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Fiches/HGGSP — Histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques/Histoire et mémoires
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Histoire et mémoires

Thème 3 de terminale (26-28 heures), « Histoire et mémoires » articule trois régimes de rapport au passé qui se nourrissent sans jamais se confondre : l’histoire, savoir critique et méthodique ; les mémoires, rapports affectifs, sélectifs et pluriels que les groupes entretiennent avec ce qu’ils ont vécu ; la justice, qui qualifie et juge les crimes de masse. Le parcours va de la définition des notions à l’objet conclusif sur le génocide des Juifs et des Tsiganes, en passant par les mémoires des conflits (causes de 1914, guerre d’Algérie) et par la justice à trois échelles (gacaca, TPIY).

5 sections·~62 min de lecture·5 compétences·Vérifié · 06/2026

T·0555 / 8
Profil d’examen
Définir et distinguer histoire et mémoire(s) : reconnaître dans un énoncé ce qui relève d’une démarche de connaissance (sources, critique, contextualisation, débat savant) et ce qui relève d’un rapport vécu, sélectif et identitaire au passé.Maîtriser les qualifications juridiques du droit international — crime de guerre, crime contre l’humanité, génocide — et le contexte de leur élaboration au lendemain de la Seconde Guerre mondiale (Lauterpacht, Lemkin, statut du TMI de Nuremberg, convention de 1948).Analyser comment se construisent, s’affrontent et évoluent les mémoires d’un conflit, et comment un débat historiographique porte des implications politiques (causes de la Première Guerre mondiale, mémoires de la guerre d’Algérie).Mettre en relation justice, mémoire et histoire aux échelles locale, nationale et internationale (tribunaux gacaca, TPIY), en mesurant ce que juger apporte et ce que juger ne peut pas faire.Conduire l’étude critique d’un document mémoriel : séparer ce qu’il apprend du passé de ce qu’il révèle du moment qui le produit, puis en évaluer la portée, les silences et les intentions.
Opérateurs :analyserinterrogeradopter une démarche réflexivese documentertravailler de manière autonomes’exprimer à l’oraldéfinirdistinguercontextualiserproblématiserargumenternuancer

niveau de base

Maîtrisez d'abord la distinction-clé histoire / mémoire(s) et le vocabulaire fondamental (mémoire collective, lieux de mémoire, devoir de mémoire, loi mémorielle, crime contre l'humanité, génocide, justice transitionnelle), puis une dizaine de repères datés sûrs (1914-1918, 1945-1946 Nuremberg, 1954-1962, 1961 Eichmann, 1987 Barbie, 1993 TPIY, 1994 Rwanda et gacaca, 1995 discours du Vél d'Hiv) : c'est le socle exigible pour la dissertation comme pour l'étude de document.

niveau approfondi

Pour viser l'excellence, sachez tenir ensemble les trois pôles du thème — histoire, mémoire(s), justice — et montrer leurs tensions : une mémoire n'est pas une vérité historique, un procès n'écrit pas l'histoire à la place de l'historien, et l'État peut instrumentaliser le passé. L'objet conclusif sur le génocide des Juifs et des Tsiganes sert d'étude de cas transversale, où s'articulent la connaissance historique, la reconnaissance mémorielle (discours de Chirac, 1995) et la justice (Nuremberg, Eichmann, Barbie).

Profondeur

Profondeur de lecture : Approfondi

Texte

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Sommaire · 5 sections▾
  1. Histoire et mémoires
    • 01Introduction — Histoire et mémoire, histoire et justice○
    • 02Axe 1 — Histoire et mémoires des conflits◐
    • 03Axe 2 — Histoire, mémoire et justice : les gacaca et le TPIY◐
    • 04Objet de travail conclusif — L’histoire et les mémoires du génocide des Juifs et des Tsiganes●
    • 05Méthode — L’épreuve écrite appliquée à « Histoire et mémoires »◐

5 sections · 25 points clés · 0 formule · 25 pièges signalés

§ 01
§ 01

Introduction — Histoire et mémoire, histoire et justice#

~12 min de lecture●○○BaseBOHGGSP-Tle-T3-Intro-La différence entre histoire et mémoireBOHGGSP-Tle-T3-Intro-Les notions de crime contre l’humanité et de génocide, et le contexte de leur élaboration

Points clés

Tout le thème tient dans une distinction et dans une tension. La distinction sépare l’histoire, qui est une science avec une méthode, des mémoires, qui sont des rapports vécus au passé ; la tension vient de ce que les deux se nourrissent l’une de l’autre sans jamais se confondre. À ces deux pôles s’en ajoute un troisième, la justice, parce que le XXᵉ siècle a contraint le droit à inventer des qualifications nouvelles pour des crimes qu’aucun code ne prévoyait (voir Fig. 1).

Histoire et mémoires : deux savoirs qui se croisent

Histoire et mémoires : ce qui les sépare, ce qu’elles partagentDiagramme de Venn avec 2 ensembles, L’histoire, Les mémoiresL’histoireLes mémoiresMéthodeÉmotionTémoin
Fig. 1Le recouvrement existe mais il est étroit : le témoin est à la fois matière de la mémoire et source de l’historien. Hors de cette zone, l’une cherche l’émotion et l’autre applique une méthode.
Fig. 1 ↓
L’histoire est un travail, pas un souvenir. L’historien collecte des sources de nature et de provenance différentes — archives, fouilles, presse, témoignages —, il les critique, les confronte, les replace dans leur contexte, puis soumet ses conclusions au débat de sa communauté. Sa reconstruction reste toujours partielle : on ne connaîtra jamais tout d’un événement, ni les motivations réelles de tous ses acteurs. C’est pourquoi la ressource d’accompagnement du programme insiste sur un point que les copies oublient : l’histoire est « toujours une procédure de vérité, au moins dans sa démarche », ce qui n’est pas la même chose que la détention d’une vérité. Elle explique et fait comprendre ; elle ne juge pas et ne fait pas la morale.
La mémoire, elle, est une représentation sélective du passé, fondée sur des souvenirs vécus ou racontés, et elle recherche l’émotion. Elle est donc plurielle par construction : il y a autant de mémoires que de groupes, et chaque groupe retient de préférence ce qui conforte son point de vue — d’où des mémoires antagonistes d’un même événement. Le sociologue Maurice Halbwachs a montré le premier que la mémoire individuelle n’existe que dans un cadre social, et donc qu’elle s’insère dans une pluralité de mémoires collectives. Les historiens ne s’en sont vraiment emparés qu’à partir des années 1960-1970 : Pierre Nora en fait un objet avec Les Lieux de mémoire (à partir de 1984), Henry Rousso en tire Le Syndrome de Vichy (1987). Un lieu de mémoire, au sens de Nora, va « de l’objet le plus matériel et concret, éventuellement géographiquement situé, à l’objet le plus abstrait et intellectuellement construit » : un monument, mais aussi une date, une archive, une commémoration.
Entre les deux circulent le témoignage et la trace : la mémoire fournit à l’historien une part de ses sources, et le savoir historique vient à son tour corriger ce que la mémoire déforme ou oublie. Le recouvrement est réel, mais il est étroit — c’est exactement ce que dessine la planche de cette section. Le piège consiste à traiter un souvenir comme une preuve, ou une démonstration d’historien comme une agression contre un groupe.
Ces relations deviennent politiques dès qu’on leur donne force publique. Le « devoir de mémoire » suppose une obligation morale de se souvenir ; il porte, notent les rédacteurs du programme, une intimation morale et un caractère contraignant qui posent aux historiens un problème croissant. Les lois dites mémorielles poussent la difficulté un cran plus loin : la loi Gayssot de 1990 réprime la contestation des crimes contre l’humanité jugés à Nuremberg, la loi Taubira du 21 mai 2001 qualifie la traite négrière et l’esclavage de crime contre l’humanité. Elles répondent à une demande légitime de reconnaissance, mais elles soulèvent une question redoutable : les pouvoirs publics sont-ils légitimes à définir une vérité historique qu’il serait illégal de contredire ?
Le troisième pôle du thème est né des violences de masse. Le crime contre l’humanité et le génocide sont forgés au lendemain de la Seconde Guerre mondiale par deux juristes qui ont eux-mêmes échappé à la destruction des Juifs d’Europe et qui ne l’analysent pas de la même façon. Hersch Lauterpacht construit le crime contre l’humanité pour juger les atteintes aux individus : dans un système qui défend les libertés de chacun, l’individu est le seul sujet de droit possible. Raphael Lemkin, lui, forge le génocide en partant du groupe : c’est parce que les nazis les avaient essentialisés comme groupe que les Juifs ont été exterminés. Le statut du Tribunal militaire international, annexé aux accords de Londres du 8 août 1945, retient la première notion ; la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, adoptée le 9 décembre 1948, consacre la seconde.
Les définitions actuelles sont codifiées dans le Statut de Rome de la Cour pénale internationale. Le crime contre l’humanité (article 7) suppose un acte — meurtre, extermination, viol, persécution, esclavage, déportation, torture — commis « dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique lancée contre toute population civile et en connaissance de cette attaque » ; il peut se produire en temps de guerre, mais pas seulement. Le génocide (article 6, qui reprend l’article 2 de la convention de 1948) exige en plus une intention spécifique : détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, « comme tel ». Le génocide est donc une partie des crimes contre l’humanité, et la différence entre les deux « n’est pas de gravité mais de nature » (voir Fig. 2). Les uns comme les autres sont imprescriptibles : l’action publique ne s’éteint jamais.

Trois qualifications du droit international

Trois qualifications du droit internationalArbre de probabilité, 3 chemins, Données: Crime de guerre : lois de la guerre; Crime contre l’humanité : TMI, 1945; Génocide : convention de 1948Le droit face aux crimes de masseCrime de guerre : lois de la guerreCrime contre l’humanité : TMI, 1945Génocide : convention de 1948
Fig. 2Le génocide est une partie des crimes contre l’humanité : la différence n’est pas de gravité mais de nature, puisqu’il exige en plus l’intention de détruire un groupe comme tel.
Fig. 2 ↓
Reste le contexte de leur élaboration, que le programme demande explicitement. Il est long. En Namibie actuelle, entre 1904 et 1908, environ 80 % du peuple Herero et la moitié du peuple Nama sont anéantis par les forces du Deuxième Reich allemand : les historiens y voient le premier génocide du XXᵉ siècle. Le génocide des Arméniens, dans l’Empire ottoman en 1915-1916, tue environ 1,3 million de personnes sur les quelque 2 millions d’Arméniens qui y vivaient en 1914. Ces crimes précèdent le droit qui permettra de les nommer — c’est le paradoxe fondateur du thème : la justice arrive après, l’histoire encore après, et la mémoire, elle, n’a pas attendu.

Vocabulaire

→ Cartes
  • mémoire collectiveSouvenir partagé par un groupe et entretenu par des récits, des rites et des supports ; notion venue de la sociologie de Maurice Halbwachs, pour qui la mémoire individuelle n’existe que dans un cadre social.
  • lieu de mémoireObjet, lieu, date ou institution où un groupe reconnaît son passé ; l’expression de Pierre Nora va du monument le plus concret à la construction la plus abstraite.
  • devoir de mémoireObligation morale de se souvenir d’un événement tragique et de le transmettre ; sa dimension contraignante en fait un objet de débat pour les historiens.
  • loi mémorielleLoi par laquelle le législateur reconnaît, qualifie ou protège la mémoire d’un événement — loi Gayssot (1990), loi Taubira (21 mai 2001).
  • crime contre l’humanitéActe commis dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique contre une population civile, en connaissance de cette attaque ; imprescriptible.
  • génocideActe commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux comme tel (convention du 9 décembre 1948) ; c’est une partie des crimes contre l’humanité.
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Exemple corrigé

Qualifier un crime de masse : la traite négrière

Pourquoi les traites négrières relèvent-elles du crime contre l’humanité et non du génocide ? Rédigez une réponse organisée en mobilisant les définitions juridiques.

  1. 01Poser les deux définitions avant tout jugement

    Le crime contre l’humanité suppose un acte — meurtre, extermination, esclavage, déportation, torture — commis dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique contre une population civile, en connaissance de cette attaque. Le génocide ajoute une exigence : l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux comme tel. La qualification se joue sur cette intention, pas sur le nombre de victimes.

  2. 02Caractériser le phénomène historique

    La traite transatlantique est un système marchand de longue durée, dominé au XVIᵉ et au XVIIᵉ siècle par les royaumes ibériques puis porté à son apogée au XVIIIᵉ siècle par les puissances coloniales britannique et française. Les historiens s’accordent autour d’un ordre de grandeur d’environ onze millions d’Africains déportés, essentiellement vers les Amériques. Elle s’accompagne d’une mort sociale et d’une dépossession de soi que Victor Schœlcher qualifiait déjà de crime de lèse-humanité.

  3. 03Confronter les faits à la définition la plus exigeante

    La finalité de la traite est mercantile : il s’agit d’exploiter au maximum une main-d’œuvre, non de la faire disparaître. Aucun projet planifié d’extermination d’un peuple ne s’y lit, alors même que les conditions de vie infligées tuent massivement. L’intention spécifique manque, donc la qualification de génocide ne tient pas.

  4. 04Conclure et écarter la hiérarchie des souffrances

    La traite relève en tout point du crime contre l’humanité, ce que la loi française du 21 mai 2001 a reconnu. Refuser la qualification de génocide n’est pas minorer le crime : il n’existe pas d’échelle de gravité entre ces catégories, seulement une différence de nature. La rigueur du vocabulaire est ici la condition d’un débat serein.

Résultat : La traite négrière est un crime contre l’humanité et non un génocide : elle réunit l’attaque massive et systématique contre des populations civiles, mais pas l’intention de détruire un groupe comme tel. L’exercice montre que la qualification juridique se démontre à partir d’une définition, jamais à partir de l’émotion suscitée par le crime.

Explication pas à pas6 étapes
  1. 1

    Partons d’une confusion très fréquente : « génocide » employé comme le superlatif de « crime contre l’humanité ». Nous allons voir pourquoi cette lecture est fausse, et ce qu’elle coûte dans une copie.

  2. 2

    Premier étage : le crime contre l’humanité. Il faut un acte grave — meurtre, extermination, viol, persécution, esclavage, déportation, torture — inséré dans une attaque généralisée ou systématique contre des civils, et commis en connaissance de cette attaque. La guerre n’est pas nécessaire.

  3. 3

    Second étage : le génocide. Reprenez les mêmes actes, puis ajoutez une condition que rien ne remplace : l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux comme tel. C’est l’intention qui qualifie, et elle se prouve.

  4. 4

    D’où viennent ces deux étages ? De deux juristes qui analysaient différemment la destruction des Juifs d’Europe. Hersch Lauterpacht partait de l’individu, seul sujet de droit possible selon lui ; Raphael Lemkin partait du groupe, parce que c’est comme groupe que les victimes avaient été désignées.

  5. 5

    Retenez donc deux dates et un ordre. Le 8 août 1945, les accords de Londres annexent le statut du Tribunal militaire international, qui écrit le crime contre l’humanité. Le 9 décembre 1948, la convention de l’ONU écrit le génocide. Le second est une partie du premier.

  6. 6

    Vérifiez-le sur un cas : la traite négrière. Attaque massive et systématique contre des populations civiles, oui ; intention de détruire un groupe comme tel, non — la finalité est marchande. Conclusion : crime contre l’humanité, pas génocide. La différence n’est pas de gravité, elle est de nature.

Objectif Bac

  • Définir, en deux phrases sûres et sans les opposer caricaturalement, l’histoire (savoir critique et méthodique, procédure de vérité dans sa démarche) et la mémoire (représentation sélective, plurielle, affective, évolutive) : cette distinction ouvre toute introduction de dissertation sur le thème.
  • Distinguer crime de guerre, crime contre l’humanité et génocide en nommant le critère qui les sépare — pour le génocide, l’intention de détruire un groupe comme tel — et rappeler que la différence n’est pas de gravité mais de nature.
  • Dater les deux textes fondateurs et ne jamais les confondre : le statut du Tribunal militaire international annexé aux accords de Londres du 8 août 1945 pour le crime contre l’humanité, la convention du 9 décembre 1948 pour le génocide.
  • Citer deux juristes et ce qui les sépare : Hersch Lauterpacht construit le crime contre l’humanité à partir de l’individu, Raphael Lemkin le génocide à partir du groupe.
  • Contextualiser l’élaboration de ces notions par au moins un jalon antérieur à 1945 — les Herero et les Nama (1904-1908) ou le génocide des Arméniens (1915-1916) — pour montrer que le droit vient après les crimes.

Erreurs fréquentes

  • Employer « histoire » et « mémoire » comme deux mots pour la même chose ; en réalité l’une produit un récit soumis au débat savant et l’autre un souvenir qui recherche l’émotion, et c’est précisément cette différence que le sujet vous demande d’exploiter.
  • Écrire « la mémoire » de la Grande Guerre ou du génocide au singulier ; en réalité les mémoires sont plurielles par construction (autant de mémoires que de groupes) et souvent antagonistes, et le pluriel du titre du thème n’est pas une coquette.
  • Appeler « génocide » tout crime de masse particulièrement atroce ; en réalité la qualification exige l’intention de détruire un groupe comme tel — la traite négrière est un crime contre l’humanité, reconnu comme tel par la loi du 21 mai 2001, et non un génocide, sa finalité étant mercantile.
  • Attribuer la naissance du crime contre l’humanité au seul procès de Nuremberg de 1945-1946 ; en réalité la notion est écrite dans le statut du tribunal, annexé aux accords de Londres du 8 août 1945, donc avant l’ouverture du procès, et elle est aujourd’hui codifiée par l’article 7 du Statut de Rome.
  • Présenter le « devoir de mémoire » et les lois mémorielles comme de simples gestes de reconnaissance ; en réalité ils portent une intimation morale et posent la question de la légitimité des pouvoirs publics à fixer une vérité historique qu’il serait illégal de contredire.

Approfondissement

Pour aller plus loin, deux outils d’historiens rendent l’introduction beaucoup plus fine. François Hartog parle d’un changement de « régime d’historicité » : nos sociétés seraient passées d’un rapport au passé tourné vers l’avenir à un rapport centré sur la mémoire et sur le présent, ce qu’il nomme le « présentisme » — la multiplication des commémorations en est le symptôme. Henry Rousso, lui, décrit un cycle en quatre temps qu’on retrouvera à l’Axe 1 et à l’objet conclusif : liquidation par l’amnistie, occultation sous les discours officiels, anamnèse (le retour du refoulé, avec ses polémiques), puis reconnaissance et hypermnésie — ce dernier temps étant aussi celui de la concurrence des mémoires. Ces deux grilles sont des instruments d’analyse, pas des vérités : Sylvie Thénault a mis en débat l’application du schéma de Rousso à la guerre d’Algérie.

§ 01

Révision active

Construisez le schéma légendé que vous pourriez joindre à une copie pour ouvrir ce thème : trois pôles (savoir critique, rapport vécu au passé, institution judiciaire), les flèches qui les relient et le sens de chaque flèche. Rédigez ensuite la légende, en une ligne par flèche, et placez sous le schéma deux dates fondatrices du droit international pénal.

S’entraîner sur des exercices associés50 questions sur ce thème→

Rappel actif

Rappelle-toi les points clés — puis révèle.

Sources : Programme d’histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques de terminale générale (arrêté du 19-7-2019, BO spécial n° 8 du 25 juillet 2019) (Ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse — Éduscol) · Ressource d’accompagnement Éduscol — HGGSP terminale, thème 3 « Histoire et mémoires » (Ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse — Éduscol) · Mémoire — glossaire de Géoconfluences (notice de Martin Charlet) (Géoconfluences — ENS de Lyon / DGESCO)

§ 02
§ 02

Axe 1 — Histoire et mémoires des conflits#

~11 min de lecture●●○StandardBOHGGSP-Tle-T3-Axe1-Un débat historique et ses implications politiques : les causes de la Première Guerre mondialeBOHGGSP-Tle-T3-Axe1-Mémoires et histoire d’un conflit : la guerre d’Algérie

Points clés

L’axe compare deux conflits qu’il n’interroge pas de la même manière. La Première Guerre mondiale est abordée par ses causes, c’est-à-dire par un débat entre historiens dont les enjeux ont été immédiatement politiques. La guerre d’Algérie est abordée par ses mémoires, c’est-à-dire par les traces qu’elle a laissées dans deux sociétés. Dans un cas on voit l’histoire s’écrire sous pression politique, dans l’autre on la voit s’écrire sous pression mémorielle.
Premier jalon. Dès 1914, demander qui a déclenché la guerre revient à désigner qui devra payer. Le traité de Versailles, signé le 28 juin 1919, tranche politiquement : son article 231 affirme la responsabilité de l’Allemagne et de ses alliés, et fonde l’exigence de réparations. En Allemagne, une lecture inverse s’impose aussitôt et présente le traité comme un « diktat ». La question des origines n’est donc jamais une pure question savante : elle structure la géopolitique européenne de l’entre-deux-guerres.
Le débat traverse ensuite tout le siècle (voir Fig. 3). Dans les années 1920, des historiens sont mobilisés dans presque tous les pays pour justifier le point de vue de leur gouvernement et constituent des dossiers documentaires très orientés — mais la ligne de partage n’est pas nationale : Pierre Renouvin, ancien combattant, met en avant la responsabilité première des puissances centrales, l’Américain Harry Elmer Barnes celle de la France et de la Russie, tandis que Jules Isaac plaide pour un partage des responsabilités. En 1961, la publication par Fritz Fischer des Buts de guerre de l’Allemagne impériale, qui affirme la responsabilité allemande, déclenche une polémique majeure dans une Allemagne alors secouée par le retour des mémoires du nazisme. Les années 2010 déplacent la question : avec Les Somnambules de Christopher Clark (2013) et les travaux du centenaire, la recherche se détache de la quête des coupables pour comprendre des mécanismes — elle pose davantage la question du « comment » que celle du « pourquoi ».

Les causes de 1914 : un débat d’un siècle

Les causes de la Première Guerre mondiale : un débat d’un siècleGraphe, Article 231 (1919) → Diktat (Allemagne), Diktat (Allemagne) → Renouvin, Barnes, Isaac, Renouvin, Barnes, Isaac → Fischer (1961), Fischer (1961) → Clark (2013)Article 231(1919)Diktat(Allemagne)Renouvin,Barnes, IsaacFischer (1961)Clark (2013)
Fig. 3Une même question traverse un siècle en changeant de nature : d’abord un instrument politique de désignation des coupables, puis un chantier savant qui déplace l’enquête du « pourquoi » vers le « comment ».
Fig. 3 ↓
Ce jalon enseigne donc autre chose que des causes : il enseigne ce qu’est un savoir historique. Longtemps les origines de 1914 ont été réduites à l’engrenage de la « mécanique des alliances », lecture téléologique qui rendait l’hécatombe presque inévitable et laissait peu de place au hasard. Or les acteurs de 1914 n’imaginaient ni quatre ans de guerre ni une saignée d’une telle ampleur. Restituer la contingence, c’est refuser le déterminisme rétrospectif — un réflexe qui vaut pour toutes les questions du programme.
Second jalon. La guerre d’Algérie (1954-1962) est une guerre civile d’une complexité rare : franco-algérienne, algéro-algérienne et franco-française à la fois, dans le contexte mondial des décolonisations. L’Algérie n’est pas une colonie ordinaire — elle est organisée en départements français et compte un million d’Européens —, ce qui explique la violence du déchirement. Le conflit laisse des mémoires antagonistes : mémoire victorieuse et fondatrice pour les Algériens indépendantistes ; drame d’un pays définitivement perdu pour les Européens d’Algérie, les communautés juives et les harkis ; souvenir de la défaite pour l’armée française ; incompréhension pour beaucoup d’appelés du contingent ; et par-dessus tout cela, les mémoires officielles de deux États aux objectifs opposés (voir Fig. 4).

La guerre d’Algérie, de l’occultation à la reconnaissance

Mémoires de la guerre d’AlgérieFrise chronologique de 1950 à 2025, 1954: Insurrection, 1961: 17 octobre, 1962: Indépendance, 1999: Le mot guerre, 2012: Hollande, 2022: Macron, 1962–1980: Occultation, 1980–2000: Résurgence, 2000–2025: Reconnaissance19502025annéeOccultationRésurgenceReconnaissance1954Insurrection196117 octobre1962Indépendance1999Le mot guerre2012Hollande2022Macron
Fig. 4Trente-sept ans séparent la fin des combats de la loi du 18 octobre 1999, qui nomme enfin la guerre. En 2012 puis en 2022, François Hollande puis Emmanuel Macron reconnaissent officiellement les massacres du 17 octobre 1961.
Fig. 4 ↓
Ces mémoires n’évoluent pas au même rythme et l’écriture de l’histoire suit. Au lendemain de la guerre dominent les discours officiels et l’oubli organisé : en Algérie, le FLN met en scène l’unité du pays et efface le MNA de Messali Hadj ; en France, on tourne la page de l’empire et l’on continue de parler d’« opérations de maintien de l’ordre » plutôt que de guerre. L’historien ne peut alors guère travailler, faute d’accès aux sources. Vient, à partir des années 1970, le temps de l’anamnèse : multiplication des témoignages, demandes de reconnaissance des harkis, revendication du statut d’ancien combattant par les appelés — et, avec elles, les premières polémiques. Depuis les années 2000 s’ouvre un temps de reconnaissance, essentiellement en France, alors qu’en Algérie le pouvoir réactive au contraire une mémoire héroïque pour rassembler la société après la décennie noire des années 1990.
Les repères de cette reconnaissance sont datables et il faut les tenir. La loi du 18 octobre 1999 substitue officiellement l’expression « guerre d’Algérie » à celle d’opérations effectuées en Afrique du Nord : trente-sept ans après la fin des combats, l’État français nomme enfin la guerre. Les massacres du 17 octobre 1961 à Paris, longtemps occultés des deux côtés de la Méditerranée, sont reconnus officiellement par François Hollande en 2012 puis par Emmanuel Macron en 2022. À chaque fois, la reconnaissance suit les travaux des historiens : c’est l’étude de Jim House et Neil McMaster qui a établi la périodisation aujourd’hui admise — occultation des années 1960 aux années 1980, résurgence mémorielle et premières écritures historiques des années 1980 au début des années 2000, reconnaissance depuis.
Ce que l’axe démontre, en somme, c’est que les mémoires sont pour l’historien une source indispensable et un obstacle permanent. Indispensable, parce que sans témoignages il n’y a pas d’histoire des sociétés en guerre. Obstacle, parce qu’un récit officiel — celui de l’État algérien faisant de la guerre le mythe fondateur de la nation, comme celui de l’État français ayant refusé pendant des décennies de la nommer — prétend dire ce qui serait la vérité historique. D’où la formule de Pierre Nora que la ressource d’accompagnement retient : « si la mémoire divise, l’Histoire peut rassembler ».

Vocabulaire

→ Cartes
  • historiographieHistoire de l’écriture de l’histoire : manière dont les historiens ont successivement posé, débattu et renouvelé une question.
  • téléologieLecture du passé qui explique les faits par leur aboutissement connu ; elle rend l’événement inévitable et efface le hasard et les choix des acteurs.
  • conflit de mémoiresAffrontement entre plusieurs groupes portant du même passé des récits inconciliables, chacun réclamant reconnaissance publique.
  • harkisSupplétifs algériens engagés aux côtés de l’armée française pendant la guerre d’Algérie ; leur mémoire, longtemps tenue à l’écart, réclame une reconnaissance officielle.
  • pieds-noirsEuropéens d’Algérie, rapatriés en France en 1962 ; porteurs d’une mémoire du pays perdu, distincte de celle des harkis.
  • anamnèseMoment où un passé refoulé revient dans le débat public, par les témoignages et les polémiques ; deuxième temps du cycle décrit par Henry Rousso.
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Exemple corrigé

Plan détaillé : les mémoires françaises de la guerre d’Algérie depuis 1962

Comment les mémoires françaises de la guerre d’Algérie ont-elles évolué depuis 1962, et avec quelles conséquences pour l’écriture de son histoire ? Proposez un plan détaillé de dissertation.

  1. 01Fixer les bornes et le vocabulaire

    La borne initiale est l’indépendance de 1962 ; la borne finale est le présent. Le sujet porte sur les mémoires au pluriel, donc sur des groupes porteurs — indépendantistes algériens, Européens d’Algérie, harkis, appelés, armée, États — et non sur un souvenir national unique. Il demande aussi ce que ces mémoires font à l’histoire : le lien est la clé du sujet, pas un ornement.

  2. 02Bâtir la première partie sur l’occultation

    Des années 1960 aux années 1980, les discours officiels et les amnisties organisent l’oubli. La France parle d’opérations de maintien de l’ordre, l’Algérie construit un récit d’unité nationale autour du FLN. Les archives restent fermées : l’historien travaille peu, et surtout sous la voix des acteurs.

  3. 03Bâtir la deuxième partie sur la résurgence

    Des années 1980 au début des années 2000, les témoignages se multiplient et des groupes réclament reconnaissance — harkis, appelés du contingent. Les polémiques accompagnent les premières écritures historiques, qui restent tributaires des mémoires disponibles et d’un accès encore limité aux sources.

  4. 04Bâtir la troisième partie sur la reconnaissance et ses limites

    Depuis les années 2000, l’État français nomme et reconnaît : loi du 18 octobre 1999 sur l’expression « guerre d’Algérie », reconnaissance des massacres du 17 octobre 1961 en 2012 puis en 2022. Les archives s’ouvrent, la recherche progresse, mais la reconnaissance nourrit aussi une concurrence des mémoires, et le récit officiel algérien suit une trajectoire opposée.

  5. 05Fermer par la réponse à la problématique

    La conclusion doit dire ce que le devenir des mémoires a fait à l’histoire : elle est devenue possible à mesure que les mémoires se sont dites, mais elle doit s’en défendre pour rester une démonstration. C’est là qu’on peut placer la formule de Pierre Nora sur la mémoire qui divise et l’histoire qui peut rassembler.

Résultat : Le plan tient en trois temps datés — occultation, résurgence, reconnaissance — et sa conclusion répond à la seconde moitié de la question : l’écriture de l’histoire du conflit a suivi l’ouverture des mémoires et des archives, tout en devant se protéger des récits officiels des deux États. Un plan chronologique n’est acceptable ici que parce que le sujet porte sur une évolution.

Objectif Bac

  • Dater et expliquer l’article 231 du traité de Versailles (28 juin 1919) : il affirme la responsabilité de l’Allemagne et de ses alliés et fonde les réparations — c’est le point de départ obligé de tout développement sur les causes de 1914.
  • Citer trois moments du débat historiographique sur les origines de la Grande Guerre : les historiens de l’entre-deux-guerres (Renouvin, Barnes, Isaac), la controverse ouverte par Fritz Fischer en 1961, le déplacement vers le « comment » avec Christopher Clark en 2013.
  • Caractériser la guerre d’Algérie (1954-1962) comme une guerre civile à trois faces — franco-algérienne, algéro-algérienne, franco-française — et nommer au moins quatre groupes porteurs de mémoires distinctes : indépendantistes algériens, Européens d’Algérie, harkis, appelés du contingent.
  • Distinguer les trois temps mémoriels du conflit et les situer : occultation des années 1960 aux années 1980, résurgence des années 1980 au début des années 2000, reconnaissance depuis les années 2000.
  • Mobiliser un jalon daté de la reconnaissance officielle : la loi du 18 octobre 1999 qui substitue l’expression « guerre d’Algérie », et la reconnaissance des massacres du 17 octobre 1961 par François Hollande en 2012 puis Emmanuel Macron en 2022.

Erreurs fréquentes

  • Répondre à la question des causes de 1914 en récitant la « mécanique des alliances » ; en réalité le jalon porte sur le débat lui-même et sur ses implications politiques, et cette lecture téléologique est précisément celle que l’historiographie récente a défaite.
  • Croire que les historiens se sont divisés par nationalité sur les origines de la guerre ; en réalité les historiens français ne s’accordaient pas entre eux, pas plus que les américains — Renouvin, Barnes et Isaac tiennent trois positions différentes.
  • Dater de 1962 la reconnaissance française de la « guerre d’Algérie » ; en réalité l’État parle d’« événements » et d’« opérations de maintien de l’ordre » jusqu’à la loi du 18 octobre 1999, et ce déni de qualification est lui-même un acte mémoriel à analyser.
  • Traiter la mémoire algérienne du conflit comme une simple symétrie de la mémoire française ; en réalité la guerre y est le récit fondateur de la nation, réactivé par le pouvoir après la décennie noire des années 1990, dans un contexte politique sans commune mesure avec celui d’une vieille démocratie.
  • Confondre les mémoires des « pieds-noirs » et celle des harkis en une seule mémoire des rapatriés ; en réalité les Européens d’Algérie et les supplétifs algériens de l’armée française portent des expériences, des revendications et des calendriers de reconnaissance distincts.

Approfondissement

Deux prolongements font gagner des points. Le premier consiste à comparer deux trajectoires d’historiens plutôt que deux pays : Benjamin Stora en France et Mohammed Harbi en Algérie travaillent dans des contextes politiques opposés, et pourtant des travaux communs et des ponts se sont construits entre les deux historiographies. Le second consiste à prendre au sérieux la critique du schéma qu’on applique : le cycle occultation / anamnèse / hypermnésie vient d’Henry Rousso, qui l’avait forgé pour Vichy ; Sylvie Thénault en a contesté la transposition à l’Algérie, notamment l’idée même de « réconciliation ». Savoir qu’un outil d’analyse est discuté, et par qui, est exactement ce que le programme appelle une démarche réflexive.

§ 02

Révision active

Rédigez un paragraphe argumenté d’une trentaine de lignes montrant en quoi la recherche des responsabilités dans le déclenchement de la Première Guerre mondiale a été, d’emblée et durablement, un enjeu politique autant qu’un objet scientifique. Appuyez-vous sur un texte de traité, sur deux positions savantes opposées de l’entre-deux-guerres et sur une controverse postérieure à 1945, puis concluez sur ce que ce cas apprend de la fabrique du savoir historique.

S’entraîner sur des exercices associés50 questions sur ce thème→

Rappel actif

Rappelle-toi les points clés — puis révèle.

Sources : Ressource d’accompagnement Éduscol — HGGSP terminale, thème 3 « Histoire et mémoires » (Ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse — Éduscol) · 18 octobre 1999, reconnaître la guerre d’Algérie (Chemins de mémoire — ministère des Armées) · Programme d’histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques de terminale générale (arrêté du 19-7-2019, BO spécial n° 8 du 25 juillet 2019) (Ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse — Éduscol)

§ 03
§ 03

Axe 2 — Histoire, mémoire et justice : les gacaca et le TPIY#

~12 min de lecture●●○StandardBOHGGSP-Tle-T3-Axe2-La justice à l’échelle locale : les tribunaux gacaca face au génocide des TutsisBOHGGSP-Tle-T3-Axe2-La construction d’une justice pénale internationale face aux crimes de masse : le tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY)

Points clés

L’axe pose une question simple et redoutable : que peut la justice pour la mémoire et pour l’histoire d’un crime de masse ? Le programme la fait travailler à deux échelles opposées — un tribunal de village au Rwanda, une juridiction internationale à La Haye — et sur deux guerres civiles jugées presque à chaud. Attention à un piège de structure : Nuremberg n’est pas un jalon de cet axe, il appartient à l’introduction et à l’objet conclusif.
Le juge et l’historien font des gestes voisins puis divergent. Tous deux établissent des faits à partir de preuves, croisent des sources et écoutent des témoins. Mais le juge est là pour juger, condamner ou innocenter, quand l’historien est là pour faire comprendre sans prendre parti. S’y ajoute une différence de tempo qui commande tout l’axe : les mémoires et l’histoire se construisent dans le temps long, alors que la justice, dans les deux cas étudiés, intervient dans l’immédiat après-guerre — quand les tensions sont vives, les mémoires encore occultées et la connaissance historique à peine commencée.
Premier jalon. Le génocide des Tutsi commence au Rwanda le 7 avril 1994. Sa phase paroxystique, celle des « cent jours », court du 7 avril au 17 juillet 1994 ; l’Organisation des Nations unies écrit que plus d’un million de personnes, en majorité des Tutsi mais aussi des Hutu opposés au génocide, ont été systématiquement tuées en moins de trois mois. La participation de l’appareil d’État, des administrations locales, d’une large part de la gendarmerie et des milices Interahamwe, puis d’une grande partie de la population, a fait qualifier ce crime de génocide de voisinage. C’est cette participation de masse qui fabrique, au lendemain de la victoire du Front patriotique rwandais, un problème judiciaire inédit : comment juger des centaines de milliers de personnes ?
Trois justices y répondent, et le programme demande de les tenir ensemble (voir Fig. 5). À l’échelle internationale, le Tribunal pénal international pour le Rwanda est institué le 8 novembre 1994 par la résolution 955 du Conseil de sécurité, sur le modèle du TPIY et à la demande du gouvernement rwandais ; il siège à Arusha, en Tanzanie, de 1995 à 2015, et ses fonctions résiduelles sont aujourd’hui assumées par le Mécanisme pour les Tribunaux pénaux internationaux. C’est la première fois qu’un tribunal international retient contre des accusés le crime de génocide en plus du crime contre l’humanité. À l’échelle nationale, une loi rwandaise du 30 août 1996 organise les poursuites devant des tribunaux d’État et classe les inculpés en quatre catégories, des planificateurs aux auteurs d’infractions sur les biens ; à l’étranger, plusieurs pays dont la France instruisent et jugent au nom de la compétence universelle. À l’échelle locale, enfin, les gacaca.

Juger un génocide à trois échelles

Trois échelles de justice face au génocide des TutsiArbre de probabilité, 3 chemins, Données: Locale : les gacaca (2002-2012); Nationale : tribunaux rwandais; Internationale : le TPIR (1994)Juger le génocide des TutsiLocale : les gacaca (2002-2012)Nationale : tribunaux rwandaisInternationale : le TPIR (1994)
Fig. 5Le nombre d’accusés a imposé la démultiplication : le TPIR juge les organisateurs, les tribunaux d’État les grandes catégories d’inculpés, les gacaca les faits commis dans le voisinage.
Fig. 5 ↓
Les juridictions gacaca — le mot désigne les assemblées traditionnelles tenues « sur le gazon » — sont créées par une loi de 2001, complétée en 2004 et 2007, et siègent de 2002 à 2012. Environ douze mille tribunaux jugent plus de deux millions de personnes, dont 65 % sont condamnées. La justice s’y rend en extérieur, sans barre pour les témoins, sans box pour les accusés, sans bancs pour le public : l’historienne Hélène Dumas parle d’une justice « au ras du sol » où victimes, tueurs et témoins se côtoyaient dans un espace qui rejouait l’intimité brisée des communautés. Les procès reposent presque entièrement sur l’oralité des témoignages, sans instruction préalable ; la peine de mort est abolie en 2007 et remplacée notamment par des travaux d’intérêt général.
Le bilan est double et doit être écrit comme tel. Une répression judiciaire d’ampleur a bien eu lieu, et elle a affirmé devant la société rwandaise que les assassins ordinaires devaient répondre de leurs actes ; les débats ont produit, sur la réalité concrète de l’extermination, une matière que les archives officielles ne contenaient pas. Mais beaucoup de tueurs ont échappé à la condamnation faute de témoins survivants, des rescapés ont été intimidés et leurs biens rarement restitués, et le vœu d’une justice intégrale n’a pas été exaucé. Une erreur d’analyse est ici expressément signalée par le programme : rapprocher les gacaca des commissions Vérité et Réconciliation sud-africaines (1996-1998) est erroné, car les gacaca ont conservé un caractère pénal prononcé.
Second jalon. Le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie naît le 25 mai 1993 de la résolution 827 du Conseil de sécurité, préparée par la résolution 808 du 22 février 1993, en réaction aux massacres de civils en Bosnie-Herzégovine et à l’incapacité de la diplomatie à arrêter la guerre. Il siège à La Haye, ne poursuit que des individus — jamais des États —, et ne dispose ni de budget suffisant, ni de force de coercition, ni de police propre : son action dépend du bon vouloir des États. Il instruit quatre catégories d’infractions : infractions graves aux conventions de Genève du 12 août 1949, violations des lois ou coutumes de la guerre, crimes de génocide et crimes contre l’humanité. Le chiffre à retenir est celui que le Tribunal publie lui-même : 161 personnes mises en accusation, dont 93 condamnées et 18 acquittées, 13 affaires renvoyées devant des juridictions nationales et 37 procédures closes par retrait de l’acte d’accusation ou décès de l’accusé. Le TPIY ferme le 31 décembre 2017 (voir Fig. 6).

De Nuremberg à la Cour pénale internationale

La construction d’une justice pénale internationaleFrise chronologique de 1940 à 2020, 1945: Nuremberg, 1948: Convention, 1993: TPIY, 1994: TPIR, 1998: Statut de Rome, 2002: CPI, 2017: Fin du TPIY, 1993–2017: Tribunaux ad hoc, 2002–2020: Cour permanente19402020annéeTribunaux ad hocCour permanente1945Nuremberg1948Convention1993TPIY1994TPIR1998Statut de Rome2002CPI2017Fin du TPIY
Fig. 6Les tribunaux des années 1990 sont créés pour un conflit et pour une période ; la Cour pénale internationale, elle, est permanente. Le TPIY ferme en 2017, ses fonctions résiduelles passant au Mécanisme.
Fig. 6 ↓
Ce qu’il a réussi et ce qu’il a manqué éclaire tout le thème. Il a mis fin à l’impunité des dirigeants, mis en accusation des chefs d’État et des chefs d’état-major, permis à des milliers de victimes d’être entendues et établi « au-delà de tout doute raisonnable » des faits essentiels, à commencer par ceux du génocide des musulmans de Srebrenica en juillet 1995. Mais il a échoué dans sa mission réparatrice : absence de médiation auprès des populations, peines jugées incohérentes, non-lieux et acquittements incompris, opacité entretenue. La cause profonde est une illusion de départ, qu’il faut savoir formuler : ses fondateurs ont tenu pour acquis « qu’une fois la vérité énoncée, elle deviendrait systématiquement partie de la mémoire publique ». Le négationnisme sur Srebrenica montre qu’il n’en est rien. Juger établit des faits ; cela ne fabrique ni l’histoire du conflit, ni une mémoire partagée.

Vocabulaire

→ Cartes
  • justice pénale internationaleEnsemble des juridictions chargées de juger les individus responsables de crimes de droit international : tribunaux ad hoc comme le TPIY et le TPIR, puis Cour pénale internationale.
  • imprescriptibilitéCaractère d’un crime que le temps n’efface jamais : l’action publique contre un crime contre l’humanité ou un génocide ne peut pas s’éteindre.
  • compétence universelleFaculté pour un État de juger certains crimes de droit international quels que soient le lieu des faits et la nationalité des personnes ; la France l’exerce pour des génocidaires présumés réfugiés sur son sol.
  • gacacaJuridiction rwandaise inspirée des assemblées traditionnelles tenues en plein air, créée par une loi de 2001 et active de 2002 à 2012 pour juger localement les actes du génocide des Tutsi.
  • justice transitionnelleEnsemble des dispositifs — procès, commissions de vérité, réparations — par lesquels une société sortant de violences de masse cherche à établir les faits, à sanctionner et à se reconstruire.
  • crime de guerreViolation grave du droit applicable aux conflits armés, notamment des conventions de Genève du 12 août 1949 ; il se distingue du crime contre l’humanité, qui vise une population civile de façon généralisée ou systématique.
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Exemple corrigé

Plan détaillé : la justice peut-elle réconcilier après un crime de masse ?

La justice peut-elle réconcilier une société après un crime de masse ? Vous répondrez en confrontant les tribunaux gacaca et le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie.

  1. 01Interroger le verbe du sujet

    Réconcilier n’est pas juger. Juger, c’est établir une responsabilité individuelle et prononcer une peine ; réconcilier, c’est refaire vivre ensemble des groupes qui se sont entretués. Le sujet demande donc si la seconde tâche peut être confiée à l’institution qui exerce la première, et la réponse ne sera ni oui ni non.

  2. 02Montrer d’abord ce que la justice apporte réellement

    Elle rompt l’impunité, y compris pour les dirigeants : le TPIY a mis en accusation 161 personnes, dont des chefs d’État et des chefs d’état-major. Elle donne la parole aux victimes et conserve leurs témoignages. Elle établit des faits au-delà de tout doute raisonnable. Au Rwanda, les gacaca ont jugé plus de deux millions de personnes en dix ans, là où aucun tribunal classique n’aurait pu le faire.

  3. 03Montrer ensuite pourquoi cela ne suffit pas

    Le TPIY n’a ni juré ni police, ne juge que des individus, et n’a presque rien entrepris pour expliquer son travail aux populations concernées : ses peines ont paru incohérentes, ses acquittements ont été lus comme des dénis. Ses fondateurs supposaient qu’une vérité judiciaire deviendrait mémoire publique ; le négationnisme sur Srebrenica a démenti ce postulat. Les gacaca, de leur côté, ont laissé impunis nombre de tueurs faute de témoins et n’ont pas restitué les biens des rescapés.

  4. 04Déplacer la question vers ce que la justice rend possible

    Ni le juge ni l’historien n’ont vocation à réparer les tensions mémorielles. Mais l’absence de justice, elle, crée une impunité propice à de nouvelles violences et laisse les victimes sans reconnaissance. La justice ne réconcilie pas ; elle ouvre l’espace où une mémoire reconnue et une histoire critique deviennent possibles — au Rwanda, les archives des gacaca sont devenues une source pour les historiens.

  5. 05Rédiger la réponse en conclusion

    La conclusion doit trancher sans caricature : la justice pénale est une condition nécessaire et non suffisante de la reconstruction, et lui assigner la réconciliation, c’est lui promettre un échec. On peut élargir en signalant que la recherche, la connaissance et l’éducation sont explicitement présentées comme l’autre réponse aux processus génocidaires.

Résultat : Réponse défendue : la justice ne réconcilie pas, mais sans elle la reconstruction est impossible. Le TPIY a établi des faits sans fabriquer de mémoire commune ; les gacaca ont produit une répression d’ampleur et une matière documentaire sans exaucer le vœu d’une justice intégrale. Dans les deux cas, la réconciliation dépend de ce que la société fait ensuite du jugement rendu.

Objectif Bac

  • Dater les deux créations à ne jamais intervertir : le TPIY par la résolution 827 du 25 mai 1993, le TPIR par la résolution 955 du 8 novembre 1994 — les deux par le Conseil de sécurité des Nations unies.
  • Distinguer les trois échelles de la justice au Rwanda, comme le programme le demande : les gacaca à l’échelle locale, les tribunaux rwandais et la compétence universelle à l’échelle nationale, le TPIR à l’échelle internationale.
  • Citer un chiffre sourcé de chaque côté : plus de deux millions de personnes jugées par environ douze mille juridictions gacaca entre 2002 et 2012, dont 65 % condamnées ; 161 personnes mises en accusation par le TPIY, fermé le 31 décembre 2017.
  • Expliquer pourquoi le TPIY a échoué à produire une mémoire partagée : ses fondateurs ont supposé qu’une vérité judiciairement établie deviendrait d’elle-même mémoire publique, et le négationnisme sur Srebrenica prouve le contraire.
  • Comparer le temps du juge et celui de l’historien : la justice intervient ici dans l’immédiat après-guerre, quand les mémoires sont encore occultées et la connaissance historique à peine commencée.

Erreurs fréquentes

  • Placer Nuremberg parmi les jalons de cet axe ; en réalité les deux jalons sont les gacaca et le TPIY, Nuremberg relevant de l’introduction (contexte d’élaboration des notions) et de l’objet de travail conclusif (« Juger les crimes nazis après Nuremberg »).
  • Présenter les gacaca comme une commission de vérité et de réconciliation ; en réalité le rapprochement avec les commissions sud-africaines de 1996-1998 est expressément écarté par le programme, les gacaca ayant conservé un caractère pénal prononcé.
  • Écrire que le TPIY a jugé la Serbie ou la Republika Srpska ; en réalité il ne poursuit que des individus, jamais des États, et c’est précisément cette limite qui a frustré les survivants en empêchant l’établissement des responsabilités politiques collectives.
  • Déduire du grand nombre d’accusés serbes que le tribunal était partial ; en réalité cette proportion reflète le fait que les forces serbes ont commis le plus grand nombre de crimes de guerre, ce qui n’exonère aucune des autres forces engagées.
  • Conclure qu’un procès écrit l’histoire du conflit ; en réalité le juge tranche une responsabilité pénale individuelle dans un temps court, tandis que l’historien explique et contextualise dans la durée — le TPIY a établi des faits sans écrire l’histoire ni fonder une mémoire commune.

Approfondissement

Trois approfondissements portent loin. D’abord, la compétence universelle : la France instruit et juge des génocidaires présumés réfugiés sur son sol, ce qui déplace la justice du Rwanda vers des tribunaux européens trente ans après les faits — l’imprescriptibilité rend cette temporalité possible. Ensuite, la survie institutionnelle : le TPIY et le TPIR ayant fermé, leurs fonctions résiduelles sont exercées par le Mécanisme pour les Tribunaux pénaux internationaux, qui administre aussi leurs archives — une juridiction disparaît, ses preuves restent. Enfin, un piège que la ressource d’accompagnement signale explicitement : la question du prétendu déséquilibre ethnique du TPIY. Les crimes de moindre ampleur commis par l’armée de Bosnie-Herzégovine ont été renvoyés à la chambre des crimes de guerre de Sarajevo, paralysée par les nationalistes ; le déséquilibre du prétoire dit d’abord la répartition réelle des crimes, sans signifier que les autres forces n’en ont commis aucun.

§ 03

Révision active

Étude critique de document. Le tableau de bord publié par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie porte, pour 161 personnes mises en accusation, 93 condamnations, 18 acquittements, 13 renvois devant des juridictions nationales et 37 procédures closes par retrait ou décès, l’ensemble des procédures étant achevé à la fermeture du 31 décembre 2017. Après avoir présenté la nature et l’auteur de ce document, montrez ce qu’il permet de mesurer, ce qu’il ne dit pas des attentes des victimes, et pourquoi une institution peut réussir judiciairement tout en manquant son objectif mémoriel.

S’entraîner sur des exercices associés50 questions sur ce thème→

Rappel actif

Rappelle-toi les points clés — puis révèle.

Sources : Ressource d’accompagnement Éduscol — HGGSP terminale, thème 3 « Histoire et mémoires » (Ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse — Éduscol) · Chiffres clés des affaires du TPIY (mis à jour en septembre 2023) (Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie — site d’héritage administré par le Mécanisme (Nations unies)) · Programme de communication sur le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994 et l’ONU (Organisation des Nations unies)

§ 04
§ 04

Objet de travail conclusif — L’histoire et les mémoires du génocide des Juifs et des Tsiganes#

~14 min de lecture●●●ApprofondissementBOHGGSP-Tle-T3-OTC-Lieux de mémoire du génocide des Juifs et des TsiganesBOHGGSP-Tle-T3-OTC-Juger les crimes nazis après NurembergBOHGGSP-Tle-T3-OTC-Le génocide dans la littérature et le cinéma

Points clés

L’objet conclusif reprend les trois pôles du thème sur un seul crime et les met à l’épreuve du temps long. Il se déplie en trois jalons — les lieux de mémoire, la justice après Nuremberg, la littérature et le cinéma — qui décrivent trois manières d’inscrire un génocide dans une société. Le programme associe deux génocides, celui des Juifs et celui des Tsiganes ; leurs calendriers de reconnaissance ne se superposent pas, et c’est une part du sujet.
Le point de départ est un décalage. Des premiers récits, témoignages, monuments et procès existent dès 1944-1945, mais la singularité de la destruction des Juifs d’Europe met des décennies à s’imposer, longtemps recouverte par la mémoire des résistants et par une lecture indistincte de la déportation. Henry Rousso parle d’une première mémoire qui a seulement amorcé la prise de conscience. La dynamique nouvelle s’ouvre dans les années 1960-1970 : procès Eichmann en 1961, renouvellement historiographique avec Vichy et les Juifs de Robert Paxton en 1973, montée simultanée du négationnisme. Puis elle se mondialise : le United States Holocaust Memorial Museum ouvre à Washington en 1993, et l’Organisation des Nations unies adopte en 2005, par la résolution 60/7, un programme de communication et une journée internationale de commémoration en mémoire des victimes de l’Holocauste, fixée au 27 janvier, jour de la libération d’Auschwitz-Birkenau en 1945.
Premier jalon : les lieux de mémoire. Le concept vient de Pierre Nora, qui a rapproché les mémoriaux proprement dits — monuments, plaques, panthéons — des musées, des commémorations et des archives. Appliqué à un génocide, il rencontre un obstacle propre : les auteurs ont détruit les traces. Les centres de mise à mort de Belzec, de Sobibor et de Treblinka ont été démolis en tout ou partie, si bien que les espaces du crime confinent parfois au non-lieu, le vide étant le caractère absolu de la destruction. Les premiers monuments sont donc des initiatives privées de survivants et d’associations : à Minsk en 1946 sur la fosse dite « Yama », sur les ruines du ghetto de Varsovie en 1948 — c’est là que le chancelier Willy Brandt vient s’agenouiller en 1970 pour demander pardon au nom de la République fédérale d’Allemagne. En Israël, Yad Vashem est créé par une loi de 1953 et ouvre à Jérusalem en 1957 ; son Hall des noms est inauguré en 1977.
À partir des années 1970, la mémoire se fixe sur un lieu central, Auschwitz-Birkenau, pour des raisons matérielles autant que sociales : à la fois camp de concentration et centre de mise à mort, il n’a pas été entièrement détruit, il a laissé des survivants — ce que les autres centres n’ont presque pas fait — et beaucoup de ses déportés venaient d’Europe de l’Ouest, où ils ont porté sa mémoire. Cette centralité a un coût, qu’une bonne copie signale : elle brouille la frontière entre logique concentrationnaire et logique génocidaire, elle met en avant la sélection alors que celle-ci n’existait qu’à Auschwitz et à Majdanek, et elle occulte les victimes juives de Pologne et de Russie, pourtant bien plus nombreuses. D’autres lieux se sont donc développés : le Mémorial de la Shoah de Paris, inauguré le 25 janvier 2005 par Jacques Chirac, héritier du Centre de documentation juive contemporaine fondé clandestinement à Grenoble en 1943 par Isaac Schneersohn et du Mémorial du Martyr juif inconnu (1956), puis le Mémorial de la Shoah de Drancy en 2012 (voir Fig. 7).

Où s’inscrit la mémoire du génocide

Les lieux de mémoire du génocide des Juifs et des TsiganesArbre de probabilité, 4 chemins, Données: Sur le lieu : Auschwitz-Birkenau; Mémoriaux : Paris 2005, Berlin 2012; Dates : 27 janvier, 2 août; Œuvres : Shoah (1985)Lieux de mémoire du génocideSur le lieu : Auschwitz-BirkenauMémoriaux : Paris 2005, Berlin 2012Dates : 27 janvier, 2 aoûtŒuvres : Shoah (1985)
Fig. 7Les auteurs ayant détruit les traces, la mémoire s’est fixée là où il restait quelque chose à voir, puis s’est déplacée vers des mémoriaux, des dates et des œuvres.
Fig. 7 ↓
La mémoire du génocide des Tsiganes suit un calendrier plus tardif et plus fragile. Entre 250 000 et 500 000 Tsiganes ont été exterminés dans l’Europe occupée ; aucun témoin tsigane n’a été appelé au tribunal de Nuremberg. L’un des premiers lieux de mémoire est inauguré sur le territoire de Birkenau au début des années 1970, grâce au travail des frères Vinzenz et Oskar Rose. Le chancelier Helmut Schmidt reconnaît officiellement le génocide en 1982 ; l’Union européenne ne suit qu’en 2011 ; le mémorial berlinois de l’artiste Dani Karavan est érigé en 2012 à quelques centaines de mètres de la porte de Brandebourg. En France, environ 6 500 Tsiganes ont été internés de 1940 à 1946, notamment à Montreuil-Bellay, plus grand camp d’internement de Tsiganes du pays ; le premier monument français est inauguré à Saint-Sixte, dans le Lot-et-Garonne, en 2016, année où le président François Hollande reconnaît la responsabilité de l’État français dans leur persécution. La journée européenne de commémoration est fixée au 2 août, en référence à la nuit du 2 au 3 août 1944 où les nazis décidèrent la liquidation des derniers Tsiganes d’Auschwitz.
Deuxième jalon : juger après Nuremberg. Le tribunal institué par les accords de Londres du 8 août 1945 n’est qu’un commencement. Des procès se tiennent dans les quatre zones d’occupation — Bergen-Belsen dès 1945, Ravensbrück en 1946, les premiers procès d’Auschwitz en 1947 — mais la spécificité du génocide des Juifs y est peu prise en compte. Au total, plus de cinq mille individus sont jugés et condamnés pour leur participation à l’entreprise criminelle nazie ; moins de huit cents sont condamnés à mort et cinq cents environ sont réellement exécutés. La guerre froide ralentit ensuite nettement la traque, qui repose sur des volontés isolées, comme celle du procureur général Fritz Bauer, à l’origine du second procès d’Auschwitz à Francfort et de l’arrestation d’Adolf Eichmann en Argentine. Le procès Eichmann, à Jérusalem en 1961, est le tournant (voir Fig. 8). Voulu par David Ben Gourion comme un « Nuremberg du peuple juif », retransmis par les télévisions du monde entier, il fait entendre 111 victimes à la barre et ouvre ce qu’Annette Wieviorka a nommé en 1998 « l’ère du témoin » ; c’est aussi là que Hannah Arendt forge la notion contestée de banalité du mal. En France, la traque menée par Serge et Beate Klarsfeld aboutit à l’arrestation de Klaus Barbie en 1983 : chef de la Gestapo de Lyon, poursuivi notamment pour la rafle des quarante-quatre enfants d’Izieu du 6 avril 1944, il est la première personne jugée en France pour crime contre l’humanité et condamné à la perpétuité en 1987. Son procès est le premier intégralement filmé en France, sur la volonté du garde des Sceaux Robert Badinter — une entorse assumée au principe de non-diffusion, justifiée par le sens mémoriel et pédagogique de cette justice. Suivront les procès de Paul Touvier en 1994 et de Maurice Papon en 1998.

Juger, puis reconnaître

Juger les crimes nazis après Nuremberg, et reconnaîtreFrise chronologique de 1940 à 2020, 1945: Nuremberg, 1961: Eichmann, 1982: Tsiganes (RFA), 1987: Barbie, 1994: Touvier, 1995: Vél d’Hiv, 1998: Papon, 2016: Tsiganes (Fr.), 1945–1961: Les bourreaux, 1961–2020: L’ère du témoin19402020annéeLes bourreauxL’ère du témoin1945Nuremberg1961Eichmann1982Tsiganes (RFA)1987Barbie1994Touvier1995Vél d’Hiv1998Papon2016Tsiganes (Fr.)
Fig. 8Le procès Eichmann fait basculer la justice du côté des victimes ; trente-quatre ans plus tard, le discours du 16 juillet 1995 fait franchir à l’État français le pas de la reconnaissance.
Fig. 8 ↓
Troisième jalon : la littérature et le cinéma. Dès 1945 des récits paraissent, mais seul le Journal d’Anne Frank, publié par son père en 1947 aux Pays-Bas puis traduit en France et en Allemagne en 1950, rencontre un large écho. Le Dernier des Justes d’André Schwarz-Bart obtient le Goncourt en 1959 en choisissant la fiction. Les années 1970 voient un renouveau parallèle à celui de la mémoire, avec les rééditions de Primo Levi et d’Elie Wiesel, puis les œuvres de Georges Perec et de Patrick Modiano, qui n’ont pas vécu le génocide. Les romans du bourreau — La mort est mon métier de Robert Merle en 1952, Les Bienveillantes de Jonathan Littell, Goncourt 2006 — nourrissent la controverse sur ce qu’il est permis de représenter. Au cinéma, Nuit et Brouillard d’Alain Resnais (1955) ne distinguait pas encore concentration et extermination ; Shoah de Claude Lanzmann (1985), tourné entre 1976 et 1981 sur 350 heures de rushes et sans aucune archive, impose le mot Shoah dans la mémoire française ; le téléfilm américain Holocaust (1978) puis La Liste de Schindler (1993) et La vie est belle (1997) installent le génocide dans la culture de masse, tandis que Le Fils de Saul (2015) approche la mort de masse sans jamais filmer l’assassinat.
Reste le nœud français, que l’étude critique de document aime interroger. Le mythe résistancialiste et ce que Henry Rousso a appelé en 1987 le syndrome de Vichy ont longtemps rendu impensable la responsabilité de l’État français dans la persécution et la déportation des Juifs ; le 14 juillet 1992 encore, François Mitterrand refusait de la reconnaître. Les démonstrations de Robert Paxton et de Rousso ont rendu ce refus intenable, et le 16 juillet 1995, devant le square des martyrs du Vél d’Hiv, à l’occasion du cinquante-troisième anniversaire de la rafle de juillet 1942, Jacques Chirac reconnaît officiellement cette responsabilité. C’est l’exemple canonique de ce que le thème démontre : la recherche historique déplace la mémoire, la mémoire réclame la justice, la justice fixe des faits — et chacun des trois garde son régime propre.

Vocabulaire

→ Cartes
  • ShoahMot hébreu désignant la destruction des Juifs d’Europe par l’Allemagne nazie ; imposé dans l’usage français par le film de Claude Lanzmann sorti en 1985.
  • PorajmosNom donné au génocide des Tsiganes perpétré par les nazis et leurs complices ; le terme Samudaripen est également employé par une partie des Roms.
  • mythe résistancialisteRécit d’après-guerre présentant la France comme massivement résistante et imputant les crimes au seul occupant, ce qui a occulté la responsabilité de l’État français.
  • ère du témoinExpression d’Annette Wieviorka (1998) désignant le moment, ouvert par le procès Eichmann de 1961, où la parole des survivants devient centrale dans la mémoire publique.
  • négationnismeEntreprise consistant à nier la réalité d’un génocide ou de ses moyens ; la loi Gayssot de 1990 réprime en France la contestation des crimes contre l’humanité jugés à Nuremberg.
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Exemple corrigé

Plan détaillé : une reconnaissance tardive

Pourquoi la mémoire du génocide des Juifs et des Tsiganes s’est-elle imposée si tardivement en France ? Proposez un plan détaillé de dissertation.

  1. 01Repérer ce que « tardivement » engage

    Le mot suppose un retard, donc un point d’arrivée : la reconnaissance officielle du 16 juillet 1995 et l’installation de lieux et de dates dans les années 2000. Il faut donc expliquer un délai d’un demi-siècle, sans le présenter comme un simple oubli : il y a eu des causes, et elles ont changé selon les décennies.

  2. 02Première partie : un récit national qui laissait peu de place

    La mémoire des résistants domine l’après-guerre, et le mythe résistancialiste impute les crimes au seul occupant. Les procès des zones d’occupation prennent peu en compte la spécificité du génocide des Juifs, et aucun témoin tsigane n’est appelé à Nuremberg. La guerre froide ralentit la traque des criminels. Une première mémoire existe pourtant dès 1944-1945, portée par des survivants et des associations.

  3. 03Deuxième partie : le tournant des années 1960-1980

    Le procès Eichmann (1961) ouvre l’ère du témoin et fait du génocide un objet de mémoire mondiale. La recherche bascule avec Vichy et les Juifs de Robert Paxton (1973) et le Syndrome de Vichy d’Henry Rousso (1987). Le militantisme des Klarsfeld aboutit à l’arrestation de Barbie en 1983 puis à son procès en 1987. « Shoah » de Claude Lanzmann sort en 1985 et impose le mot.

  4. 04Troisième partie : reconnaissance, institutionnalisation, asymétrie

    La reconnaissance officielle vient en 1995, les procès Touvier et Papon suivent, le Mémorial de la Shoah ouvre en 2005 et la journée internationale du 27 janvier est adoptée la même année. Mais la reconnaissance du génocide des Tsiganes n’intervient qu’en 2016 en France, après l’Allemagne en 1982 et l’Union européenne en 2011 : le retard est inégal selon les victimes.

  5. 05Conclure sur ce qui produit une reconnaissance

    La conclusion doit nommer les moteurs : le travail des historiens, la parole des témoins et son relais médiatique, l’action de groupes militants, la disponibilité politique d’un dirigeant sans passé dans la guerre. Retenir que la reconnaissance est produite, jamais spontanée — et qu’elle reste inégale d’une victime à l’autre.

Résultat : Le plan explique un retard par trois causes successives — un récit national concurrent, un contexte international qui détournait la traque, l’absence de porteurs de la mémoire tsigane — et il se referme sur les mécanismes qui, à partir de 1961, ont produit la reconnaissance. L’asymétrie entre les deux génocides fournit la nuance qui fait la différence dans une copie.

Objectif Bac

  • Traiter les deux génocides que le programme associe, et non le seul génocide des Juifs : citer au moins trois repères de la reconnaissance du génocide des Tsiganes — Helmut Schmidt en 1982, l’Union européenne en 2011, la France en 2016 — et l’ordre de grandeur de 250 000 à 500 000 victimes.
  • Dater la reconnaissance de la responsabilité de l’État français : le discours de Jacques Chirac du 16 juillet 1995, cinquante-troisième anniversaire de la rafle du Vél d’Hiv, précédé du refus de François Mitterrand le 14 juillet 1992.
  • Expliquer pourquoi la mémoire s’est concentrée sur Auschwitz-Birkenau — camp et centre de mise à mort, donc des survivants, et des déportés venus d’Europe de l’Ouest — et nommer au moins un effet pervers de cette centralité.
  • Situer le procès Eichmann (Jérusalem, 1961) comme l’ouverture de « l’ère du témoin » et le procès Barbie (1987) comme le premier procès pour crime contre l’humanité jugé en France, et le premier intégralement filmé.
  • Mobiliser une œuvre et dire ce qu’elle change : « Shoah » de Claude Lanzmann (1985), tourné sans archives, a imposé le mot lui-même ; « Nuit et Brouillard » (1955) ne distinguait pas encore concentration et extermination.

Erreurs fréquentes

  • Écrire que Klaus Barbie fut « le premier Français condamné pour crime contre l’humanité » ; en réalité Barbie était un officier allemand, chef de la Gestapo de Lyon — il fut la première personne jugée en France pour ce crime, et le premier Français condamné fut Paul Touvier en 1994.
  • Faire naître la mémoire de la Shoah au lendemain immédiat de la guerre ; en réalité des récits et des monuments existent dès 1944-1945, mais la reconnaissance de la singularité du génocide ne s’impose qu’à partir des années 1960-1970, le procès Eichmann de 1961 faisant charnière.
  • Traiter Auschwitz comme le lieu unique du génocide ; en réalité Belzec, Sobibor et Treblinka furent des centres de mise à mort détruits par les nazis, et centrer la mémoire sur Auschwitz occulte les victimes juives de Pologne et de Russie, pourtant les plus nombreuses.
  • Présenter le discours du 16 juillet 1995 comme une preuve historique de la responsabilité de Vichy ; en réalité c’est un acte politique et mémoriel qui entérine des travaux d’historiens antérieurs — ceux de Robert Paxton et d’Henry Rousso — et une étude critique doit distinguer les deux registres.
  • Confondre déportation de répression et déportation d’extermination en parlant globalement des « camps » ; en réalité la logique concentrationnaire et la logique génocidaire sont distinctes, et « Nuit et Brouillard » est justement l’exemple d’une œuvre majeure qui ne les séparait pas encore.

Approfondissement

Le débat sur la représentation est le meilleur approfondissement de cet objet, parce qu’il oppose des positions argumentées et non des goûts. Claude Lanzmann reprochait à La Liste de Schindler de trivialiser la Shoah, et il a au contraire soutenu Le Fils de Saul, qui suit un membre d’un Sonderkommando et montre tout le processus sans jamais filmer l’assassinat : la ligne de partage est ce qui peut être documenté par les historiens. La littérature soulève une question voisine quand elle prête une psychologie au bourreau, de La mort est mon métier aux Bienveillantes, ou quand elle juge l’histoire, comme Jan Karski de Yannick Haenel — Annette Wieviorka a résumé l’enjeu en écrivant que le romancier a tous les droits sur l’histoire, mais que cela n’a d’intérêt que s’il dévoile une vérité qui échappe à l’historien. Ce débat est aussi un excellent sujet de grand oral, à condition de l’adosser à des œuvres vues et à des textes lus.

§ 04

Révision active

Comparez en un paragraphe argumenté les rythmes de reconnaissance des deux génocides que le programme associe. Confrontez, pour chacun, un lieu de mémoire, une date de reconnaissance par un État et une trace dans la culture, puis expliquez ce que cet écart révèle des conditions sociales et politiques d’une reconnaissance mémorielle.

S’entraîner sur des exercices associés50 questions sur ce thème→

Rappel actif

Rappelle-toi les points clés — puis révèle.

Sources : Ressource d’accompagnement Éduscol — HGGSP terminale, thème 3 « Histoire et mémoires » (Ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse — Éduscol) · L’Holocauste et les Nations Unies — Programme de communication (Organisation des Nations unies) · Programme d’histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques de terminale générale (arrêté du 19-7-2019, BO spécial n° 8 du 25 juillet 2019) (Ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse — Éduscol)

§ 05
§ 05

Méthode — L’épreuve écrite appliquée à « Histoire et mémoires »#

~13 min de lecture●●○StandardBOHGGSP-Tle-T3-Intro-La différence entre histoire et mémoireBOHGGSP-Tle-T3-Axe1-Mémoires et histoire d’un conflit : la guerre d’AlgérieBOHGGSP-Tle-T3-OTC-Lieux de mémoire du génocide des Juifs et des Tsiganes

Points clés

Commencez par connaître exactement l’épreuve que vous préparez. L’épreuve écrite de la spécialité dure 4 heures et compte pour le coefficient 16. Elle se compose de deux exercices notés chacun sur 10 points : une dissertation et une étude critique d’un ou deux documents. Le barème s’applique ensuite sur tout l’éventail des notes de 0 à 20.
La mécanique du sujet est plus subtile qu’il n’y paraît, et elle commande votre préparation. Pour la dissertation, vous avez le choix entre deux sujets, portant chacun sur un thème distinct du programme. L’étude critique, elle, porte sur un thème qui n’est celui d’aucun des deux sujets de dissertation. Trois thèmes différents sont donc convoqués le même jour : faire l’impasse sur l’un d’eux revient à parier que ce sera précisément celui de l’exercice qu’on ne peut pas éviter. Pour « Histoire et mémoires », cela signifie qu’il peut tomber en dissertation ou en étude critique, jamais dans les deux, et qu’il faut le maîtriser dans les deux formats (voir Fig. 9).

Anatomie de l’épreuve écrite

Anatomie de l’épreuve écrite de spécialitéArbre de probabilité, 3 chemins, Données: Dissertation /10 : 2 sujets au choix; Étude critique /10 : 1 ou 2 documents; Illustration : valorisée, facultativeÉpreuve écrite : 4 heures, coef. 16Dissertation /10 : 2 sujets au choixÉtude critique /10 : 1 ou 2 documentsIllustration : valorisée, facultative
Fig. 9Deux exercices, deux fois dix points, trois thèmes convoqués — et un bonus graphique sans risque, que la définition de l’épreuve déclare valorisant et jamais pénalisant.
Fig. 9 ↓
Un fait d’épreuve est presque toujours ignoré, alors qu’il est écrit noir sur blanc et qu’il ne coûte rien. La définition de l’épreuve prévoit que « la réalisation d’une illustration en appui du propos (croquis, schéma, etc.) amènera une valorisation de la note ; un fond de carte pourra être fourni si cela est adapté au sujet », et elle ajoute que « la réalisation de cette production graphique n’a aucun caractère obligatoire, et son absence ne peut aucunement pénaliser le candidat ». Autrement dit : c’est un bonus sans risque. Les candidats présentant un trouble moteur ou visuel peuvent, s’ils envisagent une production graphique, ne bâtir qu’une légende détaillée en indiquant les éléments qu’ils y auraient fait figurer. Sur ce thème, un schéma des trois pôles, une frise des mémoires d’un conflit ou un croquis d’un ensemble de lieux de mémoire sont trois productions rapides et payantes.
Le programme d’examen est fixé par une note de service du 26 septembre 2023 (NOR MENE2323020N), reprise dans la définition consolidée de l’épreuve. Elle dit ceci, qu’il faut lire précisément : l’épreuve porte sur le programme de terminale ; les notions rencontrées en classe de première mais non approfondies en terminale doivent être connues et mobilisables, mais elles ne peuvent pas constituer un ressort essentiel du sujet. Il ne s’agit donc pas d’un abandon des acquis de première — la démocratie, les puissances internationales, les frontières, l’information, les mondes du travail —, mais d’une hiérarchie : vous pouvez les mobiliser en appui, jamais comme cœur de la démonstration.
La dissertation attend une démarche, pas une récitation. Vous analysez le sujet, vous en élaborez une problématique, puis vous rédigez un texte comportant une introduction qui dégage les enjeux et énonce le fil conducteur, plusieurs parties structurées, et une conclusion qui répond à la problématique. Sur ce thème, les problématiques fécondes naissent d’une tension : entre l’histoire et les mémoires, entre la mémoire et la justice, entre la mémoire et son usage politique. Un plan chronologique n’est légitime que si le sujet porte explicitement sur une évolution ; sinon, il tourne à la juxtaposition. Et méfiez-vous du catalogue : une copie qui empile commémorations, procès et dates sans démontrer répond au thème, pas au sujet.
L’étude critique obéit à une consigne écrite. Le sujet se compose d’un titre, d’un ou deux documents de nature différente, d’une consigne qui oriente le travail, et éventuellement d’un nombre limité de notes explicatives. On attend de vous que vous construisiez une problématique à partir du titre, que vous montriez avoir compris le sens général du ou des documents, que vous sélectionniez et hiérarchisiez les informations en les explicitant, et que vous preniez un recul critique en vous appuyant d’une part sur le contenu du document et d’autre part sur vos connaissances personnelles. La consigne n’est pas un ornement : elle vous dit quel angle est attendu, et la négliger est la manière la plus rapide de perdre la moitié des points. Le réflexe propre à ce thème tient en une phrase : un document mémoriel dit peu du passé et beaucoup du présent qui se souvient (voir Fig. 10). Un discours commémoratif, un monument, une loi mémorielle, une affiche de film ou un extrait de procès sont des constructions situées, porteuses d’intentions. Séparez donc systématiquement deux registres — ce que le document apprend de l’événement, et ce qu’il révèle du moment et du groupe qui le produisent — puis évaluez sa portée, ses silences et son point de vue. Le discours du 16 juillet 1995 est l’exemple canonique : il n’apporte aucun fait nouveau sur juillet 1942, et il dit tout du basculement mémoriel de la France des années 1990.

Ce que dit un document mémoriel

Ce qu’un document mémoriel dit du passé et du présentDiagramme de Venn avec 2 ensembles, Le passé, La mémoireLe passéLa mémoireLes faitsLes usagesTrace
Fig. 10Le recouvrement est mince, et c’est là tout l’exercice : un discours commémoratif renseigne peu sur l’événement, énormément sur le moment qui le commémore.
Fig. 10 ↓
N’oubliez pas les deux épreuves orales que ce thème peut alimenter. L’épreuve orale de contrôle, au second groupe, comporte 20 minutes de préparation et 20 minutes de passage ; le programme y est le même qu’à l’écrit. Le candidat tire au sort un sujet portant deux questions de cours au choix, problématisées, qui ne reprennent pas le libellé du programme et ne portent pas sur la même partie du programme de terminale ; il présente sa réponse construite pendant 10 minutes, puis échange 10 minutes avec le jury. Quant au grand oral — coefficient 10 pour la session 2026, 8 à compter de la session 2027 —, le programme précise que chaque thème, chaque axe, chaque objet de travail conclusif comme chaque jalon peut servir de support au projet présenté.
Reste le socle de repères, sans lequel aucune méthode ne tient. Pour ce thème : 1914-1918 et l’article 231 du traité de Versailles (28 juin 1919) ; le statut du Tribunal militaire international annexé aux accords de Londres du 8 août 1945 et le procès de Nuremberg (1945-1946) ; la convention sur le génocide du 9 décembre 1948 ; la guerre d’Algérie (1954-1962) et les massacres du 17 octobre 1961 ; le procès Eichmann (1961) ; « Shoah » de Claude Lanzmann (1985) ; le procès Barbie (1987) ; la création du TPIY (25 mai 1993) ; le génocide des Tutsi et la création du TPIR (1994) ; le discours du Vél d’Hiv (16 juillet 1995) ; la loi française du 18 octobre 1999 ; les gacaca (2002-2012) ; la journée internationale adoptée par l’ONU (2005) ; la reconnaissance française du génocide des Tsiganes (2016). Quinze repères sûrs valent mieux que cinquante approximatifs.

Vocabulaire

→ Cartes
  • dissertationTraitement rédigé d’un sujet donné, avec introduction problématisée, développement en plusieurs parties structurées et conclusion qui répond à la problématique.
  • étude critique de document(s)Analyse d’un ou deux documents accompagnés d’un titre et d’une consigne, exigeant de sélectionner, hiérarchiser et expliciter les informations, puis de prendre un recul critique.
  • problématiqueQuestion tirée de l’analyse du sujet, qui donne son fil conducteur au devoir et à laquelle la conclusion doit répondre.
  • production graphiqueCroquis, schéma ou carte joint à la copie en appui du propos : il valorise la note et son absence ne peut pas pénaliser le candidat.
  • épreuve orale de contrôleOral de rattrapage du second groupe : 20 minutes de préparation, 20 minutes de passage, sur un sujet tiré au sort comportant deux questions de cours problématisées au choix.
Exemple corrigé

Choisir entre deux sujets et construire le bon

Le jour de l’épreuve, la dissertation vous offre deux sujets. Sujet A : « L’historien face aux mémoires de la guerre d’Algérie ». Sujet B porte sur un autre thème du programme. Montrez comment vous décidez, puis construisez le devoir retenu.

  1. 01Lire les deux libellés avant d’écrire une ligne

    Identifiez d’abord le thème de chacun : la règle veut qu’ils appartiennent à deux thèmes distincts. Comptez ensuite, pour chaque sujet, les repères datés sûrs et les notions précises que vous pouvez mobiliser. Un sujet séduisant sans repères est un piège ; un sujet austère sur lequel vous avez huit dates fiables est un cadeau.

  2. 02Analyser les termes du sujet retenu

    Dans le sujet A, « l’historien » désigne un métier et une méthode, « les mémoires » au pluriel désignent des groupes porteurs de récits concurrents, et « face à » installe un rapport de force. Le sujet ne demande donc pas le récit de la guerre : il demande ce que la pluralité des mémoires fait au travail de l’historien.

  3. 03Formuler la problématique

    Proposition : comment l’historien peut-il prendre les mémoires de la guerre d’Algérie pour source et pour objet, sans se soumettre aux récits officiels qui prétendent dire la vérité du passé ? La question exclut d’emblée les deux réponses paresseuses — l’historien ignore les mémoires, l’historien obéit aux mémoires.

  4. 04Bâtir un plan qui répond, avec ses repères

    Première partie : les mémoires comme source indispensable et comme objet d’étude, avec les groupes porteurs et le moment de l’anamnèse des années 1970. Deuxième partie : les obstacles — occultation, archives fermées, récits officiels des deux États, pression des demandes de reconnaissance. Troisième partie : ce que l’ouverture rend possible, avec la loi du 18 octobre 1999, les reconnaissances de 2012 et de 2022, et la comparaison de deux historiographies.

  5. 05Prévoir l’illustration et le minutage

    Ajoutez une frise à trois bandes — occultation, résurgence, reconnaissance — portant quatre ou cinq dates : elle se dessine en dix minutes et la définition de l’épreuve prévoit qu’elle valorise la note. Sur quatre heures, réservez environ deux heures par exercice, dont vingt minutes d’analyse et de plan au brouillon avant de rédiger.

Résultat : Le choix se décide sur les repères disponibles, pas sur l’attrait du libellé ; la problématique doit exclure les deux réponses caricaturales ; et le plan tire sa force des dates qu’il porte. La frise jointe transforme un développement solide en copie valorisée, sans aucun risque puisque son absence n’aurait rien coûté.

Explication pas à pas6 étapes
  1. 1

    Le geste le plus rentable de l’épreuve tient en vingt minutes de brouillon : passer d’un libellé à une problématique. Prenons un sujet type de ce thème pour le faire ensemble.

  2. 2

    Étape un : soulignez chaque mot du libellé et donnez-lui sa définition de cours. « Mémoires » au pluriel n’est pas « mémoire » au singulier ; « justice » n’est pas « réconciliation » ; « historien » désigne une méthode, pas une opinion. La moitié des contresens meurt ici.

  3. 3

    Étape deux : cherchez la tension. Un bon sujet oppose toujours deux choses qui ont l’air d’aller ensemble — l’histoire et les mémoires, juger et comprendre, commémorer et savoir. Écrivez cette tension en une phrase, sans point d’interrogation encore.

  4. 4

    Étape trois : transformez la tension en question, en excluant les deux réponses caricaturales. Si votre question peut recevoir un oui simple ou un non simple, elle n’est pas une problématique : elle est un sondage.

  5. 5

    Étape quatre : testez la question sur vos repères. Alignez les dates dont vous êtes sûr et regardez si elles se répartissent dans deux ou trois parties. Si tout tombe dans la même, changez de question, pas de repères.

  6. 6

    Étape cinq : rédigez l’introduction dans l’ordre — accroche brève, définition des termes, problématique, annonce du plan — puis notez en marge l’illustration que vous joindrez. Elle valorise la note, son absence ne coûte rien : il n’y a aucune raison de s’en priver.

Objectif Bac

  • Mémoriser la structure exacte de l’épreuve : 4 heures, coefficient 16, deux exercices notés chacun sur 10 points — une dissertation et une étude critique d’un ou deux documents.
  • Exploiter la règle du choix : la dissertation offre deux sujets portant sur deux thèmes distincts, et l’étude critique porte sur un troisième thème — d’où l’impossibilité stratégique de faire l’impasse sur un thème du programme.
  • Prévoir systématiquement une illustration en appui du propos : croquis ou schéma valorisent la note, leur absence ne peut jamais pénaliser, et un fond de carte peut être fourni quand le sujet s’y prête.
  • Distinguer, dans toute étude critique d’un document mémoriel, ce qu’il apprend du passé de ce qu’il révèle du moment qui le produit, avant d’en évaluer la portée, les silences et les intentions.
  • Connaître les modalités de l’épreuve orale de contrôle : 20 minutes de préparation, 20 minutes de passage, un sujet tiré au sort portant deux questions de cours au choix, problématisées, sur des parties différentes du programme de terminale.

Erreurs fréquentes

  • Réviser en misant sur un seul exercice ou en abandonnant un thème ; en réalité trois thèmes distincts sont convoqués le jour de l’épreuve — deux en dissertation, un en étude critique — de sorte qu’aucun thème n’est jamais hors de portée du sujet.
  • Croire que les notions vues en classe de première ne peuvent plus servir ; en réalité la note de service du 26 septembre 2023 précise qu’elles doivent être connues et mobilisables, à cette seule réserve qu’elles ne peuvent pas constituer un ressort essentiel du sujet.
  • Renoncer au croquis ou au schéma de peur d’être sanctionné ; en réalité la définition de l’épreuve prévoit une valorisation de la note et écrit explicitement que l’absence de production graphique ne peut aucunement pénaliser le candidat.
  • Paraphraser un document mémoriel ou le traiter comme une preuve factuelle ; en réalité l’étude critique demande de partir du document, de l’éclairer par ses connaissances, puis de mesurer ce qu’il révèle de la mémoire de son époque et ce qu’il tait.
  • Bâtir une dissertation en empilant procès, monuments et commémorations dans l’ordre chronologique ; en réalité seul un sujet portant sur une évolution justifie un plan chronologique, et une copie sans problématique ni démonstration reste un catalogue.

Approfondissement

Deux conseils de finition font gagner des points sans travail supplémentaire. Le premier concerne l’illustration : sur ce thème, trois formats se dessinent vite et se légendent bien — une frise à bandes de périodes pour une évolution mémorielle, un schéma sagittal à trois pôles (savoir, mémoires, justice) avec des flèches nommées pour une dissertation notionnelle, et un croquis d’implantation des lieux de mémoire pour l’objet conclusif. Une légende structurée en deux ou trois rubriques vaut mieux qu’un dessin bavard. Le second concerne le grand oral : le programme autorise explicitement à bâtir le projet sur un thème, un axe, un objet de travail conclusif ou un simple jalon, ce qui permet d’aller très loin sur un objet étroit — un lieu de mémoire précis, un procès, une œuvre — à condition d’y engager une vraie question et des lectures personnelles, et non un résumé du cours.

§ 05

Révision active

Choisissez un document mémoriel étudié en classe — monument, discours, texte de loi, affiche de film ou extrait d’audience. Dressez d’abord un tableau à deux colonnes : à gauche ce qu’il apprend de l’événement passé, à droite ce qu’il révèle du moment qui l’a produit. Rédigez ensuite l’introduction complète de l’étude critique (présentation du document, problématique tirée du titre, annonce du propos), puis dites en trois lignes quelle illustration vous joindriez à votre copie et ce qu’elle apporterait.

S’entraîner sur des exercices associés50 questions sur ce thème→

Rappel actif

Rappelle-toi les points clés — puis révèle.

Sources : Baccalauréat général — Histoire-Géographie, Géopolitique, Sciences Politiques : définition de l’épreuve terminale (version consolidée, mai 2024) (Ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse — Éduscol) · Programme d’histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques de terminale générale (arrêté du 19-7-2019, BO spécial n° 8 du 25 juillet 2019) (Ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse — Éduscol) · Ressource d’accompagnement Éduscol — HGGSP terminale, thème 3 « Histoire et mémoires » (Ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse — Éduscol)

Vérifié · 06/2026 · Version complète via le réglage de profondeur — même endroit, mêmes ancres

Sommaire

Section -- / 05

    • 01Introduction — Histoire et mémoire, histoire et justice○
    • 02Axe 1 — Histoire et mémoires des conflits◐
    • 03Axe 2 — Histoire, mémoire et justice : les gacaca et le TPIY◐
    • 04Objet de travail conclusif — L’histoire et les mémoires du génocide des Juifs et des Tsiganes●
    • 05Méthode — L’épreuve écrite appliquée à « Histoire et mémoires »◐

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Des fiches à l'entraînement

Histoire et mémoires

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Références et sources

Sources

Ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse — Éduscol

  • Programme d’histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques de terminale générale (arrêté du 19-7-2019, BO spécial n° 8 du 25 juillet 2019)
  • Ressource d’accompagnement Éduscol — HGGSP terminale, thème 3 « Histoire et mémoires »
  • Baccalauréat général — Histoire-Géographie, Géopolitique, Sciences Politiques : définition de l’épreuve terminale (version consolidée, mai 2024)

Géoconfluences — ENS de Lyon / DGESCO

  • Mémoire — glossaire de Géoconfluences (notice de Martin Charlet)

Chemins de mémoire — ministère des Armées

  • 18 octobre 1999, reconnaître la guerre d’Algérie

Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie — site d’héritage administré par le Mécanisme (Nations unies)

  • Chiffres clés des affaires du TPIY (mis à jour en septembre 2023)

Organisation des Nations unies

  • Programme de communication sur le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994 et l’ONU
  • L’Holocauste et les Nations Unies — Programme de communication

Voir aussi

  • Faire la guerre, faire la paix : formes de conflits et modes de résolutionLes conflits dont ce thème écrit ensuite l’histoire et la mémoire.
  • Identifier, protéger et valoriser le patrimoine : enjeux géopolitiquesLieux de mémoire et patrimonialisation du passé douloureux : la même politique du souvenir, en pierre.
  • L’enjeu de la connaissanceL’historien comme producteur de savoir : ce que la connaissance doit à ses institutions.

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Faire la guerre, faire la paix : formes de conflits et modes de résolution

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Identifier, protéger et valoriser le patrimoine : enjeux géopolitiques

EuraStudy·Fiches T·05·MMXXVI

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