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L’art

L’art est l’une des notions du programme de philosophie de terminale (voie générale), abordée dans la perspective de l’existence humaine et de la culture. La fiche interroge l’œuvre, la création et le beau : qu’est-ce qu’une œuvre d’art, en quoi l’artiste crée-t-il plutôt qu’il ne fabrique, et le jugement de goût n’exprime-t-il qu’un caprice subjectif ou peut-il prétendre à une validité universelle ? On la travaille avec les repères du programme (universel / général / particulier / singulier ; objectif / subjectif / intersubjectif ; ressemblance / analogie) et les grands auteurs (Platon, Aristote, Kant, Hegel).

5 sections·~36 min de lecture·4 compétences·Vérifié · 06/2026

T·0444 / 13
Profil d’examen
Analyser la notion d’art et la distinguer de notions voisines : le beau, l’artisanat, la technique et le divertissement.Problématiser le statut de l’œuvre d’art (création contre production, originalité, génie, règle).Interroger la nature du jugement esthétique : le beau est-il subjectif ou peut-il prétendre à une validité universelle ?Mobiliser des distinctions conceptuelles (repères) — beau / agréable, universel / particulier, concept / image / métaphore — pour construire un raisonnement argumenté sur l’art.
Opérateurs :analyserdistinguerdéfinirproblématiserinterrogerargumenterjustifierillustrer par un exemple

niveau de base

Maîtrisez d’abord les définitions et les distinctions de base (art / technique, beau / agréable, œuvre / produit) et un exemple par thèse : c’est le socle exigible à l’épreuve écrite.

niveau approfondi

Pour viser l’excellence, sachez confronter Platon, Aristote, Kant et Hegel sur un même problème (l’art dit-il le vrai ?) et manier finement les repères (en particulier l’universalité subjective kantienne) au service d’une dissertation problématisée.

Profondeur

Profondeur de lecture : Approfondi

Texte

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Sommaire · 5 sections▾
  1. L’art
    • 01Qu’est-ce que l’art ? Art, technique, nature et beau○
    • 02L’œuvre, la création et la figure de l’artiste◐
    • 03Le jugement esthétique : le beau est-il subjectif ou universel ? (Kant)●
    • 04Art et imitation, art et vérité : la critique platonicienne et ses réponses◐
    • 05Les fonctions de l’art dans l’existence humaine et la culture◐

5 sections · 25 points clés · 0 formule · 25 pièges signalés

§ 01
§ 01

Qu’est-ce que l’art ? Art, technique, nature et beau#

~7 min de lecture●○○BaseBOBO-2019-philosophie-terminale-§L’artBOBO-2019-philosophie-terminale-§La technique

Points clés

Le mot « art » est équivoque. Au sens large (latin ars, grec technè), il désigne tout savoir-faire réglé produisant un résultat utile (l’art du médecin, l’art de naviguer). Au sens moderne et restreint, il désigne les beaux-arts : une production humaine d’œuvres dont la fin n’est pas l’utilité mais l’expérience esthétique. La notion du programme vise ce second sens.
Art et nature s’opposent : est naturel ce qui n’a pas été produit par l’homme, artificiel ce qui résulte de son action. L’œuvre d’art est donc, par définition, un artefact — ce qui pose un problème : un coucher de soleil ou un paysage peuvent être dits beaux sans être des œuvres d’art. Beauté naturelle et beauté artistique ne se confondent pas.
Art (beaux-arts) et technique partagent l’habileté et la règle, mais diffèrent par la fin : la technique vise une utilité extérieure (un outil sert à…), l’œuvre d’art vaut pour elle-même. L’artisanat occupe une position intermédiaire : il fabrique des objets utiles, souvent reproductibles selon un modèle, là où l’œuvre d’art se veut singulière et non substituable.
Il faut aussi distinguer l’art du simple divertissement (ce qui détourne et distrait) et de l’agréable (ce qui flatte les sens). L’art peut plaire, mais une œuvre n’est pas réductible à son pouvoir de divertir : elle peut déranger, donner à penser, exprimer un sens.
Distinction centrale à ce stade : le beau et l’agréable. L’agréable est relatif à la sensation et au plaisir privé de chacun ; le beau prétend valoir au-delà de la simple sensation — distinction qui sera systématisée par Kant (section 3). Elle n’est pas elle-même un repère du programme, mais elle commande l’emploi de celui qui l’est, objectif / subjectif / intersubjectif.
Le sens ancien mérite d’être restitué pour lui-même (voir Fig. 1). La technè grecque, comme l’ars latine, nomme un savoir-faire réglé, enseignable et transmissible : celui qui possède un art sait pourquoi il procède ainsi, à la différence du praticien qui répète une routine sans pouvoir en rendre raison. Aristote la définit dans l’Éthique à Nicomaque comme une disposition à produire accompagnée de règle vraie, et la range du côté de la production, distincte de l’action morale qui a sa fin en elle-même. Dans ce vocabulaire, le médecin, le stratège et le sculpteur exercent également un art.

Le champ de la notion d’art et ses notions voisines

Le champ de la notion d'artGraphe, Art (beaux-arts) → Technique, Art (beaux-arts) → Artisanat, Art (beaux-arts) → Nature, Art (beaux-arts) → BeauArt(beaux-arts)TechniqueArtisanatNatureBeaufin utilereproductiblenon produiteesthétique
Fig. 1L'art (beaux-arts) se distingue de ses voisins : de la technique (fin utile) et de l'artisanat (objet reproductible) par l'absence de but utilitaire et la singularité ; de la nature comme production humaine ; du beau, valeur esthétique qui déborde l'art (une œuvre n'est pas toujours belle, et le beau existe hors de l'art).
Fig. 1 ↓
Le système des beaux-arts est récent. C’est au XVIIIe siècle que poésie, peinture, musique, sculpture et danse sont rassemblées sous un même principe — l’ouvrage de Charles Batteux qui les y réduit paraît en 1746 — et que naît la discipline qui les pense, l’esthétique. Kant enregistre la coupure en distinguant l’art libéral, qui plaît par lui-même, de l’art mercenaire, travail pénible qu’on n’accepte que pour son salaire. Retenir cette date évite un anachronisme fréquent : demander si une cathédrale ou un masque rituel sont des œuvres d’art, c’est leur appliquer une catégorie que leurs auteurs n’avaient pas.
La beauté naturelle et la beauté artistique ne se hiérarchisent pas d’un mot. Kant accorde un privilège à la première : prendre un intérêt immédiat à la beauté d’une fleur, sans rien en attendre, témoigne d’une disposition de l’âme, tandis que le bel art suppose qu’on le sache art tout en le voyant paraître aussi libre que la nature. Hegel prend le parti inverse dans son Cours d’esthétique : le beau naturel n’est beau que pour un esprit, et ce qui naît de l’esprit vaut plus haut que ce qui est simplement donné. Le désaccord porte sur ce qui fait la valeur du beau, la gratuité de sa présence ou son origine spirituelle.

Vocabulaire

→ Cartes
  • TechnèTerme grec désignant un savoir-faire réglé, enseignable, capable de rendre raison de ses propres procédés.
  • Beaux-artsEnsemble des arts réunis au XVIIIe siècle sous l’idée d’une production dont la fin est esthétique et non utilitaire.
  • EsthétiqueDiscipline philosophique qui prend pour objet le beau, le jugement de goût et l’œuvre d’art.
  • ArtefactObjet produit par l’action humaine, par opposition à ce qui existe naturellement sans intervention.
  • AgréableCe qui plaît immédiatement aux sens et ne vaut que pour celui qui l’éprouve, sans prétention à l’accord d’autrui.
  • ArtisanatProduction d’objets utiles selon un modèle et des règles connues d’avance, reproductibles en plusieurs exemplaires.
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Exemple corrigé

Distinguer l’œuvre d’art de l’objet technique

L’œuvre d’art se distingue-t-elle de l’objet technique ? Dégagez le problème et organisez une réponse argumentée.

  1. 01Dégager le problème

    Les deux supposent un savoir-faire (technè) et une matière mise en forme : un beau pont ou une belle voiture brouillent la frontière. La question est donc : la différence est-elle de nature ou seulement de degré (de raffinement) ?

  2. 02Premier critère : la fin

    L’objet technique est un moyen : sa valeur est dans l’usage qu’il permet (un marteau vaut par ce qu’il fait). L’œuvre d’art se présente comme une fin : on la contemple pour elle-même, sans qu’elle serve à autre chose.

  3. 03Deuxième critère : la singularité

    L’objet technique est en principe reproductible à l’identique selon un modèle ; l’œuvre se veut singulière, non substituable — une copie n’a pas la même valeur que l’original (question de l’authenticité).

  4. 04Nuancer

    Le design, l’architecture, le cinéma montrent que technique et art se mêlent : une œuvre peut être utile, un objet utile peut être beau. La frontière n’est donc pas un mur, mais un critère d’intention et de destination.

Résultat : On peut soutenir que l’œuvre d’art et l’objet technique se distinguent moins par la matière ou l’habileté que par leur fin (valoir pour soi contre servir à) et par leur statut (singularité contre reproductibilité), sans que cette distinction soit toujours étanche.

Objectif Bac

  • Objectif Bac : savoir poser et justifier les distinctions art / technique, art / nature, art / artisanat dès l’introduction d’une dissertation, au lieu de prendre « art » pour une notion évidente.
  • Objectif Bac : illustrer chaque distinction par un exemple précis (une chaise artisanale contre une sculpture, un tutoriel utile contre un poème) — l’exemple bien choisi est valorisé à l’écrit.
  • Objectif Bac : dater le sens moderne du mot. Rappeler que le regroupement des beaux-arts et la naissance de l’esthétique sont du XVIIIe siècle évite d’appliquer à une statue votive ou à une cathédrale une catégorie que leurs auteurs ne possédaient pas.
  • Objectif Bac : exploiter la technè grecque comme savoir-faire réglé pour les sujets qui rapprochent l’art du travail — l’artiste possède un métier, et c’est la fin visée, non l’habileté, qui sépare l’œuvre de l’outil.
  • Objectif Bac : ne pas trancher trop vite sur le beau naturel. Opposer le privilège que Kant accorde à la beauté de la nature et la primauté que Hegel reconnaît à celle qui naît de l’esprit fournit un débat, là où le coucher de soleil ne fournit qu’une illustration.

Erreurs fréquentes

  • Confondre « l’art » (les beaux-arts) et « le beau » : ce sont deux notions distinctes. Tout ce qui est beau n’est pas de l’art (la nature), et toute œuvre d’art n’est pas nécessairement belle (l’art peut viser le laid, le choquant, le sublime).
  • Réduire l’art à « ce qui est joli » ou « ce qui plaît » (confusion beau / agréable), et donc traiter l’art comme un pur divertissement, en oubliant ses dimensions expressive, critique et cognitive.
  • Écrire que « l’art est inutile » comme s’il s’agissait d’une définition. La forme correcte : l’œuvre n’a pas de fin extérieure, elle ne sert pas à autre chose qu’elle-même — ce qui ne signifie ni qu’elle soit sans fonction, ni qu’elle soit sans effet.
  • Faire de la technique le contraire de l’art. Les deux supposent une habileté réglée, et le vocabulaire ancien les confondait sous un seul mot ; ce qui les sépare est la fin visée, non la présence ou l’absence de savoir-faire.
  • Ranger l’artisanat du côté de la pure exécution. La forme correcte : l’artisan invente, corrige et décide en cours de travail ; ce qui le distingue est que son objet répond à un usage et peut être remplacé par un autre exemplaire, non qu’il serait dépourvu d’invention.

§ 01

Révision active

L’œuvre d’art se distingue-t-elle de l’objet technique ? Construisez le plan détaillé d’une dissertation : dégagez le problème, dressez la liste des distinctions pertinentes (fin, singularité, reproductibilité) et adossez chaque thèse à un exemple.

S’entraîner sur des exercices associés50 questions sur ce thème→

Rappel actif

Rappelle-toi les points clés — puis révèle.

Sources : Programme de philosophie de terminale générale — annexe 1 de l’arrêté du 19-7-2019 (NOR MENE1921238A) (Ministère de l’Éducation nationale — Éduscol)

§ 02
§ 02

L’œuvre, la création et la figure de l’artiste#

~7 min de lecture●●○StandardBOBO-2019-philosophie-terminale-§L’art

Points clés

Créer n’est pas fabriquer. Fabriquer (l’artisan), c’est réaliser un objet dont le modèle et les règles sont connus d’avance, selon un résultat prévisible. Créer, c’est faire surgir une œuvre inédite, dont la forme n’était pas donnée à l’avance : l’artiste invente ses propres règles en même temps que son œuvre.
D’où la valeur d’originalité attachée à l’œuvre moderne : elle se veut singulière et non substituable, ce qui fonde la question de l’authenticité (l’original contre la copie ou le faux). Une œuvre n’est pas un simple exemplaire interchangeable.
Chez Kant, cette puissance de création porte un nom : le génie, « le talent (don naturel) qui donne ses règles à l’art ». Le génie produit des œuvres originales et exemplaires : il ne suit pas une règle préexistante, mais crée une règle nouvelle que d’autres pourront prendre pour modèle. Le génie ne peut expliquer comment il procède : l’art s’oppose ici à la science.
Ce modèle romantique du génie inspiré doit être relativisé : toute création suppose un métier, un travail, des contraintes matérielles et l’héritage d’une tradition. L’artiste n’est pas un pur génie ex nihilo : il transforme un matériau et dialogue avec les œuvres antérieures. La création articule inspiration et labeur.
L’œuvre achevée échappe en partie à son auteur : elle se donne à interpréter et acquiert un sens dans sa réception par le public. La signification d’une œuvre n’est pas épuisée par les intentions de l’artiste.
Kant précise le génie par deux traits que l’on sépare rarement : l’originalité et l’exemplarité. L’originalité seule ne suffit pas, puisqu’il existe des extravagances originales dont personne ne fait rien ; il faut encore que l’œuvre, sans avoir suivi de règle, puisse en fournir une aux autres. De là une comparaison qu’il file : le savant expose pas à pas le chemin de sa découverte et peut l’enseigner, l’artiste ne le peut pas, car la nature donne la règle par lui sans qu’il sache lui-même comment. Le génie appartient donc aux beaux-arts et non à la science.
La reproduction technique déplace la question de l’authenticité. Walter Benjamin, dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, appelle aura ce que possède l’original et que la copie ne peut pas lui prendre : son existence unique au lieu et au moment où il se trouve, la trace d’une histoire et d’un rituel. La photographie et le cinéma ne sont pas de mauvaises copies d’un original ; ce sont des œuvres dont l’original n’existe pas, et la question du faux y perd son objet. L’œuvre gagne alors en accessibilité ce qu’elle perd en présence unique.
L’opposition du tableau (voir Fig. 2) demande à être éprouvée plutôt que récitée. Beaucoup d’œuvres majeures ont été commandées, exécutées en atelier par plusieurs mains, coulées en plusieurs exemplaires, ou produites sous des contraintes de format et de sujet très étroites ; à l’inverse, l’artisan qui improvise résout des problèmes qu’aucun modèle ne prévoyait. La frontière ne passe donc pas entre deux populations d’hommes, mais entre deux régimes de production, et une même activité peut relever tantôt de l’un, tantôt de l’autre.

Fabriquer (artisan) contre créer (artiste, génie)

Fabriquer (artisan) / créer (artiste, génie)Tableau de 3 colonnes et 5 lignes, Données: Critère · Fabriquer (artisan) · Créer (artiste, génie); Modèle · connu d'avance · œuvre inédite; Règle · explicite, donnée · inventée par l'œuvre; Résultat · prévisible · imprévisible; Statut · reproductible · singulier, unique; Fin · utile · vaut pour elle-mêmeCritèreFabriquer (artisan)Créer (artiste, génie)Modèleconnu d'avanceœuvre inéditeRègleexplicite, donnéeinventée par l'œuvreRésultatprévisibleimprévisibleStatutreproductiblesingulier, uniqueFinutilevaut pour elle-même
Fig. 2Fabriquer suit un modèle et des règles connus pour une fin utile ; créer invente l'œuvre et sa règle même — « le génie est le talent qui donne ses règles à l'art » (Kant).
Fig. 2 ↓

Vocabulaire

→ Cartes
  • GénieChez Kant, don naturel par lequel la nature donne sa règle à l’art, produisant des œuvres à la fois originales et exemplaires.
  • CréationProduction d’une œuvre dont la règle n’était pas donnée d’avance et se découvre en même temps qu’elle.
  • AuraChez Benjamin, existence unique de l’œuvre en un lieu et un moment, dont sa reproduction technique la dépouille.
  • AuthenticitéQualité de l’œuvre d’être l’original lui-même, avec son histoire propre, et non une copie même fidèle.
  • OriginalitéCaractère de ce qui ne dérive d’aucun modèle, insuffisant à lui seul pour faire une œuvre selon Kant.
  • ExemplaritéAptitude d’une œuvre inédite à servir de modèle et à faire école, second trait du génie kantien.
Exemple corrigé

Le génie dispense-t-il du travail ?

« L’artiste crée-t-il ou fabrique-t-il son œuvre ? » Discutez en mobilisant le concept de génie.

  1. 01Poser l’opposition

    Spontanément, on oppose l’artiste inspiré (qui crée) à l’artisan appliqué (qui fabrique d’après un modèle). Créer semble exclure la règle et l’effort, fabriquer semble exclure l’originalité.

  2. 02Mobiliser Kant

    Le génie est « le talent qui donne ses règles à l’art » : il ne suit pas une règle donnée, il en invente une, exemplaire. Cela confirme que la création artistique ne se réduit pas à l’application d’un procédé — contrairement à la fabrication.

  3. 03Objecter par le travail

    Mais même le génie travaille un matériau (le marbre, la langue, le son), maîtrise une technique et hérite d’une tradition. Kant lui-même note qu’il faut du « goût » pour discipliner le génie : l’inspiration sans métier reste informe.

  4. 04Conclure par la synthèse

    Créer n’est donc pas le contraire absolu de fabriquer : c’est fabriquer autrement, en inventant la règle dans le travail même de la matière. L’originalité naît de la rencontre entre un don, un labeur et un héritage.

Résultat : L’artiste ne fabrique pas au sens de l’artisan (pas de modèle préalable), mais il ne crée pas non plus sans travail : le génie, loin de dispenser de l’effort, l’accomplit en inventant ses propres règles dans la matière œuvrée.

Objectif Bac

  • Objectif Bac : savoir opposer rigoureusement « créer » et « fabriquer » (modèle préalable contre règle inventée), et mobiliser le concept kantien de génie de façon précise, sans le confondre avec un simple « don ».
  • Objectif Bac : discuter le mythe de l’artiste inspiré en montrant la part du travail, de la règle et de la tradition — thèse nuancée attendue dans une troisième partie de dissertation.
  • Objectif Bac : définir le génie par deux traits et non par un seul — originalité et exemplarité —, puisque l’originalité seule peut n’engendrer qu’une extravagance dont aucun autre artiste ne fera quoi que ce soit.
  • Objectif Bac : traiter l’authenticité par l’aura (Benjamin) plutôt que par l’indignation. Ce que perd la copie n’est ni la beauté ni la ressemblance, mais l’existence unique en un lieu et un moment, avec l’histoire qui s’y attache.
  • Objectif Bac : éprouver l’opposition créer / fabriquer sur des cas gênants — l’œuvre de commande, l’atelier, la sculpture tirée en plusieurs exemplaires — au lieu de la poser comme une évidence en début de copie.

Erreurs fréquentes

  • Croire que l’artiste crée « à partir de rien » et sans effort : on oublie alors le métier, le matériau et l’héritage culturel, et l’on tombe dans le cliché de l’inspiration pure.
  • Confondre le « génie » kantien (qui donne ses règles à l’art) avec la simple « intelligence » ou avec l’habileté technique de l’artisan ; ou réduire l’œuvre aux seules intentions de son auteur en niant le rôle de l’interprétation.
  • Écrire que « le génie ne travaille pas ». La forme correcte, chez Kant : le génie ne peut pas expliquer la règle qu’il suit, ce qui ne le dispense ni du métier ni de la correction — un art sans travail ne donnerait qu’une œuvre informe.
  • Confondre l’aura de Benjamin avec la valeur marchande ou la célébrité. La forme correcte : l’aura tient à l’unicité de l’œuvre dans son lieu et son histoire, et c’est cette unicité, non son prix, que la reproduction technique dissout.
  • Conclure que l’œuvre signifie ce que chacun veut, sous prétexte que l’auteur n’en épuise pas le sens. La forme correcte : l’interprétation reste tenue par l’œuvre, ses formes et son contexte, sinon toute lecture vaudrait, y compris celle qui la contredit.

§ 02

Révision active

« L’artiste crée-t-il ou fabrique-t-il son œuvre ? » Dressez deux colonnes (créer / fabriquer), puis rédigez un paragraphe qui défend la part irréductible du travail dans la création, en vous appuyant sur le concept de génie chez Kant.

S’entraîner sur des exercices associés50 questions sur ce thème→

Rappel actif

Rappelle-toi les points clés — puis révèle.

Sources : Programme de philosophie de terminale générale — annexe 1 de l’arrêté du 19-7-2019 (NOR MENE1921238A) (Ministère de l’Éducation nationale — Éduscol)

§ 03
§ 03

Le jugement esthétique : le beau est-il subjectif ou universel ? (Kant)#

~7 min de lecture●●●ApprofondissementBOBO-2019-philosophie-terminale-§L’art

Points clés

Le problème naît d’un proverbe : « des goûts et des couleurs on ne discute pas ». Si le beau est purement subjectif, pourquoi discutons-nous des œuvres et cherchons-nous à convaincre autrui ? Kant, dans la Critique de la faculté de juger (1790), montre que le jugement de goût a une structure paradoxale.
Premier moment : le jugement de goût est désintéressé. Dire « c’est beau », ce n’est pas désirer posséder ou consommer l’objet ; c’est prendre plaisir à sa seule contemplation. Ainsi se distinguent l’agréable (qui intéresse les sens et varie selon chacun) et le bon (qui intéresse la volonté morale) : seul le beau plaît « sans intérêt ».
Deuxième moment : le beau plaît universellement, mais sans concept. Quand je dis « c’est beau », je ne dis pas « cela me plaît » (privé) : j’attends que tout autre partage mon jugement. C’est une universalité subjective : je ne peux pas prouver par un concept ou une règle qu’une œuvre est belle, mais je revendique l’accord d’autrui. Le beau n’est ni objectif (démontrable) ni purement privé.
Troisième moment : le beau est « finalité sans fin » (Zweckmäßigkeit ohne Zweck). L’objet beau semble « fait pour » notre faculté de juger — sa forme nous apparaît harmonieuse, comme finalisée — sans pour autant servir une fin déterminée ni répondre à un concept de ce qu’il devrait être.
Quatrième moment : le beau est l’objet d’une satisfaction nécessaire, qui présuppose un « sens commun » (sensus communis), c’est-à-dire une aptitude partagée à sentir l’accord des facultés. C’est ce qui fonde l’exigence d’universalité et autorise à discuter du goût sans pouvoir le démontrer.
Repère décisif : objectif / subjectif / intersubjectif. Le jugement esthétique kantien n’est ni objectif (pas de preuve) ni simplement subjectif (pas un caprice privé) : il est intersubjectif — il vise et réclame l’accord des autres sujets.
Les quatre moments ne sont pas quatre arguments successifs mais quatre angles d’examen d’un même jugement (voir Fig. 3), calqués sur la table des catégories : qualité, quantité, relation, modalité. La modalité mérite d’être nommée avec exactitude : la nécessité du quatrième moment est exemplaire, c’est-à-dire que mon jugement vaut comme l’exemple d’une règle universelle qu’on ne peut pas énoncer. Ce qui unifie les quatre angles est le libre jeu de l’imagination et de l’entendement, accord que nul concept ne vient fixer et dont le plaisir esthétique est l’enregistrement.

Les quatre moments du jugement de goût selon Kant

Les quatre moments du jugement de goût (Kant)roue segmentée, 4 segments, Données: « c'est beau », 1 · Désintéressé, 2 · Universel, 3 · Finalité sans fin, 4 · Nécessaire1 · Désintéressésans désir de posséder2 · Universelsans concept3 · Finalité sans finforme accordée4 · Nécessairesens commun« c'est beau »
Fig. 3Le jugement de goût « c'est beau » a quatre caractères (Kant) : désintéressé (sans désir de posséder), universel sans concept, finalité sans fin (une forme qui paraît accordée sans but), nécessaire (il présuppose un sens commun).
Fig. 3 ↓
Deux précisions rendent la thèse maniable. Kant distingue d’abord la beauté libre, qui ne présuppose aucun concept de ce que l’objet doit être (une fleur, un ornement), et la beauté adhérente, jugée sous la condition d’une fin (un édifice, un cheval), où le jugement de goût se mêle d’une considération de perfection. Il sépare ensuite deux façons de débattre : on peut argumenter en matière de goût, faire valoir ce que l’on éprouve et espérer l’accord d’autrui, mais on ne peut pas en décider par des preuves, puisque aucun concept ne commande le jugement.
L’antinomie du goût formule la difficulté au lieu de la masquer. Thèse : le jugement de goût ne repose pas sur des concepts, sinon on pourrait en décider par démonstration. Antithèse : il repose sur des concepts, sinon on ne pourrait ni en débattre ni prétendre à l’accord d’autrui. Kant lève la contradiction en montrant que le mot « concept » n’a pas le même sens dans les deux propositions : aucun concept déterminé ne fonde le goût, mais un concept indéterminé le soutient, celui d’un fond suprasensible commun aux sujets.

Vocabulaire

→ Cartes
  • Jugement de goûtJugement par lequel on déclare un objet beau, fondé sur un sentiment et non sur un concept.
  • DésintéressementCaractère du plaisir esthétique, qui ne dépend d’aucun intérêt pour l’existence ou la possession de l’objet.
  • Universalité subjectivePrétention du jugement de goût à valoir pour tous, sans pouvoir s’appuyer sur une preuve tirée d’un concept.
  • Finalité sans finApparence d’accord de la forme d’un objet avec nos facultés, sans qu’aucune fin déterminée lui soit assignable.
  • Sens communAptitude partagée à sentir l’accord des facultés, que Kant suppose pour justifier l’exigence d’universalité du goût.
  • Beauté adhérenteBeauté jugée sous la condition d’un concept de ce que l’objet doit être, par opposition à la beauté libre.
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Exemple corrigé

Les goûts esthétiques se discutent-ils ?

« Les goûts esthétiques se discutent-ils ? » Construisez une réponse argumentée en trois moments.

  1. 01Thèse relativiste

    Le proverbe « des goûts et des couleurs… » suggère que le beau est affaire de sensation privée : ce qui me plaît relève de l’agréable, qui varie selon chacun. Dans ce cas, discuter serait vain : aucun argument ne ferait changer un goût.

  2. 02Objection : nous discutons bel et bien

    Pourtant, nous débattons des films, des tableaux, des musiques ; nous cherchons à faire voir ce qui est beau, nous reprochons à autrui de « mal goûter ». Le jugement « c’est beau » n’a donc pas la même structure que « j’aime le sucré ».

  3. 03Mobiliser Kant

    Kant l’explique : le jugement de goût est désintéressé et réclame une universalité subjective — il prétend valoir pour tous sans s’appuyer sur un concept. C’est pourquoi on peut argumenter (faire sentir, comparer, éduquer le goût) sans jamais démontrer comme en mathématiques.

  4. 04Conclure

    Discuter du goût n’est ni imposer une preuve, ni renoncer à tout critère : c’est, dans un cadre intersubjectif, chercher à élever et à partager une sensibilité commune.

Résultat : Les goûts esthétiques se discutent, non au sens d’une démonstration objective, mais d’une argumentation intersubjective : le jugement de goût, désintéressé et universel sans concept (Kant), réclame l’accord d’autrui et rend le débat possible et sensé.

Explication pas à pas4 étapes
  1. 1

    Partons d’un proverbe : « des goûts et des couleurs on ne discute pas ». Si c’était vrai, pourquoi débattrions-nous sans fin des œuvres ? Kant va montrer que juger « c’est beau » n’est pas dire « ça me plaît ».

  2. 2

    Premier caractère : le plaisir esthétique est désintéressé. Je ne désire pas posséder l’objet ni le consommer ; je me réjouis de sa seule contemplation. C’est ce qui sépare le beau de l’agréable, qui flatte mes sens, et du bon, qui satisfait ma volonté.

  3. 3

    Deuxième caractère : ce plaisir prétend à l’universalité, mais sans concept. Je ne peux pas prouver qu’une œuvre est belle par une règle ; pourtant, en la disant belle, j’attends que tout autre en juge comme moi. Kant nomme cela l’universalité subjective.

  4. 4

    Conclusion : le jugement esthétique n’est ni objectif ni purement privé ; il est intersubjectif. On ne démontre pas le beau, mais on peut en discuter — éduquer son goût, comparer, faire voir — parce qu’il présuppose un sens commun, une sensibilité partageable.

Objectif Bac

  • Objectif Bac : restituer avec précision la thèse kantienne de l’« universalité subjective » (universel sans concept, satisfaction désintéressée) pour dépasser l’alternative trop simple « le beau est subjectif / le beau est objectif ».
  • Objectif Bac : savoir distinguer rigoureusement beau, agréable et bon, et expliquer pourquoi cette distinction permet de fonder un débat sur le goût (on peut argumenter sans démontrer).
  • Objectif Bac : nommer la modalité du quatrième moment. La nécessité en jeu est exemplaire — j’attends l’accord d’autrui sans pouvoir l’exiger au nom d’une règle, parce que mon jugement vaut comme exemple d’une règle qui ne s’énonce pas.
  • Objectif Bac : utiliser la distinction beauté libre / beauté adhérente pour les cas où la fonction pèse (un édifice, un corps, un objet dessiné) et montrer que le jugement s’y mêle d’une considération de perfection.
  • Objectif Bac : formuler l’antinomie du goût pour construire une troisième partie — sans concept, aucune preuve n’est possible ; sans quelque chose comme un concept, aucun débat n’aurait de sens.

Erreurs fréquentes

  • Conclure hâtivement que « le beau est purement subjectif, donc tout se vaut » : c’est ignorer que le jugement de goût, chez Kant, prétend à une universalité (il réclame l’accord d’autrui), même s’il ne se démontre pas.
  • Confondre le beau et l’agréable : l’agréable plaît aux sens et n’engage que moi ; le beau plaît « sans intérêt » et engage une prétention à valoir pour tous. Oublier le caractère désintéressé fait manquer toute l’analyse.
  • Traduire « désintéressé » par « indifférent ». La forme correcte : le jugement de goût s’accompagne d’un plaisir vif, mais ce plaisir ne dépend d’aucun intérêt pour l’existence de l’objet — je n’ai ni à le posséder ni à le consommer.
  • Écrire que le beau est « universel » sans plus de précision. La forme correcte est « universel sans concept » : je réclame l’accord de tous, tout en ne disposant d’aucune règle qui permettrait de le démontrer.
  • Prendre la « finalité sans fin » pour l’absence d’intention chez l’artiste. La forme correcte : l’expression qualifie la forme de l’objet, qui paraît accordée à nos facultés comme si elle avait été voulue pour elles, sans qu’aucune fin déterminée lui soit assignable.

§ 03

Révision active

« Les goûts esthétiques se discutent-ils ? » Problématisez en opposant le relativisme (à chacun son goût) à l’universalité subjective kantienne, puis montrez à quelles conditions une discussion sur le beau garde un sens.

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Rappel actif

Rappelle-toi les points clés — puis révèle.

Sources : Programme de philosophie de terminale générale — annexe 1 de l’arrêté du 19-7-2019 (NOR MENE1921238A) (Ministère de l’Éducation nationale — Éduscol)

§ 04
§ 04

Art et imitation, art et vérité : la critique platonicienne et ses réponses#

~7 min de lecture●●○StandardBOBO-2019-philosophie-terminale-§L’artBOBO-2019-philosophie-terminale-§La vérité

Points clés

La mimèsis (imitation, représentation) est une définition classique de l’art : l’œuvre imite le réel (un portrait, un récit, une scène). La question est de savoir si cette imitation nous éloigne de la vérité ou, au contraire, nous y conduit.
Platon (République X) condamne l’art imitatif : il distingue l’Idée (le modèle, le vrai), l’objet sensible fabriqué par l’artisan (copie de l’Idée), et l’image produite par l’artiste (copie de la copie). L’art est ainsi « à trois degrés » de la vérité : il imite l’apparence sans connaître la réalité, flatte les passions et trompe l’âme. D’où le bannissement des poètes imitateurs de la cité juste.
Aristote (Poétique) réhabilite la mimèsis : imiter est naturel à l’homme et source de connaissance et de plaisir (nous prenons plaisir à reconnaître, même une chose répugnante représentée avec art). La tragédie, par la représentation, opère une catharsis — une purgation des passions (la pitié et la crainte). L’art imitatif a donc une valeur cognitive et affective.
Au-delà de l’imitation servile, l’art peut prétendre à une vérité d’un autre ordre : non la copie exacte du visible, mais la révélation d’un sens. Hegel verra dans l’œuvre la « manifestation sensible de l’Idée » : l’art donne à voir le vrai sous une forme sensible.
Repère mobilisé : concept / image / métaphore. L’art pense par images et métaphores là où la science pense par concepts : il ne démontre pas, il montre et fait éprouver — ce qui lui donne un accès propre, non démonstratif, à une forme de vérité.
Le repère ressemblance / analogie tranche ici (voir Fig. 4). Platon illustre les trois degrés par un lit : il y a l’idée du lit, le lit que fabrique le menuisier en regardant cette idée, et le lit que peint le peintre en regardant celui du menuisier — encore ne le peint-il que sous un angle, tel qu’il apparaît et non tel qu’il est. La peinture ressemble, puisqu’elle reprend des traits sensibles de son modèle. Elle n’est pas pour autant analogue, car l’analogie n’est pas un partage de traits mais une égalité de rapports : ce que ceci est à cela, autre chose l’est à une quatrième.

Les trois degrés de la mimèsis (Platon, République X)

Les trois degrés de la mimèsis (Platon, République X)pyramide, 3 niveaux, Données: L’image peinte — copie de la copie, Le lit fabriqué — copie de l’Idée, L’Idée du lit — le vraiL’image peinte — copie de la copieLe lit fabriqué — copie de l’IdéeL’Idée du lit — le vrai
Fig. 4Pour Platon (République X), l’art imitatif se tient au troisième degré à partir du vrai : au sommet l’Idée, modèle unique ; au-dessous l’objet que l’artisan fabrique en la copiant ; à la base l’image que le peintre tire de cet objet — une copie de copie, d’où la sévérité du verdict. Aristote répond que l’imitation instruit et procure du plaisir (Poétique).
Fig. 4 ↓
Aristote déplace l’imitation du côté de la structure. Ce que la tragédie imite n’est pas un homme mais une action, agencée en un enchaînement où chaque épisode découle du précédent ; et le poète ne raconte pas ce qui a eu lieu, mais ce qui pourrait avoir lieu selon la nécessité ou la vraisemblance. De là une thèse décisive de la Poétique : la poésie est plus philosophique que l’histoire, parce qu’elle dit le général quand l’histoire dit le particulier. Imiter, en ce sens, n’est pas copier un individu, c’est construire un modèle du possible.
Le critère de l’imitation cesse de définir l’art dès qu’on regarde ce qui s’est fait depuis. La photographie a pris en charge la ressemblance et la peinture s’en est détournée ; une musique n’imite rien, une architecture non plus, une toile abstraite ne renvoie à aucun modèle visible. Ces œuvres ne sont pas moins vraies pour autant : elles proposent des rapports — de couleurs, de durées, de masses — dont la justesse s’éprouve sans passer par la comparaison avec une chose. C’est l’analogie, non la ressemblance, qui reste opératoire.

Vocabulaire

→ Cartes
  • MimèsisImitation ou représentation, définition classique de l’art comme reproduction d’un modèle réel ou possible.
  • IdéeChez Platon, réalité intelligible et modèle véritable dont les choses sensibles ne sont que des copies.
  • CatharsisPurgation des passions, notamment la pitié et la crainte, que la tragédie opère chez le spectateur selon Aristote.
  • VraisemblanceCaractère de ce qui pourrait arriver selon un enchaînement nécessaire ou probable, critère du récit chez Aristote.
  • AnalogieRapport entre deux rapports, qui fait comprendre une chose par une autre sans qu’elles se ressemblent.
  • RessemblancePartage de traits sensibles entre deux termes, insuffisant à lui seul pour fonder la valeur d’une œuvre.
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Exemple corrigé

L’art nous éloigne-t-il de la vérité ?

« L’art nous éloigne-t-il de la vérité ? » Confrontez Platon et Aristote, puis proposez un dépassement.

  1. 01Thèse de l’éloignement (Platon)

    Dans la République X, l’art imitatif copie l’objet sensible, lui-même copie de l’Idée : il est « à trois degrés » du vrai. Le peintre imite l’apparence d’un lit sans savoir ce qu’est un lit : l’art produit de l’illusion, non du savoir.

  2. 02Première réponse (Aristote)

    Dans la Poétique, imiter est naturel et instructif : nous apprenons et prenons plaisir à reconnaître. La tragédie suscite pitié et crainte et opère une catharsis. L’imitation n’éloigne pas du vrai, elle en donne une expérience.

  3. 03Déplacer la notion de vérité

    L’erreur serait d’exiger de l’art l’exactitude de la copie. L’art ne démontre pas : il montre, par l’image et la métaphore. Hegel : l’œuvre est « manifestation sensible de l’Idée » ; elle révèle un sens que le concept seul n’épuise pas.

  4. 04Conclure

    L’art ne nous éloigne du vrai que si l’on réduit la vérité à la copie fidèle. Compris comme révélation sensible d’un sens, il en constitue au contraire un accès singulier.

Résultat : Loin d’être une simple illusion qui nous écarte du vrai (Platon), l’art, s’il instruit et fait éprouver (Aristote) et s’il manifeste sensiblement un sens (Hegel), ouvre un accès propre à la vérité — non démonstratif, mais révélateur.

Objectif Bac

  • Objectif Bac : exposer précisément l’argument des « trois degrés » de Platon, puis lui opposer la réhabilitation aristotélicienne (plaisir d’imiter, catharsis) — confrontation très attendue sur le rapport art / vérité.
  • Objectif Bac : montrer que la « vérité » de l’art n’est pas l’exactitude de la copie mais la révélation d’un sens (image / métaphore contre concept) — dépassement valorisé.
  • Objectif Bac : distinguer ressembler et être analogue — l’un est un partage de traits, l’autre une égalité de rapports —, ce qui permet de soutenir qu’une œuvre non figurative dit quelque chose de vrai.
  • Objectif Bac : citer l’argument de la Poétique selon lequel le poète dit ce qui pourrait arriver selon la vraisemblance, et non ce qui est arrivé ; c’est ce qui rend, pour Aristote, la poésie plus philosophique que l’histoire.
  • Objectif Bac : traiter le bannissement des poètes comme la conséquence d’une thèse sur l’être, non comme un accès d’humeur : l’image est à deux degrés de l’Idée, et c’est de là qu’elle égare.

Erreurs fréquentes

  • Prêter à Platon une simple méfiance « morale » envers l’art : la condamnation est d’abord ontologique et épistémologique (l’art imite l’apparence, il est éloigné de la vérité), avant d’être politique (il flatte les passions).
  • Penser que « l’art imite la réalité, donc il ne nous apprend rien » : on oublie qu’avec Aristote l’imitation instruit et fait plaisir, et qu’avec Hegel l’œuvre peut manifester une vérité sensible que le concept seul n’atteint pas.
  • Écrire que Platon condamne l’art. La forme correcte vise l’art imitatif : la République maintient dans la cité les hymnes aux dieux et les éloges des hommes de bien, et n’en bannit que les poètes qui imitent les apparences.
  • Prendre la catharsis pour un défoulement. La forme correcte : la tragédie, en représentant, opère une purgation de la pitié et de la crainte, c’est-à-dire un traitement de ces passions par leur mise en forme, non un simple exutoire.
  • Conclure qu’une œuvre est d’autant plus réussie qu’elle ressemble davantage. La forme correcte : la ressemblance n’est qu’un moyen parmi d’autres — un portrait exact peut être insignifiant, une déformation peut rendre un caractère plus juste.

§ 04

Révision active

« L’art nous éloigne-t-il de la vérité ? » Opposez la critique platonicienne de la mimèsis à sa réhabilitation aristotélicienne, puis interrogez l’idée d’une vérité propre à l’art (montrer plutôt que démontrer).

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Rappel actif

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Sources : Programme de philosophie de terminale générale — annexe 1 de l’arrêté du 19-7-2019 (NOR MENE1921238A) (Ministère de l’Éducation nationale — Éduscol)

§ 05
§ 05

Les fonctions de l’art dans l’existence humaine et la culture#

~7 min de lecture●●○StandardBOBO-2019-philosophie-terminale-§L’art

Points clés

L’art procure un plaisir esthétique propre, distinct de l’agréable sensible : un plaisir désintéressé lié à la contemplation de la forme. Mais réduire l’art à ce seul plaisir serait en manquer la portée.
L’art est expression : il donne forme à des affects, des idées, une vision du monde, et leur confère un sens partageable. L’œuvre dit ce que le concept ne peut formuler ; elle communique une expérience sensible (la souffrance, la joie, l’absurde) sous une forme durable.
L’art a une fonction critique et politique : il peut dévoiler, dénoncer, déranger, faire voir autrement le réel (la satire, l’art engagé, les avant-gardes). Loin d’être un pur divertissement, il peut interroger l’ordre établi et éveiller la conscience.
L’art a une dimension culturelle et mémorielle : les œuvres constituent un patrimoine, transmettent une mémoire collective et inscrivent l’existence humaine dans une durée. Hegel y voit une des voies par lesquelles l’esprit prend conscience de lui-même.
L’art touche au sublime (Kant, Hegel) : devant l’immensité ou la puissance (le sublime), ou devant l’œuvre, l’homme éprouve un mélange d’effroi et d’élévation. L’art relève ainsi pleinement de la « perspective de l’existence humaine et de la culture » fixée par le programme : il répond à un besoin proprement humain de donner sens et forme à l’expérience.
La question « à quoi bon l’art ? » est un piège avant d’être un sujet. Elle demande à quoi sert ce qui se définit justement par l’absence de fin extérieure : y répondre par une utilité, c’est ranger l’œuvre parmi les moyens et manquer ce qui la sépare de l’outil ; lui refuser toute fonction, c’est la réduire à un ornement dont on pourrait se passer. Le problème est donc de savoir de quelle nécessité il s’agit, et l’arbre des fonctions (voir Fig. 5) ne vaut qu’à condition qu’on cesse de le lire comme une liste.

Les fonctions de l’art dans l’existence et la culture

Les fonctions de l'art dans l'existence et la cultureArbre de probabilité, 5 chemins, Données: Plaisir esthétique; Expression et sens; Critique sociale; Mémoire et culture; Sublime et dépassementL'œuvre d'artPlaisir esthétiqueExpression et sensCritique socialeMémoire et cultureSublime et dépassement
Fig. 5L'art n'est pas un simple ornement : l'œuvre remplit dans l'existence et la culture plusieurs fonctions — plaisir esthétique, expression et sens, critique sociale, mémoire et transmission, ouverture au sublime.
Fig. 5 ↓
L’art connaît-il quelque chose ? Il ne démontre rien et n’énonce aucune proposition vérifiable, et pourtant nous en sortons voyant autrement ; Aristote notait déjà que l’imitation instruit, puisque reconnaître est un plaisir d’apprendre. Hegel lui donne un rang précis dans son Cours d’esthétique : l’art présente le vrai sous une forme sensible, ce qui fut pour les Grecs la voie la plus haute, mais la pensée conceptuelle a depuis pris le relais, si bien que l’art, quant à sa destination suprême, appartient pour nous au passé. La thèse se discute ; elle a le mérite de poser la question du rang de l’art parmi les savoirs.
La politique travaille l’art des deux côtés. Du côté du pouvoir, l’œuvre sert à magnifier, à commémorer, à faire adhérer, et la frontière avec la propagande devient un vrai problème : une œuvre qui n’aurait plus d’autre fin que son message cesserait de valoir pour elle-même. Du côté de l’œuvre, Benjamin soutient que la reproductibilité technique, en la détachant du rituel et du culte, la rend disponible pour un usage politique ; à l’esthétisation de la politique que pratiquent les régimes fascistes, il oppose une politisation de l’art.
Schopenhauer donne enfin à l’art une fonction existentielle (Le Monde comme volonté et comme représentation, livre III). Le monde est pour lui la manifestation d’un vouloir-vivre sans repos, et vouloir, c’est manquer, donc souffrir ; la contemplation esthétique suspend un instant ce vouloir, parce qu’en regardant une œuvre je cesse de rapporter les choses à mon désir et deviens pur sujet connaissant. L’art délivre ainsi sans guérir : la délivrance est brève et se paie du retour au désir. Il place la musique à part, parce qu’elle ne représente rien et exprime la volonté elle-même plutôt qu’une de ses figures.

Vocabulaire

→ Cartes
  • SublimeSentiment mêlé de plaisir et de déplaisir devant ce qui excède les prises de l’imagination, l’immense ou le puissant.
  • Vouloir-vivreChez Schopenhauer, force aveugle et sans repos dont le monde est la manifestation et dont procède la souffrance.
  • ContemplationAttitude désintéressée par laquelle le sujet regarde une forme sans la rapporter à son désir ni à son usage.
  • DivertissementCe qui détourne l’attention de soi et occupe le temps, sans demander à être considéré pour lui-même.
  • PatrimoineEnsemble des œuvres transmises qui inscrivent une culture dans la durée et la rendent accessible aux générations suivantes.
  • Esprit absoluChez Hegel, moment où l’esprit se saisit lui-même, dont l’art est la première forme avant la religion et la philosophie.
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Exemple corrigé

L’art n’est-il qu’un divertissement ?

« L’art n’est-il qu’un divertissement ? » Construisez une réponse argumentée.

  1. 01Le grain de vérité de la thèse

    L’art procure du plaisir, occupe les loisirs, distrait : industries culturelles, spectacles, fictions. On peut donc le tenir pour un divertissement, ce qui détourne du quotidien et des soucis.

  2. 02Distinguer plaisir esthétique et divertissement

    Mais le plaisir de l’œuvre est désintéressé (Kant) : il ne flatte pas seulement les sens, il engage la contemplation d’une forme. Une tragédie ne « distrait » pas, elle bouleverse et fait penser (catharsis).

  3. 03Mettre en avant les autres fonctions

    L’art exprime un sens, témoigne d’une époque, transmet une mémoire (patrimoine), et peut critiquer le réel (satire, art engagé). Il répond à un besoin humain de mettre en forme l’expérience — ce que ne fait aucun simple divertissement.

  4. 04Conclure avec nuance

    L’art peut divertir, mais il ne s’y réduit pas : sa fin n’est pas de nous détourner du réel, mais souvent de nous y reconduire autrement, en nous le faisant voir et éprouver.

Résultat : L’art n’est pas qu’un divertissement : s’il peut distraire, son plaisir désintéressé et ses fonctions expressive, critique et mémorielle l’inscrivent dans l’existence humaine et la culture comme une manière de donner forme et sens au réel.

Objectif Bac

  • Objectif Bac : dépasser l’idée reçue « l’art ne sert à rien / l’art n’est qu’un divertissement » en distinguant ses fonctions (plaisir, expression, critique, mémoire, sublime) sans les confondre.
  • Objectif Bac : articuler la fonction de l’art à la « perspective » officielle du programme (l’existence humaine et la culture) — ancrage attendu pour montrer la maîtrise du cadre.
  • Objectif Bac : refuser la forme même de la question « à quoi sert l’art ? » avant d’y répondre. Chercher une utilité à ce qui se définit par l’absence de fin extérieure, c’est déjà se tromper d’objet ; ce qui est en jeu est une nécessité, non un service rendu.
  • Objectif Bac : construire la copie autour d’une seule question — de quelle nécessité l’art relève-t-il ? — et faire des fonctions les réponses successivement examinées, au lieu de les aligner en parties juxtaposées.
  • Objectif Bac : mobiliser Schopenhauer sur les sujets qui touchent au bonheur ou à la souffrance : la contemplation esthétique suspend le vouloir, donc le manque, mais brièvement — l’art console sans guérir.

Erreurs fréquentes

  • Soutenir que « l’art ne sert à rien » sans nuance : c’est confondre « ne pas avoir d’utilité technique » (l’œuvre vaut pour elle-même) et « n’avoir aucune fonction » (expression, critique, mémoire, sens).
  • Réduire l’art à sa seule fonction de divertissement ou de décoration, en ignorant ses dimensions critique, cognitive et mémorielle, ou inversement le réduire à un message politique en oubliant le plaisir esthétique.
  • Écrire « pour Kant, l’œuvre d’art est sublime ». La forme correcte : le sublime se rencontre d’abord dans la nature informe et démesurée, où l’imagination échoue à embrasser la grandeur ou à soutenir la puissance, et cet échec même révèle en nous une destination qui excède la nature.
  • Faire dire à Hegel que l’art est mort. La forme correcte : il soutient que l’art n’est plus, pour nous, la forme la plus haute sous laquelle l’esprit saisit le vrai — la production d’œuvres continue, c’est son rang qui a changé.
  • Confondre l’art engagé et la propagande. La forme correcte : les deux ont une visée politique, mais l’œuvre qui n’a plus d’autre fin que son message cesse de valoir pour elle-même et devient un pur moyen.

§ 05

Révision active

« L’art n’est-il qu’un divertissement ? » Élaborez un plan qui distingue le divertissement, le plaisir esthétique désintéressé et les fonctions expressive, critique et mémorielle de l’art ; appuyez chaque thèse sur un exemple précis.

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Sommaire

Section -- / 05

    • 01Qu’est-ce que l’art ? Art, technique, nature et beau○
    • 02L’œuvre, la création et la figure de l’artiste◐
    • 03Le jugement esthétique : le beau est-il subjectif ou universel ? (Kant)●
    • 04Art et imitation, art et vérité : la critique platonicienne et ses réponses◐
    • 05Les fonctions de l’art dans l’existence humaine et la culture◐

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L’art

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Références et sources

Sources

Ministère de l’Éducation nationale — Éduscol

  • Programme de philosophie de terminale générale — annexe 1 de l’arrêté du 19-7-2019 (NOR MENE1921238A)

Voir aussi

  • La technique et le travailLa tekhnè antique ne sépare pas art et technique : fabriquer et créer se distinguent là.
  • La natureLe beau naturel et le beau artistique : deux sources du jugement esthétique.
  • La raison et la véritéL’art dit-il le vrai autrement que la science ? La question du critère est traitée là.

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Le langage

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La technique et le travail

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