)Temps libéré des nécessités et employé à ce qui vaut par soi ; à distinguer du temps libre, qui n’est que du temps non occupé.
  • Identité narrativeChez Ricœur, permanence de soi assurée non par une substance immuable mais par la cohérence de l’histoire qu’on peut faire de sa propre vie.
  • EspéranceAttente d’un bien tenu pour possible mais non assuré, qui ouvre l’avenir comme porteur de possibles au lieu d’une simple suite d’événements.
  • PromesseEngagement par lequel un sujet rend son action future prévisible pour autrui, et introduit des points fixes dans un avenir qui n’en comporte pas.
  • PardonActe qui délie l’auteur d’une faute de ses conséquences sans effacer l’acte lui-même, et lui rend la possibilité de recommencer.
  • ProcrastinationReport indéfini d’une action au profit d’un présent qui ne décide rien ; forme d’un rapport au temps où l’avenir sert à ne pas agir.
Exemple corrigé

Subissons-nous le temps ou pouvons-nous lui donner sens ?

Peut-on donner un sens au temps qui passe ? Montrez d’abord en quoi le temps semble subi, puis dégagez les trois manières de l’habiter (mémoire, projet, présence), et précisez ce que veut dire « maîtriser » le temps.

  1. 01Reconnaître le temps subi

    Le temps semble nous échapper : il est irréversible, il « passe » sans que nous puissions l’arrêter ni revenir en arrière. À ce titre, nous paraissons le subir, comme un courant qui nous emporte. « Maîtriser le temps » au sens de le commander est donc impossible : ni l’arrêter, ni le remonter. Le problème est de savoir s’il reste pourtant un sens à dire que nous pouvons en être les maîtres.

  2. 02Analyser les expressions courantes

    Nos manières de parler le suggèrent : on dit « perdre », « gagner », « prendre » son temps. Or on ne perd ni ne gagne du temps physique (l’horloge avance pareil pour tous) : ce qu’on perd ou gagne, c’est l’emploi du temps, sa valeur. « Maîtriser le temps » ne désigne donc pas une maîtrise physique mais morale : bien l’employer, lui donner une forme. C’est une question de liberté.

  3. 03Dégager les trois voies du sens

    On peut donner sens au temps de trois manières complémentaires. Par la mémoire : en faisant de mon passé une histoire cohérente, je me donne une identité (identité narrative). Par le projet et l’espérance : en me donnant une fin, je rassemble mes actions présentes en une œuvre orientée vers l’avenir. Par la présence : en habitant pleinement le moment (carpe diem), sans me disperser dans le regret ou l’inquiétude. Le temps cesse alors d’être un pur écoulement subi.

  4. 04Conclure sur le sens de la maîtrise

    « Maîtriser le temps » ne signifie donc pas l’arrêter — ce qui est impossible et n’aurait pas de sens — mais l’habiter et l’orienter : assumer son passé, projeter son avenir, être présent à son présent. Ces trois voies ne s’opposent pas : une vie sensée les relie. Loin de seulement subir le temps, l’homme peut en faire l’étoffe d’une existence libre et orientée.

Résultat : On peut donner un sens au temps qui passe, non en l’arrêtant — il reste irréversible et subi en son cours — mais en l’habitant. « Maîtriser le temps » est une affaire morale, non physique : c’est bien l’employer. Trois voies complémentaires y conduisent : la mémoire (faire de son passé une histoire et une identité), le projet et l’espérance (orienter l’avenir), la présence au présent (habiter le moment). Ainsi le temps devient l’étoffe d’une vie orientée, et non un simple écoulement subi.

Objectif Bac

  • Objectif Bac : distinguer clairement les trois manières de donner sens au temps (mémoire / projet / présence) et montrer qu’elles ne s’opposent pas mais se complètent dans une vie orientée.
  • Objectif Bac : analyser finement les expressions courantes (« perdre », « gagner », « prendre » son temps) pour montrer que « maîtriser le temps » ne signifie pas l’arrêter mais l’employer librement — c’est une question morale, non physique.
  • Objectif Bac : établir en introduction que « maîtriser le temps » ne peut pas signifier agir sur son cours, et que l’énoncé porte donc sur l’emploi et le sens. Sans cette lecture posée d’emblée, toute la copie répond à une question qui n’a pas été posée.
  • Objectif Bac : mobiliser Arendt sur les sujets qui joignent le temps et l’action — le pardon répond à l’irréversibilité du passé, la promesse à l’imprévisibilité de l’avenir. Ce sont deux institutions humaines, non deux sentiments, et c’est cette lecture qui les rend utilisables.
  • Objectif Bac : distinguer le loisir et le temps libre. Le premier est un temps qualifié, employé à ce qui vaut par soi ; le second n’est qu’un temps non occupé, qui peut être intégralement perdu — la distinction évite de confondre « prendre son temps » et ne rien en faire.

Erreurs fréquentes

  • Comprendre « maîtriser le temps » comme « l’arrêter » ou « le contrôler physiquement » : le temps est irréversible et ne se commande pas ; la maîtrise dont il s’agit est celle de son emploi, de son sens, non de son cours.
  • Opposer abstraitement « vivre le présent » et « faire des projets » comme s’il fallait choisir : une vie sensée relie le présent habité, la mémoire d’un passé assumé et l’ouverture d’un avenir projeté.
  • Illustrer « perdre son temps » par des exemples empilés — les écrans, les transports, les files d’attente — sans en tirer d’analyse. La forme correcte : un exemple ne vaut que si l’on dit ce qu’il établit, ici que « perdre » suppose une fin par rapport à laquelle le temps est perdu, donc un jugement de valeur et non un constat.
  • Écrire que le pardon « efface » la faute chez Arendt. La forme correcte : le pardon ne défait pas l’acte, qui reste accompli ; il délie l’auteur de ses conséquences et rouvre la possibilité d’un commencement, ce qui est tout autre chose que l’oubli ou l’excuse.
  • Confondre le loisir grec (skholè) avec le repos ou le divertissement. La forme correcte : la skholè est un temps libéré des nécessités et employé à ce qui vaut pour soi — étude, contemplation, vie de la cité —, non une détente qui viendrait après le travail pour en réparer la fatigue.

§ 05

Révision active

Peut-on donner un sens au temps qui passe ? En distinguant la mémoire, le projet et la présence au présent, demandez-vous si nous subissons le temps ou si nous pouvons en faire l’étoffe d’une vie orientée — et ce que signifie au juste « maîtriser » son temps.

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Rappel actif

Rappelle-toi les points clés — puis révèle.

Sources : Programme de philosophie de terminale générale — annexe 1 de l’arrêté du 19-7-2019 (NOR MENE1921238A) (Ministère de l’Éducation nationale — Éduscol)

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Sommaire

Section -- / 05

    • 01Qu’est-ce que le temps ? L’énigme augustinienne○
    • 02Temps objectif et temps vécu : la durée (Bergson)◐
    • 03Conscience et temporalité : passé, présent, avenir◐
    • 04Le temps et l’existence : finitude et mortalité●
    • 05Maîtriser le temps, lui donner sens : le présent, l’attente et la mémoire●

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Références et sources

Sources

Ministère de l’Éducation nationale — Éduscol

  • Programme de philosophie de terminale générale — annexe 1 de l’arrêté du 19-7-2019 (NOR MENE1921238A)

Voir aussi

  • La conscience et l’inconscientLe temps vécu n’existe que pour une conscience : les deux notions se tiennent.
  • Le bonheurCe que la mortalité fait à la recherche du bonheur, des Anciens aux Modernes.
  • La scienceLe temps mesuré de la physique, et pourquoi il ne recouvre pas la durée vécue.

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